Chapitre 1
Alison
Je connais le moment précis où Xavier Carmichael a décidé qu’il me détestait. C’est mon premier jour à la Westbridge Preparatory, et je suis plantée dans le couloir principal, serrant mon emploi du temps comme une bouée de sauvetage, tout en essayant de ne pas paraître aussi terrifiée que je le suis.
Le sol en marbre brille sous les néons, et tout ici sent le vieux fric et la peinture fraîche. Des filles en uniforme de marque me frôlent sans un regard, leurs rires résonnant sous les plafonds voûtés. Je n’ai clairement pas ma place ici et je le sais ! Cet environnement dépasse tellement ce dont j'ai l’habitude que j’ai du mal à respirer.
Ma mère a épousé Aiden Carmichael il y a trois mois, lors d’une cérémonie qui a coûté le triple de notre ancienne maison. Et maintenant, je suis censée faire semblant de m’intégrer dans ce monde de fonds fiduciaires et de résidences d’été dans les Hamptons.
Le carré blond que maman a insisté pour que je fasse pour « un nouveau départ » me donne l’impression d’être une gamine qui joue à la poupée. Je tire sur l’ourlet de ma jupe, conforme au règlement, mais elle me semble trop courte. Je me sens exposée, visible, alors que je veux juste ne pas l’être… invisible. Je me mords la lèvre inférieure nerveusement en marchant, tout en essayant de me souvenir du numéro de salle où je dois aller pour le premier cours.
Un frisson me parcourt l’échine, ce qui me fait lever les yeux du sol. C’est là que je le vois. Xavier Carmichael est impossible à manquer. Il est appuyé contre un casier au bout du couloir, entouré surtout de filles, mais aussi de quelques garçons qui semblent graviter autour d'un trou noir.
Il est massif ! Plus de deux mètres de cuir, de muscles et de danger. Même d’ici, je peux voir les tatouages sombres qui remontent le long de son cou pour disparaître sous son col. Il ne porte pas l’uniforme de l’école. Parce que c’est Xavier... Jeans noirs, t-shirt noir moulant des épaules qui semblent trop larges pour être réelles, et ce perfecto en cuir qui coûte probablement plus cher que ma voiture.
Il a l’air de pouvoir briser quelqu’un en deux sans faire d’effort, ce qui me fait frissonner involontairement. Nos regards se croisent dans le couloir bondé, me coupant le souffle. Ses yeux dorés s’assombrissent, me clouant sur place un instant. Le brouhaha du couloir s’éteint une fraction de seconde alors que je le fixe. Il me dévisage avec une intensité qui fait monter l’angoisse en moi.
Je le vois serrer la mâchoire, son expression devenant hostile. L’enfoiré détourne ensuite le regard, comme si ma seule présence le dégoûtait. Mon nouveau demi-frère, mesdames et messieurs. Super.
Je ne l’ai rencontré que deux fois. Une fois au mariage, où il se tenait près de son père dans un costume qui semblait l’étouffer, refusant de croiser mon regard. La deuxième fois, c’était chez son père, ou plutôt son manoir, où il m’a croisée dans le couloir sans un mot, ne laissant derrière lui que l’odeur de la cigarette et d’un parfum coûteux.
Maman expliquait son comportement en disant qu’il était « en période d’adaptation ». Qu’il n’est pas habitué à partager l’attention de son père. Que je devrais lui laisser du temps. Mais sa façon de me regarder maintenant ne ressemble pas à de l’adaptation. Ça ressemble à une menace.
« Tu es Alison Monroe, c’est ça ? » Je sursaute et détache mon regard de Xavier pour voir un garçon à mes côtés. Il est mignon, avec ce look propre et BCBG : cheveux châtains, sourire amical et polo d’uniforme col relevé. Tout chez lui crie qu’il est inoffensif.
« Euh, ouais », je réponds en serrant un peu plus mon emploi du temps.
« Je m’en doutais. » Son sourire s’élargit. « Je suis Brett. Brett Ashford. On est dans la même classe principale. » Il pointe le bout du couloir. « Je peux te montrer où c’est, si tu veux. C’est un vrai labyrinthe ici quand on ne connaît pas. »
Un soulagement m’envahit. « Ce serait génial, en fait. J’étais justement en train de... »
« Elle n’a pas besoin de ton aide. » La voix vient de derrière moi, basse et rauque, et je me fige. Pas besoin de me retourner pour savoir qui c’est. Je peux le sentir : un mur de chaleur et d’hostilité dans mon dos, assez proche pour que je capte son odeur de cuir et quelque chose de plus sombre, quelque chose qui fait bondir mon pouls.
Le sourire de Brett s’efface. « Oh, salut Xavier. Je disais juste que... »
« J’ai dit qu’elle n’avait pas besoin de ton aide. » Xavier me contourne et se place entre nous. Je dois basculer la tête en arrière pour le regarder. Mon Dieu, qu’est-ce qu’il est putain de grand ! Je me sens comme une enfant à côté de lui, petite, fragile et totalement insignifiante. « C’est ma demi-sœur. Je vais lui faire visiter. »
Sa façon de prononcer « demi-sœur » ressemble à une insulte. Brett recule d’un pas, les mains levées en signe de reddition. « Bien sûr, mec. Pas de souci. Je ne savais pas... »
« Maintenant tu sais. » La voix de Xavier baisse encore, et il y a quelque chose dedans qui fait pâlir Brett. « Fais passer le mot. »
Brett hoche la tête rapidement et disparaît dans la foule. Je reste là, le cœur battant contre mes côtes, à fixer le visage impassible de Xavier. « Pourquoi tu as fait ça ? » je demande, en essayant de garder une voix stable. « Il était juste gentil ! »
Les yeux de Xavier plongent dans les miens, et leur intensité me coupe le souffle. De près, je vois les détails qui m’avaient échappé : la ligne tranchante de sa mâchoire, la petite cicatrice qui coupe son sourcil gauche, la façon dont ses cheveux sombres tombent sur son front, d’un air négligé mais étrangement étudié. Il est beau d’une manière brutale et dangereuse qui provoque une tension dans le bas de mon ventre.
« Gentil », répète-t-il, comme si le mot avait un goût amer. « C’est ce que tu crois ? »
« Je... Qu’est-ce que ça pourrait être d’autre ? » je demande en fronçant les sourcils.
Il serre la mâchoire. Un instant, je crois qu’il va répondre, mais il secoue la tête et se détourne. « Reste loin de Brett Ashford. Reste loin de tous ces types. »
« Pardon ? » La colère monte en moi, brûlant ma peur. « Tu n’as pas à me dire à qui je peux parler. »
Il s’arrête. Se retourne. Fait un pas vers moi. Soudain, je suis très consciente de ma petite taille, et de la facilité avec laquelle il pourrait m’acculer contre les casiers s’il le voulait. La facilité avec laquelle il pourrait faire n’importe quoi.
« Dans ce lycée », dit-il doucement, « je fais ce que je veux. Et ce que je veux, c’est que tu restes putain de loin des mecs comme Brett Ashford. Tu comprends ? »
Mes mains tremblent. Je les serre en poings le long de mon corps. « Tu es incroyable. Je n’ai pas demandé à être ta demi-sœur, d’accord ? Je n’ai rien demandé de tout ça. Mais on est coincés ensemble, alors essaie peut-être de ne pas être un connard fini pendant cinq minutes ! »
Quelque chose passe dans ses yeux ; peut-être de la surprise, de la colère, ou autre chose encore. Puis ça disparaît, remplacé par ce masque froid et hostile. « Non », dit-il simplement. « Je ne crois pas que j’en sois capable. »
Il s’éloigne et me laisse en plein milieu du couloir, tremblante de rage et de confusion. Autour de moi, les élèves chuchotent et observent. Je réalise avec un pincement au cœur que, quoi qu’il vienne de se passer, tout le monde l’a vu. Maintenant, tout le monde sait : la nouvelle est la demi-sœur de Xavier Carmichael.
Je ne comprends pas pourquoi il me déteste autant, pourquoi le simple fait qu’un autre garçon me parle a rendu tout son corps si rigide, empreint d’une violence à peine contenue.
Mon demi-frère est un connard, et je vais devoir survivre aux quatre prochaines années sous le même toit que lui. Je prends une inspiration tremblante, lisse ma jupe et me dirige seule vers ma classe. Dans mon dos, je sens ses yeux brûler comme une marque au fer rouge. Il me regarde partir.