Mariée au Roi du Rhum

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Résumé

À la mort de son père, Carol-Anne hérite de dettes impossibles à rembourser. Lors de l’enterrement, Bartholomé Delcourt lui propose un marché glaçant : effacer toutes les dettes… en échange d’un mariage. Pour sauver sa famille, Carol-Anne accepte de se vendre à un homme aussi puissant que dangereux. Mais elle n’a aucune intention de se soumettre sans lutter. Mariage arrangé, tension psychologique, héroïne imparfaite et affrontements explosifs : une histoire où survivre coûte parfois plus cher que fuir.

Genre :
Romance
Auteur :
CAROLE73
Statut :
Terminé
Chapitres :
85
Rating
5.0 8 avis
Classification par âge :
18+

Chapitre 1



Chers lecteurs / lectrices

Ce récit explore des thématiques sombres et inclut des descriptions graphiques de violence physique. Mon intention est de servir l’intrigue et le réalisme de l’univers, mais je tiens à ce que mes lecteurs soient conscients de la nature brutale de certains passages.


CHAPITRE 1

Le moteur de la voiture s’éteignit dans un dernier soupir, et le silence du domaine tomba lourdement autour d’eux, un silence épais, chargé d’humidité normande et de terre labourée, comme si la nature elle‑même retenait son souffle en hommage au défunt.

La demeure des « Lenoir » se dressait, vaste et vibrante, ses volets grands ouverts laissant entrer l’air frais, ses fenêtres baignées de lumière comme des yeux éveillés et curieux. Dans le jardin parfaitement entretenu, les allées nettes guidaient le regard vers des massifs éclatants, où les roses, lourdes de vie, dressaient leurs pétales neufs comme autant de sourires offerts au jour.

Carol‑Anne sortit lentement du véhicule, sa tenue sombre tranchant avec la pâleur du jour : un manteau long, serré à la taille, dont la laine encore humide lui collait légèrement aux bras, une jupe droite qui effleurait ses genoux, et ses bottines noires – celles du pensionnat en Suisse, toujours impeccablement cirées par les bonnes sœurs. Elles s’enfoncèrent dans le gravier détrempé, produisant un crissement mouillé qui résonna dans le vide.

Une brise fraîche lui ramena l’odeur des champs voisins, terre humide et fumier, mêlée à celle de la pluie récente qui imprégnait l’air, faisant briller les feuilles des chênes centenaires comme des lames.

À dix-neuf ans, Carol‑Anne revenait en Normandie pour la première fois depuis des mois. Elle retrouvait cette campagne qu’elle avait quittée enfant, envoyée en Suisse pour y recevoir une éducation stricte et protégée, loin du tumulte familial et des histoires d’adultes.

Blonde aux yeux bleus, la peau pâle constellée de taches de rousseur que même le soleil helvétique n’avait jamais su réchauffer, elle avait appris là‑bas la discipline, les langues, la musique… mais rien sur la façon d’affronter la mort d’un proche, encore moins lorsqu’on lui murmurait depuis l’enfance que le suicide était un péché grave, une porte close vers la damnation. Ses cheveux, tirés en une queue de cheval stricte comme l’exigeaient les sœurs, fouettaient son dos sous le vent. Et ses yeux bleus, aussi glacés que les lacs suisses, fixaient la façade du manoir avec une indifférence étudiée, tentant de contenir le chaos qui grondait en elle.

Sa mère l’avait fait revenir en catastrophe et ne lui avait annoncé l’horreur qu’une fois sur place. Elle pleurait encore sur la banquette arrière, les mains crispées sur un mouchoir brodé aux initiales de la famille, un tissu fin qui absorbait mal les larmes abondantes, les sanglots étouffés secouant ses épaules frêles.

— Il n’aurait jamais supporté la honte, sanglota-t-elle, la voix brisée, entrecoupée de hoquets. La ruine, les dettes… il préférait mourir que d’affronter tout ça.

Carol-Anne resta immobile, les yeux perdus sur la façade du manoir, les pierres grises noircies par l’humidité, les glycines envahissant les balcons comme des veines gonflées. Elle ne dit rien. La honte, elle la sentait aussi, une brûlure au creux de l’estomac, mais pas au point d’en mourir.

Son père s’était donné la mort dans la bibliothèque. Une domestique l’avait retrouvé, pétrifiée. Elle n’avait pas osé s’approcher, encore moins le toucher. L’arme était là, le sang aussi, et elle était restée figée sur le seuil, incapable d’avancer. À côté de lui, une lettre d’excuse, quelques lignes tremblées où il parlait de fatigue, d’erreurs, et de son incapacité à se relever. Mais Carol-Anne, formée à l’analyse froide des pensionnats, y voyait autre chose : la lâcheté d’un homme qui préférait l’éternité au redressement.

Dans l’allée du cimetière familial, des silhouettes s’agitaient autour du cercueil, un bois sombre poli avec soin, orné de poignées en laiton qui luisaient faiblement sous le ciel gris. Le bruit des voix, les murmures compatissants des voisins, des domestiques licenciés, des cousins éloignés, tout sonnait faux, comme un théâtre mal répété, les condoléances mécaniques, les regards fuyants évitant la veuve éplorée.

Luc, le beau-frère, mari de sa tante décédée jeune, se tenait à l’écart, le visage grave sous son chapeau noir, ses mains gantées jointes devant lui.

— Il devait beaucoup ? lui demanda Carol-Anne quand elle s’approcha.

Son oncle soupira, son souffle chaud contrastant avec l’air frais.

— Oui, à plusieurs reprises, plus personne ne voulait lui faire crédit. Seul Delcourt avait accepté de continuer à lui prêter, et à l’endetter par la même occasion.

Le nom fit frémir la jeune femme, un frisson remontant le long de son échine malgré le manteau de laine qu’elle portait encore, imprégné de l’odeur de la Suisse, des pins et de la neige. Tout le monde savait qui il était : Bartholomé Delcourt, l’homme du rhum, importateur riche des colonies, maître de réseaux commerciaux qui s’étendaient jusqu’en Normandie.

Un grondement discret annonça l’arrivée d’une voiture, un moteur puissant qui contrastait avec les vieilles berlines des invités. Noire, brillante, étrangère à ce deuil modeste, elle s’arrêta près de la grille en fer forgé rouillé, ses phares s’éteignant comme des yeux qui se ferment.

De l’habitacle sortit un homme grand, brun, vêtu d’un manteau long en cachemire qui tombait jusqu’à ses cuisses, protégeant un costume taillé sur mesure. Il marchait lentement, sans arrogance, mais chaque pas semblait calculé, mesuré, comme s’il possédait déjà le sol qu’il foulait.

À bientôt trente ans, Bartholomé Delcourt mesurait un mètre quatre-vingt-dix, avec une peau ambrée comme son rhum célèbre, bronzée par le soleil incessant des voyages et des entrepôts portuaires, des années passées à superviser les cargaisons sous la chaleur. Ses cheveux bruns, coupés court, encadraient un visage aux traits ciselés, et ses yeux noirs, profonds comme l’océan la nuit, ne cherchaient personne : ils trouvaient, perçant les âmes avec une intensité qui désarmait.

Bartholomé s’avança, salua d’un signe respectueux le prêtre en soutane noire, puis s’approcha de la famille, ses chaussures italiennes crissant légèrement sur le gravier.

— Madame Lenoir, dit-il d’une voix grave, mes sincères condoléances.

Il s’inclina légèrement, un geste poli mais distant, puis tourna la tête vers Carol-Anne.

— Mademoiselle.

Leurs regards se croisèrent, bleu glacier contre noir abyssal, et elle sentit la colère lui serrer la gorge, une rage contenue qui remontait de ses années d’exil, de lettres laconiques de son père, de silences sur les dettes. Il était venu, lui, le créancier, pour observer les dégâts qu’il avait causés, pour comptabiliser son triomphe sur une famille brisée.

— Mon père est mort, dit-elle d’une voix froide, les mots claquant comme un fouet dans l’air humide, ses yeux bleus lançant des éclairs malgré les larmes contenues. Vous pouvez être satisfait.

Un souffle passa entre eux, comme si même les champs de blé au loin retenaient leur mouvement, les épis se figeant un instant sous le vent normand. Bartholomé ne répondit pas immédiatement, ses yeux noirs glissant vers le cercueil où reposait le corps de l’homme qu’il avait ruiné, indirectement peut-être, mais ruiné tout de même.

Ses traits restaient calmes, impassibles, la peau ambrée captant la lumière grise du ciel couvert, faisant ressortir les reflets cuivrés de son rhum imaginaire. Bartholomé incarnait l’ascension brutale de l’empire familial. Passé de la distillation d’un rhum mondialement reconnu au commerce de grande envergure, il était devenu un homme redoutable. Son visage aux traits acérés, encadré par des cheveux bruns courts, trahissait la fatigue des nuits blanches et la froideur d’un homme habitué à compter autant les barils que les faiblesses de ses adversaires.

— Votre père me devait beaucoup. Mais je n’ai jamais souhaité sa mort, répondit-il enfin. Je voulais juste qu’il me rembourse.

Sa voix était grave et mesurée, sans une once de remords feint, juste une constatation factuelle, comme s’il discutait d’un contrat de livraison. Ses mots n’avaient rien d’un mensonge, rien d’un pardon non plus. Il parlait comme un homme qui compte, pas comme un homme qui console, ses mains gantées de cuir fin jointes devant lui, un geste qui trahissait une éducation raffinée sous la rudesse des affaires.

Luc intervint, mal à l’aise, son chapeau à la main, triturant le bord comme pour se donner une contenance :

— Monsieur Delcourt, ce n’est peut-être pas le moment…

Sa voix tremblait légèrement, conscient de la tension qui électrisait l’air, les murmures des invités s’estompant autour d’eux comme un rideau qui tombe.

— C’est exactement le moment, répliqua Bartholomé sans le regarder, ses yeux noirs toujours fixés sur Carol-Anne, perçant son armure de froideur. Quand tout s’effondre, il faut décider de ce qu’on reconstruit.

Il baissa la voix, un murmure destiné à elle seule, portant malgré le vent qui sifflait dans les haies du domaine.

— Je peux éteindre la dette. À une condition.

Le silence se fit autour d’eux, absolu, oppressant. Les pleurs de la mère s’étaient tus, son mouchoir pressé contre sa bouche, les yeux rougis fixant l’homme avec une peur mêlée d’espoir. Les domestiques, figés près du cercueil, retenaient leur souffle, et même le prêtre, un vieil homme aux mains jointes, semblait suspendu à ses lèvres.

Carol-Anne, qui avait appris à cacher ses sentiments derrière un air froid, sentit son cœur s’accélérer, une sueur froide perlant sur sa nuque malgré le manteau. La pluie décida de s’en mêler aussi. Aussitôt, un parapluie fut ouvert et posé au‑dessus de Bartholomé.

— Laquelle ? demanda-t-elle, déjà sur la défensive, sa voix plus aiguë qu’elle ne l’aurait voulu, trahissant la peur sous la colère, ses bottines s’enfonçant plus profondément dans le gravier comme pour s’ancrer.

Bartholomé soutint son regard sans broncher, ses yeux noirs comme l’ébène, profonds, absorbant la lumière plutôt que de la refléter, un mètre quatre-vingt-dix de présence imposante sous le manteau long qui flottait légèrement au vent.

— Que vous portiez mon nom.

Personne ne parla. Le vent seul, en s’engouffrant dans les branches des chênes, fit craquer le bois humide, un son sinistre qui résonna comme un avertissement. Le sourire de Delcourt s’élargit, lent, calculé, comme un couteau qu’on enfonce dans une plaie déjà ouverte. Ses dents, d’un blanc trop parfait pour un homme qui passait sa vie entre les docks et les fumées de rhum, brillèrent sous la lumière grise de la Normandie.

— Vous avez bien compris, répéta-t-il, la voix douce, presque amicale, comme s’il lui offrait un bonbon plutôt qu’un marché faustien. Si vous m’épousez, j’épongerai l’ardoise.

Les mots résonnèrent dans l’air humide, lourds comme des pierres tombales. Carol-Anne sentit ses doigts se raidir, ses ongles s’enfoncer dans ses paumes jusqu’à ce qu’une douleur aiguë la ramène au présent. M’épouser. Comme si c’était une transaction banale, un échange de terres contre une signature. Comme si elle n’était qu’un bien de plus dans l’inventaire des Lenoir, à côté des meubles anciens et des tableaux moisis.

— Votre mère pourra rester dans son manoir, continua-t-il en faisant un geste élégant vers la demeure décrépite, comme s’il lui offrait un palais plutôt qu’une prison. Les domestiques ne seront pas obligés de partir. Et j’épongerai toutes les dettes de votre famille.

Un rire amer monta dans la gorge de Carol-Anne, mais elle le ravala. Elle pouvait presque voir les chiffres s’aligner dans sa tête, comme sur les grands livres de comptes de son père : les dettes, les hypothèques, les terres vendues à la sauvette. Tout cela effacé d’un trait de plume, comme une ardoise qu’on essuie après une leçon. En échange d’elle.

— C’est une plaisanterie, murmura-t-elle, mais sa voix tremblait, trahissant le doute qui germait en elle. Vous ne pouvez pas sérieusement…

— Oh, mais si.

Il sortit un cigare de sa poche, le fit rouler entre ses doigts avant de le porter à ses lèvres. La flamme de son briquet éclaira brièvement son visage, creusant ses pommettes et faisant danser des ombres sous ses yeux noirs.

— Je suis un homme de parole, mademoiselle Lenoir. Et un homme d’affaires. Vous représentez un investissement…

Il souffla un nuage de fumée bleutée, qui s’enroula autour d’eux comme un serpent.

— Un investissement très rentable.

Carol-Anne recula d’un pas, ses bottines crissant sur le gravier. Elle pouvait sentir le poids de son regard sur elle, comme une main qui lui enserrait la gorge. Un investissement. Pas une femme. Pas une personne. Un actif. Un moyen de blanchir son nom, de s’offrir une respectabilité en épousant les restes d’une famille noble, même ruinée.

— Et si je refuse ?

Elle releva le menton, forçant sa voix à ne pas trembler, même si son cœur cognait contre ses côtes comme un prisonnier contre les barreaux de sa cellule.

Delcourt haussa les épaules, un geste fluide, presque négligent. Mais ses yeux restèrent froids, impassibles.

— Alors votre mère devra quitter le manoir d’ici un mois. Les domestiques seront licenciés. Et les créanciers viendront saisir ce qu’il reste des biens de votre famille.

Il écrasa son cigare sous son talon, d’un mouvement sec, définitif.

— Les Lenoir ne seront plus rien. Juste un nom dans les registres des faillites.

Un frisson parcourut l’échine de Carol-Anne. Elle jeta un coup d’œil vers la maison, vers les volets clos, les pierres noircies par l’humidité, les glycines qui étouffaient les balcons comme des lianes étouffant un arbre malade. Juste un nom. Comme si son père n’avait déjà pas assez fait pour ça.

— Et ma mère ? Elle serra les poings, sentant la colère monter en elle, brûlante, acide. Est-elle d’accord avec ça ?

Delcourt sourit à nouveau, mais cette fois, ce n’était plus le sourire du prédateur. C’était celui du vainqueur.

— Votre mère sait ce qui est bon pour elle. Et pour vous.

Carol-Anne sentit ses joues s’embraser. Bien sûr. Sa mère, toujours si douce, si fragile, avait dû pleurer, supplier, se résigner. Comme elle l’avait toujours fait. Comme elle avait appris à Carol-Anne à le faire, avant de l’envoyer en Suisse pour qu’elle apprenne à se taire.

— J’ai... Elle déglutit, sa bouche soudain sèche comme du papier de verre. J’ai besoin de temps.

— Vous en avez jusqu’à demain matin. Il sortit une montre en or de son gilet, la consulta d’un air désinvolte. Dix heures. Dans mon hôtel à Rouen. Avec une réponse.

Il se pencha légèrement vers elle, assez pour qu’elle sente l’odeur de son eau de Cologne – quelque chose de boisé, d’épicé, qui lui donna la nausée.

— Et mademoiselle Lenoir ? murmura-t-il, sa voix un chuchotement rauque qui lui glissa dans l’oreille comme une menace. Ne vous avisez pas de fuir. Je vous retrouverai. Toujours.

Delcourt se redressa avec une lenteur calculée, comme s’il savourait chaque seconde de cette scène. D’un geste précis, il ajusta son manteau de cachemire, les doigts effleurant le tissu comme un amant caresserait la peau de sa maîtresse. Puis il recula d’un pas, ses bottes en cuir italien écrasant les cailloux avec un crac sec, un son qui résonna comme un coup de feu dans le silence tendu.