Chapitre 1
Scarlett.
Il y a des matins qui donnent l’illusion que le monde est simple, ordonné, prévisible, et celui-ci en fait partie, avec son ciel pâle au-dessus du campus, la lumière froide sur les façades encore humides, l’odeur du café trop fort dans les couloirs du bâtiment des sciences humaines. Et cette rumeur familière faite de voix encore chargées de sommeil, de sacs qui cognent contre les hanches, de feuilles tirées à la hâte d’une chemise cartonnée, d’ordinateurs ouverts au dernier moment avant le début du cours.
Toute cette routine a quelque chose de rassurant, et je m’y accroche sans doute plus que je ne devrais, précisément parce qu’elle fait partie des rares choses de ma vie qui obéissent encore à une logique claire.
Je serre mon gobelet entre mes doigts en remontant l’allée centrale de l’université, mon tote bag glissant contre ma hanche, mes fiches dépassant légèrement de mon classeur parce que, comme d’habitude, j’ai voulu tout organiser avant de partir. Anticiper me calme, prévoir m’aide à respirer, et tant que je peux surligner des titres, classer des chapitres, construire des plans de révision et ranger le chaos dans des cases bien alignées, j’ai l’impression de garder un peu de contrôle sur le reste.
— Dis-moi que tu n’as pas encore relu le chapitre entier avant huit heures du matin.
La voix d’Ivy me fait tourner la tête, et je la vois arriver à grandes enjambées avec cette aisance insolente qui la suit partout. Son manteau camel est ouvert malgré le froid, ses cheveux noirs attachés à la va-vite laissent déjà s’échapper plusieurs mèches autour de son visage, et il y a chez elle une beauté vive, libre, presque indocile, accentuée par la ligne nette de ses sourcils, l’éclat malicieux de ses yeux sombres et ce sourire qui donne l’impression qu’elle pourrait rire de tout, surtout de ce qui devrait l’atteindre.
À côté d’elle, Nora marche avec son calme habituel, un chocolat chaud entre les mains, les joues rosies par l’air du matin. La différence entre elles me frappe toujours avec la même netteté, parce qu’elles n’occupent pas le monde de la même manière. Là où Ivy avance vite et prend de la place, Nora apaise tout sans effort. Elle est belle d’une façon plus douce, plus discrète, avec ses longs cheveux bruns tombant en vagues souples sur ses épaules, ses yeux clairs d’un vert gris saisissant et cette légère constellation de taches de rousseur sur le nez et les joues. Là où Ivy attaque, Nora observe, mais sous cette douceur il y a chez elle quelque chose de solide, de lucide, une manière de regarder les choses sans se tromper souvent.
Je lève les yeux au ciel.
— Je n’ai relu qu’une partie.
Ivy pousse un rire incrédule et passe une main dans ses cheveux déjà à moitié défaits.
— Tu es insupportable.
— Et toi, tu es en retard de quatre minutes.
— Faux. Je suis arrivée avec style.
Nora sourit de cette manière discrète qui attire malgré tout le regard.
— Dans le monde d’Ivy, le style compte comme une excuse officielle.
— Exactement, dit Ivy en passant son bras sous le mien. Enfin quelqu’un de raisonnable.
— Tu ne peux pas dire “raisonnable” et parler de toi dans la même phrase, je souffle.
Elle me lance un regard faussement outré, puis se penche aussitôt vers les fiches qui dépassent de mon classeur.
— Oh mon Dieu, Scarlett. Dis-moi que ce n’est pas ce que je crois.
— Ça dépend de ce que tu crois.
— Je crois voir des intercalaires, un classement thématique et un code couleur.
Je garde le silence une demi-seconde de trop.
— Peut-être.
— Elle a fait un code couleur, traduit Nora avec ce calme presque professoral qui la rend encore plus moqueuse.
— Tu me fais peur, dit Ivy. À ce stade, tu n’es plus une étudiante, tu es un service administratif avec des émotions réprimées.
Je retiens un sourire malgré moi. Avec elles, même les matins les plus ordinaires ont quelque chose de plus léger.
Ivy parle trop fort, trop vite, comme si elle refusait de laisser le silence s’installer. Nora, elle, compense avec sa présence calme, avec cette attention discrète qui ne force jamais rien mais laisse toujours aux autres la place d’exister sans se défendre. Moi, je suis quelque part entre les deux, sans doute la plus rigide du trio, la plus cadrée, celle qu’on appelle quand on a oublié une date, un dossier, une référence bibliographique ou la moitié de sa vie.
On entre dans l’amphithéâtre quelques minutes avant le début du cours. Les rangées se remplissent dans un brouhaha familier fait de rires étouffés, de chaises qu’on rabat, de fermetures éclair tirées trop vite, de manteaux qu’on enlève à contrecœur parce que la salle est déjà trop chauffée. Je choisis, comme toujours, une place assez centrale pour bien voir le tableau, mais pas tout devant, parce que je n’aime pas sentir le regard du professeur glisser trop directement sur moi. Ivy s’affale à ma droite avec une grâce approximative qui n’appartient qu’à elle, son manteau abandonné sur le dossier de sa chaise comme si le désordre se mettait naturellement à son service. Nora s’installe à ma gauche avec sa méthode habituelle, calme et précise, repliant ses affaires avec soin, ramenant une mèche de cheveux derrière son oreille dans un geste distrait.
Le professeur Donovan entre quelques instants plus tard, costume anthracite, lunettes fines, silhouette longiligne, et le simple changement d’énergie dans la pièce suffit à faire baisser le volume. J’ouvre mon ordinateur, sors mon stylo, aligne mes feuilles. Ce sont des gestes simples, mais ils ont pour moi quelque chose d’un rituel, une manière de me tenir droite et de garder la maîtrise.
— Aujourd’hui, annonce-t-il en posant ses affaires, nous allons poursuivre sur le développement émotionnel de l’enfant et la manière dont les premières interactions façonnent sa perception du monde, des autres et de lui-même.
Immédiatement, mon attention se fixe.
C’est toujours comme ça avec ce domaine-là. Je peux être fatiguée, distraite, tendue, traversée par n’importe quoi, il suffit qu’on parle d’enfance, de construction psychique, de sécurité affective, de langage émotionnel, pour que tout en moi se recentre. Ce n’est pas seulement un cursus, ni une orientation choisie pour ses débouchés. C’est plus profond que ça. Il y a dans la psychologie infantile quelque chose qui me donne la sensation de toucher à l’origine des choses, à l’endroit où tout commence, là où une voix, un geste, une absence ou une peur peuvent marquer des années entières.
Je prends des notes avec application pendant que le professeur parle d’attachement, de réponses parentales et de régulation émotionnelle. Ses phrases sont rigoureuses, documentées, structurées, mais à travers elles j’entends toujours davantage que leur contenu académique. J’entends la fragilité de ce qui se construit chez un enfant. J’entends le poids de ce qu’on minimise trop souvent chez les adultes. J’entends surtout cette évidence selon laquelle une vie peut être abîmée très tôt, bien avant qu’elle ait les mots pour dire qu’elle souffre.
— Certaines blessures, poursuit Donovan, ne se traduisent pas immédiatement par des symptômes visibles. Elles se logent dans les conduites, dans l’évitement, dans la difficulté à faire confiance, dans la manière d’aimer ou de fuir l’amour.
Je relève à peine la tête, mais mes doigts se figent une seconde sur le clavier.
À ma droite, Ivy me jette un coup d’œil rapide, presque imperceptible, et ce simple regard dit déjà tout ce qu’elle ne formulera pas ici. À ma gauche, Nora ne bouge presque pas, mais je sens sa présence se resserrer légèrement, cette façon très à elle de rester là sans envahir, sans interroger, simplement assez proche pour qu’on sache qu’on ne traverse pas seul ce qu’on préférerait taire.
Je reprends aussitôt ma frappe. Rien. Juste une seconde. Juste un mot qui en touche un autre.
Le cours continue, dense, passionnant, et quand le professeur pose enfin une question à l’amphi sur les mécanismes compensatoires chez l’enfant exposé à un environnement instable, ma main se lève presque sans que j’y pense. Je parle, j’argumente, j’articule des références, je développe. Ma voix est posée, claire, plus assurée que je ne le suis vraiment. Je vois le professeur hocher la tête, quelques étudiants se tourner légèrement, Ivy me regarder avec cette expression mi-amusée, mi-admirative qu’elle prend chaque fois que j’oublie que je suis brillante. Je vois Nora, elle, m’écouter avec cette attention tranquille qui fait malgré tout plus de bien qu’un compliment.
— Très juste, dit Donovan. C’est précisément le point que je voulais souligner.
Je me rassois un peu trop vite.
Ivy se penche aussitôt vers moi.
— Tu me fatigues.
— Pourquoi ?
— Parce qu’en plus d’être psychorigide, tu es intelligente. C’est profondément injuste.
Cette fois, je souris franchement.
— Merci, je crois.
— Ce n’était pas un compliment sain, précise-t-elle.
Nora tourne légèrement la tête vers nous, ses yeux clairs brillants d’un amusement discret.
— Ça reste ton compliment le plus tendre depuis septembre.
Le reste du cours s’achève dans cette atmosphère étrange que j’aime, mélange de concentration, de lassitude, de pages tournées trop vite et d’esprits qui décrochent à mesure que midi approche. Quand l’amphi se vide enfin, nous descendons toutes les trois les marches en rejoignant le flux des étudiants dans le couloir, emportées par l’agitation de la pause déjeuner.
— Cafèt’, annonce Ivy. J’ai besoin de sucre, de gras et d’un minimum de caféine pour survivre à l’après-midi.
— Tu survis à tout, dis-je.
— C’est vrai, répond-elle avec un aplomb parfait. Mais avec des viennoiseries, je survis mieux.
Nous traversons le bâtiment ensemble, et je les écoute parler de tout et de rien, d’un exposé à rendre, d’une fille de leur groupe de TD qui a encore dragué l’assistant de recherche, d’une soirée prévue vendredi à laquelle je sais déjà que je vais probablement trouver une excuse pour ne pas aller.
Je ne sors pas beaucoup. Pas parce que je n’aime pas m’amuser, ni parce que je me crois au-dessus de ça, mais parce que j’ai toujours, dans un coin de la tête, cette difficulté à me laisser aller complètement, à accepter l’imprévu comme quelque chose d’inoffensif. Je préfère les lieux connus, les horaires clairs, les habitudes. Je préfère rentrer tôt. Je préfère savoir où sont les issues, qui est là, ce qui peut arriver.
C’est peut-être idiot.
Ou peut-être pas.
La cafétéria déborde déjà de monde quand on y entre. Les odeurs de frites, de sauce tomate et de café réchauffé se mélangent dans une atmosphère trop dense, trop chaude, un peu étouffante. Nous trouvons malgré tout une table près d’une baie vitrée, et Ivy s’installe en laissant tomber son plateau avec le naturel d’une reine prenant possession de son territoire. Nora prend place en face de nous avec plus de retenue, ses doigts fins entourant encore son gobelet, son gros pull brun lui donnant l’air encore plus douce qu’elle ne l’est déjà.
— Bon, annonce Ivy, j’ai une question très importante.
— Ça commence mal, dit Nora.
— Est-ce que Scarlett va accepter un jour de vivre entre dix-neuf et vingt-trois ans comme une vraie étudiante de vingt-deux ans ?
Je relève les yeux de mon yaourt.
— Je vis très bien.
— Non, corrige Ivy. Tu fonctionnes très bien. Ce n’est pas pareil.
Je m’apprête à répliquer, mais Nora intervient avant moi, avec cette douceur qui n’efface jamais complètement sa lucidité.
— Elle vit, à sa façon.
— Sa façon inclut des fiches Bristol, des surligneurs pastel et probablement un planning hebdomadaire plastifié, rétorque Ivy.
— Faux, dis-je.
— Ah.
— Il n’est pas plastifié.
Nora éclate de rire, un vrai rire cette fois, clair et rare, et Ivy porte une main dramatique à son cœur.
— Elle fait des blagues. Les filles, notez la date.
Je secoue la tête, amusée malgré moi. Avec elles, je peux presque oublier cette vigilance constante qui m’accompagne partout.
Presque.
Mon téléphone vibre sur la table. Je n’ai pas besoin de regarder l’écran pour sentir mon corps se tendre. Il le fait toujours, comme si certains noms suffisaient à modifier l’air autour de moi. Quand je baisse enfin les yeux, je vois le prénom.
Nolan.
Mon frère.
Mon estomac se serre avec cette brutalité sourde qu’ont les choses familières lorsqu’elles viennent toucher un endroit sensible. Ivy et Nora continuent de parler une demi-seconde encore, puis le silence se fait presque naturellement autour de moi, pas un vrai silence, pas avec la cafétéria entière qui bruisse autour de nous, mais ce petit retrait instinctif qu’elles savent faire toutes les deux quand elles sentent que quelque chose bascule.
Je décroche.
— Allô ?
Sa voix arrive, grave, familière, un peu plus rugueuse que dans mon souvenir le plus ancien.
— Scar.
Rien qu’avec ça, je sais qu’il est ailleurs, dans cet endroit intérieur où il me parle avec une tendresse maladroite, retenue, comme s’il essayait toujours de compenser quelque chose qu’aucun de nous ne nomme jamais vraiment.
— Je suis en pause, je dis. Tout va bien ?
Un silence. Très bref. Mais réel.
— Ouais.
Ce “ouais” ne me convainc pas une seconde.
— Nolan.
— Je voulais juste prendre de tes nouvelles.
— En plein milieu d’un jeudi ?
— Je n’ai pas le droit ?
Je baisse les yeux sur la table, sur mes doigts serrés autour de ma cuillère.
— Tu sais très bien que si. Mais tu n’appelles jamais juste comme ça.
Du coin de l’œil, je vois Ivy s’être tournée tout à fait vers moi, le coude posé sur la table, son visage soudain vidé de toute ironie, tandis que Nora reste immobile mais attentive, ses yeux clairs fixés sur moi avec cette douceur sérieuse qui me donne parfois l’impression d’être beaucoup plus transparente que je ne le voudrais.
— Je passerai peut-être ce soir, dit-il finalement.
— Peut-être ?
— Ouais.
— Nolan, qu’est-ce qui se passe ?
Nouveau silence.
Le genre de silence qui n’est jamais vide avec lui, le genre de silence derrière lequel il range tout ce qu’il refuse de dire pour ne pas salir ceux qu’il aime avec ce qu’il est devenu.
— Rien que je ne gère pas, répond-il enfin.
Je ferme les yeux une seconde, parce que c’est précisément le genre de phrase qui ne rassure jamais.
— Tu m’inquiètes.
— Faut pas.
— C’est un peu tard pour ça.
J’entends un souffle de son côté. Pas tout à fait un rire. Quelque chose de plus fatigué.
— Je passerai si je peux. Verrouille bien ta porte ce soir, d’accord ?
— Quoi ?
La question sort plus vite que prévu. Mon cœur donne un coup sec dans ma poitrine.
— Nolan.
— Scarlett, écoute-moi juste et fais-le.
— Pourquoi ?
— Parce que je te le demande.
Le ton n’est pas dur, mais il tranche assez pour me glacer immédiatement. Une seconde plus tard, pourtant, sa voix redescend.
— Je t’appelle plus tard, princesse.
Puis il raccroche.
Je reste immobile, le téléphone encore collé à mon oreille, tandis qu’autour de moi la cafétéria continue de bruire comme si rien n’avait changé. Quand je repose enfin mon portable sur la table, Ivy a cessé de parler. Nora aussi.
— C’était ton frère ? demande Nora doucement.
J’acquiesce.
— Tout va bien ? demande Ivy, et pour une fois il n’y a plus la moindre ironie dans sa voix.
Je voudrais répondre oui tout de suite, comme d’habitude, éviter l’inquiétude, éviter les questions, éviter surtout de formuler à voix haute ce malaise qui vient de s’installer en moi.
Alors je mens presque.
Ou j’essaie.
— Oui… enfin, je crois.
Mais au moment même où les mots quittent ma bouche, je sais déjà que quelque chose a commencé, quelque chose dont j’ignore encore la forme exacte mais dont je sens déjà le poids. Quelque chose qui porte la voix de mon frère, l’opacité de ses silences et cette menace floue qu’il a glissée dans ma journée avec une simple consigne.
Verrouille bien ta porte ce soir.
Et soudain le campus, les cours, l’odeur du café, mes fiches de révision, les plaisanteries d’Ivy, les regards calmes de Nora, tout ce décor auquel je m’accrochais depuis des mois pour croire à une vie nette et raisonnable, me paraît plus fragile qu’une heure plus tôt, comme si quelque chose s’était déplacé sous la surface. Une fissure s’est ouverte, fine encore, presque invisible, mais assez réelle pour que je comprenne, sans même savoir encore pourquoi, qu’il me sera désormais impossible de faire comme si elle n’existait pas.