Chapitre 1
Ce qu’elle regrettait son havre de paix calme et cosy, ses douces guirlandes de flocons en coton crochetés main à la lueur d’une bougie -- merci les coupures de courant intempestif dues aux tempêtes de saison. Ici, dans le monde du dehors, l’hystérie régnait en maître.
Non seulement, ces cercueils collectifs sur roues se prenaient pour des concurrents dans un concours de patinage artistique mais l’étrange peuplade de sardine se sentait obligée de jouer à Tetris. Des mauvais joueurs d’ailleurs. La plupart s’agglutinaient devant les portes, tels des limaces sur une même salade. Elle eut toutes les peines du monde à s’extirper de ce banc indisciplinés et malpolis afin de respirer un air moins odorant. Pendant tout le trajet, elle ne s’était pas demandé si elle avait confondu le bus avec une cuve de “parfum” des usines chanel de chez Wish.
Pourtant son calvaire débutait à peine. En effet, arrivée au point de ravitaillement, l’horreur lui cloua les semelles sur le macadam en damier rectangulaire. Armés de chariots grillagés déséquilibrés et couinant, une multitude de choses difformes se pressait pour passer les vitres mouvantes. Tant et si bien que celles-ci ne se refermaient pas entre les balais précipités et désordonnés, laissant présager le pire par le brouhaha et les flashs colorés répétitifs.
Il ne faisait pas bon vivre dans cet étrange bâtiment.
Les gens se pressaient comme des citrons, piétinaient sur place ou à vive allure le sol lustré, répandait leur vacarme incroyable jusqu’au plafond tout en frôlant les accidents de karting improvisé entre les cartons de remplissage assailli de mains à la propreté douteuse.
Les grilles ovales et noires propulsaient des sons tout droit des enfers à un volume excessif afin qu’à travers les échos sourds rebondissant du sol au plafond, le peuple puisse en profiter.
Son panier trouvé contre un mur, pauvre petit soldat répudié car il ne se trainait pas à terre, elle zigzagua entre les obstacles et tenta de capturer les quelques effets nécessaires à sa survie en ce monde. Du moins, quand ce fut possible car les rayonnages en pagaille ne coopéraient absolument pas.
Les minutes passèrent comme des heures. Malgré le réconfort des fumets délicats des poulets et dindes grillés, les appels tragiques des marrons chauds encore crépitants et toute l’armada de sauces aux couleurs variées, rien n’allait. Le plastique luisant des ornements pailletés à outrance provoquait des réactions plus qu’audible quelque soit l’âge. Les clignements intermittents se déréglaient ou aveuglaient. Les couleurs les plus criardes se faisaient la guerre pour la première place, accompagnés de photos retouchées. Sans compter l’exagération des mots en lettrage bien gras placardés sur la moindre parcelle de libre.
Quand l’heure sonna pour elle de déverser le contenu gardé par son soldat sur le tapis de course pour aliments, elle se félicita de n’avoir empoigné personne jusque là. Non, personne ne faisait attention à quoi que ce soit et, à ce moment précis, elle remerciait toutes les choses vivantes dans le ciel de leur guidance.
Personne, en effet, ne réagit à sa démarche robotique, ses reniflements, ses lunettes fumées ou le moindre de ses spasmes. Pas même lorsqu’un horrible marmot lui rentra dedans sans prendre la peine de s’excuser. Son profond souffle brûlant ne fit fuir aucun client et encore moins la pauvre dame assise sur sa chaise grinçante.
Son ultime motivation -- un maigre plateau pour faire taire ce traitre qui hurlait à la maltraitance intestinale -- fut projeté dans la cage énergétique alors que le reste des sacs atterrissait sur son carrelage. A la vitesse d’un moteur de Ferrari, elle se débarrassa de ce qu’elle portait et s’enferma sous un jet bouillonnant pendant une bonne demi-heure, passant et repassant le tissu carré sur son épiderme tant et si bien que les marques laissées par ses ongles sur son cou se confondirent bientôt avec le reste. Plus jamais elle ne porterait quoi que ce soit de ce genre ! A-t-on idée d’infliger une telle épreuve à quelqu’un ?! De quels sévices était-elle coupable qu’on lui avait offert ce cadeau empoisonné ?
Elle n’aurait jamais du tenter l’aventure sous prétexte que son poncho habituel pleurait ses perles avalées par la capricieuse tortionnaire à linge. Elle aurait du sentir venir l’arnaque devant l’étiquette mal coupée et posée à la colle indiquant “100% laine”. Mais après une nuit à larmoyer la perte de son fidèle compagnon de séjour, à récolter les précieuses rescapées au compte goute puis à repartir dans une énième crise de lamentation face au néant de son placard, l’abdication s’était présentée comme seule alternative acceptable.
Et bien, s’en était fini ! Ses bourreaux testeraient leurs achats les premiers et elle guetterait leurs cols à la recherche du moindre sillon creusé dans la chair semblable aux siens. Elle scruterait leurs larmes dissimulées derrière un masque ou coulant ouvertement sur leurs joues lorsqu’ils comprendraient leur erreur monumentale. Il ne suffirait plus d’une bonne intention pour la persuader qu’un vêtement acheté au rabais était confortable malgré son toucher urticant. La vue de son brillant, de sa fibre plastique et criante de vérité n’avait apparemment pas percuté le bon sens de cette âme “charitable” qu’elle inscrit dans son carnet noir.
Ecrevisse fumante, elle se glissa volontiers dans son cocon doudou habituel, des bourdonnements d’abeilles furieuses dans les oreilles. Tout en grimaçant, elle prouva son master à Tetris à sa cuisine et lança le décompte culinaire sans pour autant laisser le temps à son cri strident la chance de percer. Ceci fait, engloutir son précieux ne dura pas plus d’une dizaine de minutes et fit taire celui qui l’avait obligé à sortir.
Ses pieds glués au tapis, frottant agréablement contre les poils longs et soyeux, elle s’écroula tel un cachalot après une soirée raclette dans son divan. Sa main effleura ensuite la bouteille au liquide ambré qui brûlait le gosier mais qui répandait, en plus d’une douce et agréable chaleur, une empreinte caramélisée dans toute sa bouche et un calme olympien dans son cerveau. Son calvaire se dissout rapidement au fil des secondes et tout tomba dans l’oubli sous la couette pesante sur ses cuisses.
Adieux bus bondés et magasins tonitruants la veille des fêtes, elle ignora la chanson composée par son téléphone et s’enfonça davantage entre les coussins. Cela attendrait demain. Ou après. Ou jamais.