Chapitre 1
Je me réveille toujours avant la lampe. Une habitude de l’ancien monde : lever à six heures, café amer, salle 204. Maintenant, il n’y a ni café, ni salle, seulement le cliquetis de la poussière qui retombe depuis la voûte fendue, un fin ruissellement gris qui dessine des dunes miniatures sur le carrelage de la station. J’ai cessé de la balayer. La cendre revient plus vite que mes bras ne s’épuisent.
La lampe, une vieille torche coincée dans un bocal pour en adoucir l’éclat, n’est censée s’allumer qu’au partage du premier repas. En vérité, on ne « s’allume » plus grand-chose : on économise les piles comme on économiserait des prières. Alors je reste dans la pénombre, le dos contre une affiche lacérée qui promettait un « été sans limites ». Le papier colle à ma veste. Humidité, moisissures, un parfum âcre qui couvre presque l’odeur des champignons.
Le sol est froid. Mes genoux craquent. Le corps s’habitue au manque par petites trahisons : on renonce au sommeil profond, aux rêves, au plaisir simple de s’étirer sans douleur. Je me redresse, le souffle court, et ma main ramasse machinalement les débris de la veille : des écailles de peinture, une capsule vide, un bouton sans chemise. Des choses qui n’ont plus d’usages, des preuves silencieuses qu’il y a eu des personnes, des trajets, des heures de pointe. Le silence a tout avalé, et il a l’estomac solide.
Nous sommes sept. Enfin… nous l’étions à la tombée de la nuit, quand j’ai fermé les grilles, glissé une barre de fer dans les barreaux tordus et dit « bonne nuit » avec une voix d’instituteur qui ne m’appartient plus. Je fais l’appel dans ma tête, comme au lycée :
Mila — présente. Elle dort en chien de fusil sous un manteau d’homme beaucoup trop grand. Sa respiration est saccadée, mais régulière. Elle a gardé un vernis bleu écaillé sur les ongles, obstination de beauté dans un monde qui ne montre plus rien.
Boris — présent. Allongé près des rails, où la poussière est plus épaisse et étouffe le froid. Il s’enroule dans un rideau de scène trouvé dans un théâtre effondré. Son visage empâté est creusé d’ombres, mais ses mains restent celles d’un menuisier : larges, sûres, prêtes à fabriquer un avenir si on lui fournissait un peu de bois, un peu de droit de croire.
Sami — présent. Le plus jeune. Une cicatrice en virgule sur le front, souvenir d’un plafonnier qui lui est tombé dessus la première semaine. Il parle peu, écoute beaucoup, note avec un crayon très court dans un carnet presque plein.
Jeanne et Reda — présents. Un couple qui a cessé de toucher l’autre, comme si la peau contaminait le chagrin. Ils gardent un coin sous les escaliers où ils entassent des boîtes, des fils électriques, des charnières, tout ce qui sonne « utile ». Leur amour a l’air d’un atelier : du rangement, pas d’éclat.
Le Moine — présent, à sa manière. Il s’est fait un autel avec une armoire électrique, y a scotché une photo de montagne et des tickets compostés qui lui servent de rosaires. Il ne parle qu’au passé. « C’était beau », dit-il chaque fois que nous évoquons la surface.
Et, puis il y a moi, Raphaël, ancien professeur de sciences naturelles. Je dis « ancien » comme on dirait « défunt ». Il m’arrive encore de raisonner en termes de cycles, d’écosystèmes, d’équilibres. Je reconnais la texture des spores sur nos champignons, j’évalue la vitesse du dépôt des cendres en mesurant la hauteur qu’elles gagnent contre un pied de banc marqué au feutre. L’esprit continue ses tours, imperturbable, alors que le corps décline. C’est rassurant d’être inutile : cela signifie que le monde a encore la force de se moquer de vous.
Les champignons poussent le long du mur nord, sur un vieux panneau qui indiquait la correspondance. Au début, ils avaient l’air mignons, chapeautés, presque comestibles. Nous avons appris à les apprêter : grattés avec une lame de rasoir, rincés dans de l’eau brunâtre que nous faisons passer à travers un filtre de tissu, puis séchés sur des grilles. Le goût ne s’améliore pas. Il n’y a pas de sel, pas d’huile, pas de feu la plupart du temps. Alors on mâche. On attend que l’amertume passe, qu’elle se dissipe derrière la fatigue.
Je fais le tour du territoire. C’est ainsi que j’appelle les cinquante mètres de couloir jusqu’à la bouche béante où un escalier fantôme s’arrête sous un plafond totalement effondré. Au-delà, c’est la surface, et le gris épais, et le froid, et l’air qui brûle les poumons. Nous avons essayé deux fois d’atteindre le dépôt de bus signalé sur une carte pliée, nous avons rebroussé chemin chaque fois, rentrés avec des lèvres fendillées, la gorge râpeuse comme si nous avions avalé du verre pilé.
Je ramasse la bâche posée sur le tas de bois, deux planches, une chaise cassée, le manche d’un balai et je compte. C’est idiot, mais compter donne l’illusion d’une maîtrise. Deux, quatre, six… toujours six morceaux bons à brûler. La règle tacite : un seul par nuit, quand la température tombe et que les dents claquent assez fort pour faire rire le Moine. « Le froid prie avec nous », dit-il. Personne ne répond.
Vers ce qui doit être le matin, Jeanne se réveille en premier. Elle se frotte les yeux, vérifie la poche intérieure de sa veste, inventaire de routine : couteau, briquet vide, boulons. Elle me fait un signe et je décroche la torche du bocal. Une lueur jaune découpe des silhouettes, révèle des épaules, des rides, des malaises. La lumière, ici, ne révèle pas la vérité ; elle lui donne simplement un contour plus net.
— Premier service, dis-je. Ma voix accroche un grain de poussière et tousse.
Nous nous asseyons en cercle. Des récipients différents, une même bouillie. Chacun avale lentement. On ne parle pas pendant les premières minutes, par respect pour l’effort que le corps va fournir pour accepter ce qu’on lui offre. Les visages se détendent à peine, un peu de chaleur revient aux joues. Un silence presque doux s’installe, rompu par le froissement du carnet de Sami.
— Tu notes quoi, aujourd’hui ? demande Boris d’un ton neutre.
Sami hausse les épaules.
— Le niveau, dit-il. Il pointe du crayon une encoche noire sur le pied du banc, exactement à la hauteur de ma dernière marque. Ça monte plus vite. Cette semaine… il cherche le chiffre… deux millimètres de plus, peut-être trois.
Je sens quelque chose d’absurde, une pointe de fierté pour ce garçon qui mesure l’immesurable. L’enseignant en moi remue.
— Les particules fines s’agglomèrent, je dis. L’air est stable, les courants diminuent. La voûte s’est encore tassée dans la nuit, tu as vu les fissures là-haut ?
Tout le monde lève la tête. De minuscules points blancs scintillent où la lumière accroche le minéral. Le Moine murmure : « Il neige à l’envers. ». Mila étouffe un rire, puis se remet à mastiquer, les yeux à demi clos.
Une vibration, très faible, parcourt le sol. Instinctivement, nous posons nos mains sur les carrelages, comme si nous pouvions lire un langage morse échappé des entrailles. Ce ne sont pas des pas. Plutôt un soupir du béton. La station, parfois, parle. Elle se plaint de porter le monde mort sur ses épaules.
Jeanne se lève, va jusqu’aux grilles, vérifie la barre de fer. Un geste mille fois répété. On ne sait plus quand c’est devenu nécessaire, ni contre quoi. Les rumeurs ont une forme, un poids : elles forcent la main, elles poussent à verrouiller, à compter, à vérifier.
— Aujourd’hui, on essaie le conduit, propose Reda sans me regarder. Il a le visage fermé de ceux qui ont décidé à ta place. Tu as dit qu’il pourrait déboucher vers le local technique. Peut-être qu’il y a des filtres… des outils.
Je hoche la tête. Oui, j’ai dit cela. J’ai dit trop de choses depuis que j’ai compris que les mots me tenaient chaud. Dans un recoin, une trappe de métal corrodé cache un boyau étroit. J’ai repéré le trajet sur un plan d’évacuation. Les conduits, les couloirs, les doublures du monde : je vis désormais dans le revers des choses.
— Après le deuxième service, je réponds. On y va à deux. Pas plus.
Je sens les regards sur moi. Il y a des jours où j’ai l’air de savoir. D’autres où la seule idée de choisir qui m’accompagnera me donne la nausée. Je bois une gorgée d’eau qui a le goût de métal et de tissu.
Le repas s’achève. Les gestes reprennent, mécaniques : rincer, ranger, éteindre la torche, la remettre dans son bocal. Le Moine gratte sur son autel un nouveau ticket, il en reste une poignée et l’aligne avec une précision d’horloger. Sami ajoute une encoche sur le banc. Boris s’étire, ses vertèbres claquent comme des branches sèches.
Je reste un peu en arrière, près du panneau couvert de champignons. J’effleure du doigt un chapeau, le plus gros, noir de poussière, spongieux sous la pulpe. Il a poussé en une nuit. La vie, ici, ne s’excuse plus de rien. Elle s’accroche où elle peut, sans élégance, sans promesse.
— Prof, lance Mila sans lever la tête, tu crois qu’on tiendra encore longtemps avec ça ?
Je cherche une réponse scientifique, une vraie, avec des chiffres, des courbes, des marges d’erreur. Je n’en ai pas. Alors je mens comme mentent les adultes aux enfants, avec douceur.
— Assez pour aujourd’hui.
Elle acquiesce, et c’est tout ce que nous pouvons nous permettre : tenir pour aujourd’hui. Demain est un pays étranger, et la frontière, là-haut, vomit de la cendre.
Je retourne vers la grille, pose ma main sur la barre de fer. Le métal est froid, solide. Derrière, le tunnel. Devant, la bouche murée. Nous sommes coincés entre deux impossibles. Et pourtant, nous respirons encore. Pour l’instant, cela suffit.