Prologue
Il arrive que le temps se fissure. Pas de façon spectaculaire, pas avec le fracas que l’on imagine. Juste une légère distorsion dans l’air, un battement de cœur qui rate, une plume qui tombe à contretemps. Et quelqu’un qui sent soudain qu’il n’est plus tout à fait à sa place. La sensation brutale, inexplicable, de glisser d’un pas hors du monde.
En 1651, quelque chose arrive. En 2026, quelqu’un vient de le provoquer sans le savoir.
Il y a des signes qui traversent les siècles sans se perdre, pas les grands signes que l’histoire retient, plutôt les petits, les discrets, ceux qui ne s’adressent qu’à un seul homme à la fois et disparaissent sans que personne n’ait eu le temps de les reconnaître.
En 1651, c’est une plume blanche qui descend sans que l’air ne la porte. Une main levée dans une foule, et cette absence soudain impossible à ignorer : une phalange qui manque, et ce détail-là, sitôt aperçu, ne s’oublie plus. Un battement de cœur suspendu dans un carrosse royal tandis que Paris acclame sans comprendre ce qui vient de se déplacer dans l’ordre des choses.
Très loin de là, le même trouble se répète.
En 2026, une rue humide dans le cinquième arrondissement de Paris, un matin de septembre qui ressemble à tous les autres, sauf que ce matin-là, le monde paraît subtilement déplacé, comme une image légèrement décalée de son miroir. Une plume se fige malgré le vent. Un adolescent marche trop vite, avec cette sensation absurde d’avoir oublié quelque chose d’essentiel sans parvenir à savoir quoi. Il a quinze ans. Il s’appelle Thomas. Ses doigts trouvent machinalement une bague glacée dont il n’a aucun souvenir.
Ils ne se connaissent pas encore, ignorent qu’ils se cherchent, ce roi de treize ans et cet adolescent de quinze, séparés par trois cent soixante-quinze ans et quelques centaines de mètres, puisque Paris, elle, n’ayant pas bougé.
Ils ne savent pas encore qu’une volonté, patiente et invisible, veille déjà sur leurs chemins à travers les siècles.
Une simple plume apparaît. Et c’est ainsi que tout commence.