Chapitre 1:
Tout a commencé par une bête fracture du bras après un banal accident de voiture.
Alexandre était trop fatigué ce soir là, le volant avait semblé trop lourd et la route trop floue, distordue à travers son regard endormi.
La voiture avait percuté un poteau. Pas beaucoup de dégâts. Mais une douleur intense dans le bras l’avait immobilisé quelques jours à la maison.
Il avait été placé sous calmants.
Si seulement il avait su que ces petites pilules blanches allaient signer le début de son calvaire, il n’aurait pas pris le volant ce soir là.
Nous étions au troisième jour après l’accident, Alexandre ne sentait déjà plus vraiment son bras.
La douleur était toujours là, quelque part, sourde et plantée dans l’os, mais elle semblait flotter derrière un voile épais. Les calmants faisaient leur travail : ils étouffaient la souffrance, ralentissaient le temps, rendaient les heures molles. Il dormait par tranches irrégulières, se réveillait la bouche sèche, la tête lourde, incapable de savoir s’il était huit heures du matin ou six heures du soir.
Tout cela lui paraissait presque agréable.
Une pause forcée. Une excuse légitime pour ne pas répondre aux mails du bureau, pour ignorer les incessants appels manqués de son supérieur, pour laisser la vaisselle s’empiler dans l’évier sans culpabilité.
Son appartement s’était mis à dériver autour de lui, lentement. Rideaux tirés, assiettes sales, vêtements jetés sur le sol. Et Alexandre regardait ce naufrage domestique avec une indifférence anesthésiée.
Puis le traitement prit fin.
Le médecin avait été clair : pas de renouvellement. La fracture guérissait bien. Il fallait reprendre une vie normale.
Normale.
Le mot l’avait frappé de plein fouet.
Car entre-temps, quelque chose s’était déplacé en lui, une fissure plus discrète que celle de son radius, mais infiniment plus profonde.
Dès le premier matin sans comprimés, Alexandre comprit que son corps avait retenu autre chose que la douleur. Ses mains tremblaient légèrement. Son cœur battait trop vite. Une angoisse animale, absurde, lui grignotait l’estomac sans raison.
Il essaya de retourner travailler le lundi suivant.
À neuf heures quatorze, assis devant l’écran blafard de son ordinateur, il sentit la panique monter comme une vague noire dans sa poitrine. Sa chemise collait à sa peau. Les chiffres dans le tableau Excel dansaient devant ses yeux. Il se leva brusquement, traversa l’open space sous les regards agacés, et vomit dans les toilettes du troisième étage.
Les nuits devinrent vite le pire moment de la journée.
Alexandre se couchait épuisé, mais Morphée refusait de l’étreindre. Il restait allongé dans le noir, les yeux ouverts sur le plafond, à écouter le bourdonnement du réfrigérateur dans la pièce voisine, le craquement intermittent des tuyaux, les voitures lointaines dans la rue. Son bras allait mieux, pourtant son corps continuait de se comporter comme s’il était encore blessé : mâchoires crispées, épaules contractées, ventre noué dans une tension constante.
Au bureau, cela se vit presque immédiatement.
Les dossiers s’accumulaient sur son bureau en piles instables. Il oubliait des échéances simples, laissait des mails sans réponse pendant des jours, relisait trois fois les mêmes phrases sans en comprendre le sens. Son supérieur commença par des remarques sèches, puis des silences plus lourds encore, ces silences qui disent qu’on a cessé d’attendre grand-chose de vous.
Alexandre faisait semblant de ne pas remarquer.
Mais, seul dans sa voiture arrêtée au feu rouge, ou devant la glace de sa salle de bain au petit matin, la question revenait toujours, obsédante, humiliante.
Était-ce réellement le manque des comprimés ?
Avait-il glissé, sans s’en apercevoir, vers une dépendance ridicule à quelques pilules prescrites pour une fracture ridicule ?
Ou bien ce qui lui manquait, au fond, n’était pas la substance elle-même, mais ce qu’elle avait apporté avec elle : l’autorisation de disparaître un moment, de se retirer du monde sans devoir se justifier ?
Cette pensée l’effrayait davantage que l’idée de l’addiction.
Parce qu’elle insinuait que le problème n’avait jamais été son bras.
Que quelque chose en lui attendait depuis longtemps une excuse pour s’effondrer.