Un cri sur son territoire
La forêt avait ses règles.
Elle les avait apprises très jeune, avec du sang sous les ongles et de la fourrure entre les dents. Les règles étaient simples : chaque chose avait sa place et son odeur. Tout ce qui franchissait ses limites était soit une proie, soit une menace, soit sans importance.
Ce matin, le monde sentait le propre. La terre froide. La sève de pin. La vieille neige qui fondait en pourrissant. Son territoire respirait comme d'habitude, familier et obéissant.
Elle s'y déplaçait à quatre pattes. C'était une ombre grise qui glissait entre les troncs. Ses pattes ne faisaient aucun bruit malgré sa taille. Elle n'était pas tout à fait louve, ni tout à fait humaine, mais un mélange bien équilibré entre les deux. Ses pensées restaient lucides pendant que son corps de loup l'emmenait. Elle calculait les distances, surveillait le vent et guettait le moindre changement dans le chant des oiseaux.
Lorsqu'elle ralentit, elle se redressa sur deux jambes.
La transformation fut parfaite. Ses os bougèrent, sa fourrure glissa comme de l'eau et sa peau toucha l'air sans hésiter. Elle se tenait nue parmi les arbres, comme elle le faisait partout. Les vêtements n'étaient qu'un lointain souvenir. C'était une idée d'une vie qui ne comptait plus. La forêt se moquait de son apparence. Elle aussi.
Elle s'arrêta pour écouter.
Parfois, elle se rappelait d'autres choses. Des mains. Une voix haut perchée et effrayée. Un prénom qu'elle connaissait encore mais qu'elle n'utilisait jamais. Ces souvenirs vivaient loin, effacés par des années de faim et de clair de lune. Ils ne revenaient que si elle les laissait faire, et aujourd'hui, elle ne voulait pas.
Un son déchira le silence.
Ce n'était pas le cri d'une proie. Ni le hurlement d'un lapin, ni le bruit de panique d'un écureuil. C'était plus aigu, plus fin. Un cri qui s'arrêtait net, se transformant en un gémissement impuissant.
De la douleur, mais celle d'un petit.
Elle tourna la tête. Son corps suivit aussitôt.
Elle retomba à quatre pattes en plein élan. La transformation fut aussi naturelle qu'une respiration, et elle courut.
En bas de la colline, l'air s'alourdit d'une odeur de plumes et de peur. Elle franchit une butte et déboucha dans une petite clairière juste à temps pour voir la scène.
Un rapace énorme et sombre maintenait quelque chose de petit sous lui. Ses ailes étaient à demi déployées pour garder l'équilibre. Ses serres étaient serrées. Le chiot hurla quand l'oiseau frappa de nouveau. Il essayait de l'emporter sans y arriver, tentant de le tuer mais mettant trop de temps.
Un grognement sortit de sa gorge.
C'était un son profond et définitif. C'était la voix de son territoire.
L'oiseau se figea.
Il tourna brusquement la tête vers elle. Ses yeux jaunes fixèrent les siens. Pendant un court instant, un prédateur jaugea l'autre.
Puis l'oiseau recula.
Avec un cri rauque et paniqué, il s'envola et prit la fuite. Il abandonna l'attaque dès qu'il comprit qu'elle n'en valait pas la peine. Le vent souffla dans la clairière alors qu'il montait. Il battit fort des ailes avant de disparaître dans la cime des arbres.
Le silence revint d'un coup.
Elle resta au bord de la clairière, le torse puissant. Elle dégageait une autorité naturelle. Ici, personne ne lui tenait tête.
Lentement, elle s'approcha de ce que l'oiseau avait laissé.
Le chiot tremblait par terre. Il était trop petit. Son pelage marron et blanc était parsemé de trous. Une oreille était pliée bizarrement. Du sang coulait sur son épaule là où les serres avaient griffé la peau. L'odeur était forte mais la blessure était superficielle. C'était douloureux, mais pas mortel.
Il était vivant.
Elle fit le tour une fois en reniflant. C'était un chien. Pas un loup. Ce n'était pas le genre de proie qu'elle chassait d'habitude. Il sentait la douceur. Le domestique. La faiblesse.
« De la nourriture », suggéra une petite voix dans sa tête.
Elle le poussa du bout du nez. Le chiot sursauta mais ne s'enfuit pas. Il se contenta de gémir les yeux fermés, comme s'il pouvait disparaître en refusant de regarder.
Elle poussa un grognement.
— Bon, marmonna-t-elle d'une voix rauque, tu n'en vaux même pas la peine.
Le chiot ouvrit un œil.
Elle observa ses pattes fines et ses côtes saillantes. Il n'y avait presque rien à manger. Juste des os et de la panique.
— Si je te mangeais maintenant, continua-t-elle pensivement, j'aurais encore faim. Il faudrait d'abord t'engraisser.
La queue du chiot bougea un peu, avec hésitation.
Elle le fixa un long moment. Elle était agacée par ce sentiment qui n'était ni de la faim, ni de l'agressivité.
Puis, avec un soupir, comme si cette décision l'agaçait, elle le prit par la peau du cou.
Il était léger. Beaucoup trop léger.
Elle retourna vers les arbres, ses pieds nus silencieux sur la terre.
Elle ne le savait pas encore, mais ce petit poids gémissant entre ses dents était le début de quelque chose. Cela allait changer sa vie d'une manière qu'elle ne pouvait pas imaginer.