Prologue
Le décret tenait sur trois pages.
Je l’ai relu une dernière fois avant de signer. Chaque mot pesé, chaque virgule vérifiée. C’était un texte parfait. Clair, logique, imparable. Le genre de texte que j’aurais admiré, autrefois, quand j’étais encore avocat.
Article 1 : Tout citoyen d’Impora âgé de plus de seize ans devra, dans un délai de six mois, suivre un programme de rééducation décisionnelle certifié par l’État.
Article 2 : Le non-respect de cette obligation entraînera la suspension des services numériques essentiels.
J’ai posé le stylo. Ma main ne tremblait pas. Elle n’avait aucune raison de trembler.
*
Paul se tenait près de la fenêtre, le dos tourné. Il regardait la place centrale, cette même place que je contemplais depuis mon ancien bureau, il y a une éternité. Avant le procès Verneuil. Avant la campagne. Avant tout.
— Les gens ne comprendront pas, a-t-il dit sans se retourner.
— Ils comprendront quand ils n’auront plus le choix.
Le silence qui a suivi était différent des autres. Plus épais. Paul s’est retourné, lentement, et j’ai vu quelque chose dans son regard que je n’y avais jamais vu.
De la peur.
Pas pour lui. Pour moi.
— Thomas. Tu te rends compte de ce que tu fais ?
— Je fais exactement ce que j’ai promis. Je leur rends leur capacité de choisir.
— En les forçant.
— En les libérant.
Il a secoué la tête. Ce geste qu’il avait quand il savait que discuter ne servait plus à rien.
— Et ceux qui refuseront ? Ceux qui préfèrent leur confort à ta liberté ?
— Ils apprendront.
Ma voix était calme. Parfaitement calme. C’était ça, peut-être, le plus effrayant. Je ne ressentais rien. Ni doute, ni hésitation, ni cette petite voix qui, autrefois, me demandait si j’avais raison. Elle s’était tue quelque part en chemin. Je ne me souvenais plus quand.
*
Mon téléphone a vibré. Un message de Diane.
Théo ne veut pas te voir.
J’ai regardé les mots. Cinq mots. Mon fils ne voulait pas me voir. J’ai attendu que quelque chose se produise en moi. Une douleur. Un pincement. N’importe quoi.
Rien.
J’ai rangé le téléphone dans ma poche et j’ai signé le décret.
*
Par la fenêtre, Impora s’étendait sous le soleil d’automne. Propre. Ordonnée. Silencieuse. Les fontaines s’activaient au rythme des flux optimisés. Les écrans affichaient les statistiques du jour. Taux de satisfaction citoyen : 91,2 %. En baisse de trois points depuis mon élection.
Les gens n’étaient pas satisfaits. Ils ne comprenaient pas encore. Ils résistaient au réveil comme on résiste au froid quand on sort d’un bain trop chaud.
Mais ils comprendraient.
Je les y obligerais.
*
Paul est parti sans un mot. La porte s’est refermée doucement, comme si elle avait peur de faire du bruit.
Je suis resté seul dans ce bureau qui avait été celui de Chen, puis le mien. Les mêmes murs, la même vue, le même silence. Tout était pareil.
Sauf moi.
J’ai regardé ma signature sur le décret. Ces lettres que j’avais tracées des milliers de fois, sur des contrats, des plaidoiries, des cartes d’anniversaire pour mes enfants. La même signature. La même main.
Un autre homme.
Sur mon bureau, à côté du décret, un gobelet de café refroidissait. Americano. Deux doses. Lait d’avoine. Température 67 degrés.
Je ne l’avais pas commandé.
Je l’ai bu quand même.