Jackpot au bureau
Le parfum de Liam Sheridan arrivait toujours dans mon bureau avant lui. Un mélange de cèdre et de cuir froid qui me nouait l’estomac. À 8:02 précises, l’ombre de sa silhouette imposante se découpa sur le verre dépoli de ma porte. Il n’attendit pas que je lève les yeux de mon écran.
-Mlle Jenkins. Dans mon bureau. Tout de suite. Et apportez le dossier d’acquisition de Dubaï.
Le bruit de mes talons résonnèrent sur le carrelage du couloir dans un claquement ferme et précipité. Il ne me fallait guère plus de trente secondes pour parcourir la distance entre mon bureau et celui de mon patron, même si la pile de dossiers dans mes mains et mes talons aiguilles de huit centimètres rendaient ma tâche plus ardue. Je réprimais de justesse une diatribe peu amène.
Je détestais ce boulot.
-Vous êtes en retard de douze secondes, Mlle Jenkins, dit-il sans lever les yeux de sa tablette. Posez ce dossier et venez ici. J’ai une mission… particulière pour vous ce soir.
Sa voix était comme son management : sans aucune aspérité, tranchante comme un scalpel. Je retins l’injure qui manqua de franchir mes lèvres et me contentai de déposer prudemment sa pile de dossiers sur son bureau, comme si elle n’était qu’une vague formalité. Liam Sheridan n’était pas seulement mon patron ; il était l’homme le plus exigeant, le plus arrogant et, malheureusement, le plus fascinant que j’eusse jamais rencontré.
Depuis six mois, il testait mes limites. Des réunions à minuit, des cafés à la température exacte de 65°C, et ce regard… ce regard qui semblait lire à travers mes vêtements à chaque fois que je lui tendais un document.
M. Sheridan leva son regard sévère vers moi. Liam Sheridan était le célibataire milliardaire le plus convoité de la ville. Peut-être même de la région. Il avait repris l’affaire familiale depuis le décès de son père et menait l’entreprise d’une main de maître, faisant presque tripler le chiffre d’affaires. En dehors du travail, cependant, il était connu pour son comportement un peu grivois. Il était beau, le savait et en jouait. Lunatique, il était difficile de savoir ce qu’il pensait exactement et je ne comptais plus le nombre d’assistantes qui l’avaient laissé tomber. Pourtant j’étais toujours là. J’aimais les défis. Et Liam Sheridan en était un gros.
-Voici le compte-rendu de la dernière réunion. Madame Lawyer aimerait également que vous gériez la sécurité de son nouvel hôtel là-bas.
L’entreprise s’était spécialisée dans la sécurité. Physique mais surtout cybersécurité. Cotée en bourse et pourvue d’une renommée mondiale, les demandes s’amoncelaient dans le bureau du président.
-Gardez-le bien, vous en aurez besoin. J’ai un rendez-vous important ce soir, libérez mon agenda et remplacez-moi à la réunion.
Sa stature m’imposa un pas de recul. Il se rapprocha, envahissant mon espace personnel jusqu’à ce que je pus percevoir la chaleur qui émanait de son corps sous sa chemise sur mesure. Il pencha la tête, ses yeux gris scrutant mon visage avec une intensité troublante.
-Bien monsieur.
Je partis sans me retourner, laissant dans son bureau l’écho de mes talons sur le sol. Je savais qu’il détestait ce bruit, ce rythme qui disait : je suis là, et je ne me soumettrai pas. Ce n’était pas encore ce soir que j’allais me coucher tôt.
-Bonjour, merci, s’il vous plaît, au revoir, Votre Majesté, pestai-je une fois à l’abri dans mon bureau. Sa Grandeur souhaiterait que je lui saupoudre son mail de caviar aussi ?
Je détestais ce travail, détestais ces fichus talons aiguilles qui claquaient sur le sol et les tailleurs serrés qui ne me laissaient pas libre de mes mouvements. Je pouvais m’en passer, mais je savais que ce bruit l’horripilait et rien ne me procurait plus de plaisir que de le savoir.
-Quel petit crétin prétentieux ! fulminai-je encore un peu plus avant de me laisser tomber lourdement sur sa chaise.
Au même moment, la porte s’ouvrit d’un coup et je ne pus m’empêcher de crier de surprise.
-Monsieur ! Vous m’avez fait peur, bredouillai-je maladroitement.
Liam resta sur le seuil, une main sur la poignée, son regard parcourant mon bureau avec une lenteur calculée. Il fit un pas vers moi, réduisant la distance jusqu’à ce que son ombre recouvrît mon bureau.
Il se pencha légèrement, ses lèvres s’approchant de mon oreille, assez près pour que je sente son souffle chaud.
-J’avais oublié de vous dire que je partais en voyage d’affaires dans deux jours. Préparez vos bagages. Vous venez avec moi.
-Hein ? Euh, oui, c’est noté.
Liam me considéra un moment avant de faire demi-tour. Il s’arrêta un bref instant.
-Et je n’ai pas besoin de caviar dans mon mail, Mlle Jenkins.
Ma respiration s’arrêta nette. Les joues d’un rouge tomate, je surpris le petit sourire en coin de mon patron avant qu’il ne sortît définitivement de son champ de vision.
Grand Dieu.
Il avait tout entendu.
-Ce n’est pas drôle ! m’exclamai-je plus tard, alors qu’Isobel manquait de s’étouffer de rire dans le salon de notre appartement.
-Si c’est hilarant, répliqua Isobel. De toute façon tu détestes ce job. Pourquoi tu ne démissionnes pas ?
-Peut-être parce que c’est bien payé et qu’on a besoin d’argent pour notre projet, Iso.
Isobel, Elena et moi partagions une amitié profonde, commencée au lycée. C’était notre rêve : Aegis. Une IA appliquée à la santé. Isobel était une as de l’informatique, elle codait comme elle respirait. Elena était infirmière. Elle travaillait de nuit, principalement, pour le salaire et les primes. C’était la plus douce, drôle et joyeuse des trois. Nous étions une équipe, mais une équipe fauchée.
Soudain, Elena débarqua dans la pièce, les yeux exorbités, un ticket froissé à la main.
-Regardez ! hurla-t-elle. Regardez les chiffres !
-Elena ! Que...
-Le Loto !! Celui que nous avons acheté hier !! On a gagné le jackpot !
-Que… quoi ? Tu es sûre ?
-Oui !!! Le jackpot ! On a gagné, Tam ! Iso ! Trente millions d’euros !
Le silence qui suivit fut assourdissant. Des cris de joie firent trembler tout l’immeuble. Je n’osais y croire. Pourtant c’était bien vrai. Les chiffres noirs sur blanc sur le papier. Trente millions. Dix millions chacune.
Ce n’était pas encore la fortune de Sheridan, mais c’était assez pour ne plus jamais avoir à lui servir son café à 65°C. Presque assez pour lui racheter sa propre tour si je le voulais.
Une envie de rire hystérique me prit. Je pouvais partir maintenant. Envoyer ma démission par SMS et m’envoler pour les Bahamas. Mais en repensant à son voyage d’affaires dans deux jours, une idée bien plus excitante germa dans mon esprit.
S’il voulait une assistante pour son voyage, il allait en avoir une. Mais cette fois, le contrat avait changé. Il ignorait encore que sa petite employée “insolente” n’avait plus besoin de lui pour vivre. Il était temps de préparer votre fiche de licenciement, M. Sheridan !