Chapitre 1 - Le rêve
« Ne bougez plus. »
L'aiguille du médecin m'a piqué le bras et a glissé sous ma peau. Un liquide rouge a commencé à remplir lentement la seringue.
Quelques secondes plus tard, il a retiré l'aiguille. Il l'a remplacée par un coton que j'ai dû maintenir contre mon bras.
Je me suis rappelé le jour où les médecins m'avaient amené dans ce centre médical. J'avais quinze ans. Je m'entraînais à faire des figures risquées avec des copains sur nos hoverboards. J'ai tenté un saut au-dessus de l'anneau central, mais j'ai perdu l'équilibre. Je suis tombé et je me suis cassé le bras. C'était embêtant, mais ce n'est pas pour ça qu'on m'a hospitalisé. En tombant, je m'étais aussi cogné la tête. Même si je portais un casque, l'angle de la chute était tel que je m'étais fait une plaie qui saignait beaucoup.
Un de mes amis a appelé une ambulance et on m'a transporté d'urgence à l'hôpital le plus proche. Je me souviens encore de l'air inquiet de ma mère quand elle a débarqué dans ma chambre. Les médecins s'étaient bien occupés de moi. Ils m'avaient assuré que tout irait bien, mais l'angoisse restait gravée sur son visage.
J'avais essayé de la rassurer. Je lui disais que la blessure avait l'air plus grave qu'elle ne l'était et que je sortirais dans quelques heures. Je ne comprenais pas pourquoi tout le monde s'affolait. Les adolescents ont ce genre d'accidents tout le temps. Je pensais que maman exagérait. C'était peut-être parce qu'elle détestait les hôpitaux. On avait réussi à les éviter jusqu'à ce fameux accident.
Peu après, un membre de l'équipe médicale est entré dans la chambre. Il nous a annoncé qu'ils avaient trouvé une anomalie dans mon sang qui demandait des examens plus poussés. Je ne savais pas trop ce que ça voulait dire.
En fait, ça voulait dire que je devais être placé en quarantaine. On m'a envoyé dans un centre de recherche médicale sur Selenia. C’est l'une des lunes d'une planète appelée Omega 6 dont je n'avais jamais entendu parler.
C'était il y a trois ans, et je suis ici depuis. Apparemment, c'est pour ma propre sécurité. Pourtant, je vivais très bien sur Terre avec ma mère jusque-là. Je ne comprenais pas pourquoi ma sécurité était soudainement menacée. Personne n'arrivait à m'expliquer clairement ce que je faisais là, à part cette histoire d'anomalie sanguine. Les médecins et les scientifiques, dans leurs blouses d'un blanc éclatant, disaient qu'ils me préviendraient quand ils auraient des réponses.
En attendant, on s'occupait bien de moi. J'avais accès à des livres, des films et des jeux. Ma mère me rendait visite tous les jours. J'ai appris tout seul à piloter différents types de vaisseaux spatiaux grâce à des manuels de vol et des simulateurs. J'espérais qu'un jour, je pourrais vraiment en piloter un.
Mais ils ne pouvaient toujours pas me donner la seule chose que je voulais vraiment : sortir d'ici. Rentrer chez moi et reprendre ma vie. La liberté. J'en avais marre qu'on me pique, qu'on me palpe et qu'on m'ausculte sans arrêt. J'en avais assez des exercices physiques et des mesures de mon rythme cardiaque. Sans parler des prises de sang trois fois par jour. Qu'est-ce qu'ils pouvaient bien faire de tous ces échantillons ?
« Monsieur Miller ? »
Une voix féminine m'a ramené à la réalité. Elle se trouvait de l'autre côté du champ de force transparent qui me confinait dans mon espace de vie. C’était une jolie femme aux cheveux blond vénitien et aux yeux bleus. Son badge indiquait « Dr Milan ». Je ne la connaissais pas, j'en ai déduit qu'elle était nouvelle.
« Hein ? » J'avais complètement loupé sa question.
« Avez-vous faim ? » a-t-elle demandé. Ou plutôt répété, de son point de vue.
« Ouais, je mangerais bien quelque chose », lui ai-je répondu avec un sourire. « C'est quoi le menu ? »
Elle m'a rendu mon sourire.
« Mon petit doigt m'a dit que vous aimiez les burgers. »
Elle n'avait pas tort. Mon sourire s'est élargi quand j'ai accepté le burger. Au moins, on mangeait bien ici.
Quelques minutes plus tard, elle est revenue avec un gros burger juteux et une salade. Ils savaient tous que j'étais l'un des rares à ne pas aimer les frites, alors ils avaient arrêté de m'en proposer. Dès que le champ de force est tombé, l'odeur délicieuse de la viande fumante et du pain chaud m'a chatouillé les narines. Je l'ai remerciée et je me suis installé pour manger. Peu importe ce qui n'allait pas chez moi, ça n'affectait pas mon appétit. Mon assiette était vide en quelques minutes.
J'ai poussé mon assiette et mes couverts sur le côté. C'est à ce moment-là qu'il est apparu au coin du couloir. Il portait une blouse blanche et le badge réglementaire. L'homme de mes rêves. Sauf que ce gars-là était bien mieux que tous les hommes que j'avais imaginés jusque-là. Ses cheveux bruns étaient en bataille. Quelques mèches s'arrêtaient juste avant de tomber dans ses yeux d'un bleu océan. Il n'avait pas l'air beaucoup plus vieux que moi, une vingtaine d'années sans doute. Ses lèvres roses et pulpeuses se sont entrouvertes pour parler au Dr Milan. Elle n'était qu'à deux mètres de mon champ de force, sans doute sur le point de reprendre mon assiette.
« Je cherche Damon Miller ? » a-t-il demandé poliment. Il lui a souri, laissant apparaître une petite fossette.
Mon cœur a fait un tel bond que je me suis levé brusquement, renversant ma chaise.
Non seulement c'était la plus belle créature que j'aie jamais vue, mais en plus, il me cherchait ? J'aurais aimé avoir un miroir pour vérifier mon allure. Je me suis appuyé contre la table pour avoir l'air décontracté, malgré la chaise qui traînait par terre.
À voir comment la blonde bafouillait et rougissait en lui indiquant où j'étais, j'ai compris qu'il était aussi l'homme de ses rêves à elle.
Monsieur Beau Gosse l'a remerciée. Il a fait les quelques pas nécessaires pour arriver au bord de mon champ de force.
« Salut Damon », a-t-il dit avec un sourire. J'ai bien cru que j'allais m'évanouir.
« Salut », ai-je répondu d'une voix de crécelle. J'essayais de rester cool, mais c'était un échec total.
« J'ai besoin que tu viennes avec moi pour quelques tests, s'il te plaît », a-t-il dit en désactivant le champ de force.
C'était bizarre. Pas le fait que le personnel médical veuille faire des tests, ça c'était l'habitude. Mais d'ordinaire, ils suivaient un emploi du temps très strict. Venir me chercher juste après le dîner, ça n'était jamais arrivé. De toute façon, je savais que je n'avais pas vraiment mon mot à dire. Et puis, j'allais être seul avec... j'ai réussi à détacher mes yeux de son visage assez longtemps pour lire son badge... le Dr Tarnung.
« Ça marche », ai-je répondu. J'ai essayé de prendre une voix plus grave et plus virile que mon couinement de tout à l'heure.
Le Dr Tarnung m'a conduit en silence à travers des couloirs blancs et brillants que je ne connaissais pas. On allait bien plus loin que d'habitude pour les tests. J'avais l'impression qu'il était très concentré. J'hésitais entre l'envie de lui parler et la peur de l'agacer en brisant le silence.
Finalement, la tentation a été trop forte.
« Alors, on teste quoi aujourd'hui ? » ai-je tenté.
« Continue de marcher, s'il te plaît », a-t-il répondu. Son ton n'était pas méchant, juste ferme.
Au détour d'un virage, un petit homme aux cheveux gris en uniforme nous a arrêtés. Je l'ai reconnu, c'était le Dr Firth. C’est lui qui faisait régulièrement mes prises de sang. Il nous a regardés tour à tour, l'air perplexe.
« Damon ne devrait pas être hors de sa chambre », a dit le Dr Firth, confus. Puis son ton est devenu méfiant : « Qu'est-ce qui se passe ? »
Le Dr Tarnung a semblé réfléchir quelques secondes, puis il a armé son bras. Son poing est parti d'un coup sec dans le menton du petit homme. Ce dernier a volé en arrière, complètement sonné.
« Cours ! » m'a-t-il crié.
La confusion m'a cloué sur place. Est-ce que ça faisait partie du test ? J'ai regardé le Dr Tarnung qui s'était mis à courir vers le champ de force au bout du passage. Il s'est arrêté juste le temps de passer son badge sur le scanner pour ouvrir le passage.
« Cours ! » a-t-il répété en me faisant signe d'avancer. Cette fois, j'ai obéi. Je l'ai suivi à travers l'ouverture et on s'est retrouvés dehors.
Dehors ? C'était quoi ce délire ? Je n'avais pas mis un pied dehors depuis trois ans ! Pourquoi est-ce que j'étais là ?
« Direction le vaisseau ! » a-t-il hurlé. Il montrait du doigt un petit engin spatial un peu cabossé, garé dans le cinquième quai d'embarquement.
C'est là que j'ai compris que je devais rêver. Un mec qui ressemblait plus à un dieu qu'à un humain était en train de me sauver de ma vie d'hôpital ennuyeuse. Évidemment que ce n'était pas réel. L'adrénaline a envahi mon corps, mais c'était plus de l'excitation que de la peur. Derrière nous, j'entendais le sifflement des tirs de laser. Ils essayaient de nous arrêter, ce qui rendait le rêve encore plus palpitant. Mes jambes me semblaient légères, comme si je volais à moitié.
On a atteint le vaisseau — le « Pavo », d'après les lettres blanches effacées sur la coque. Et comme dans tout bon rêve, la porte s'est refermée quelques secondes avant qu'ils ne nous rattrapent.
« Ouaiss ! » me suis-je écrié, en frappant l'air du poing comme un gamin.
Même si j'allais sûrement me réveiller bientôt, j'avais bien l'intention de profiter de cette aventure, même si tout ça ne se passait que dans ma tête.