L'Antre D'Eux - La Promise

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Résumé

Tome 2 L’Antre d’Eux raconte la vie d’un bar discret, niché dans les vieux quartiers, où les êtres magiques viennent enfin respirer loin du regard des humains ordinaires. Lycans, nains, chasseurs, traqueurs, Ylvariens et autres habitués s’y croisent, s’y reconnaissent, s’y attachent. Mais un refuge n’est jamais tout à fait sans danger. Plus le lieu devient indispensable, plus il attire l’attention de ceux qui traquent tout ce qui est magique. Entre chaleur, secrets, tensions et fidélités, L’Antre d’Eux est une série de fantasy urbaine sur ceux qui vivent cachés, sur les liens qui naissent autour d’un comptoir… et sur la façon dont un simple bar peut devenir un foyer.

Genre :
Fantasy/Romance
Auteur :
PhileasPhi
Statut :
Terminé
Chapitres :
12
Rating
4.7 3 avis
Classification par âge :
16+

Le froid à la table

Le matin n’avait plus la même odeur qu’au premier jour.

Au début, L’Antre d’Eux avait senti le bois trop neuf, la peinture trop récente, les vis encore fraîches dans les murs, la volonté un peu raide de ceux qui espèrent très fort sans oser le dire. À présent, un mois plus tard, autre chose avait pris. Le lieu ne sentait plus ce qu’on y avait mis. Il sentait ce qu’on y vivait.

Le café. Le verre propre. Le savon du sol. L’alcool sec resté dans l’air. La laine mouillée des manteaux les soirs de pluie. Le pain réchauffé trop tard. Les olives. La soupe déshydratée que Nathanaël s’obstinait à maintenir à la carte avec le sérieux blessant d’un homme persuadé qu’un bol chaud, même médiocre, valait mieux qu’une belle idée sans consistance.

Sohar déverrouilla la porte un peu avant huit heures et entra dans cette odeur-là comme on entre dans quelque chose qui ne vous appartient pas tout à fait, mais qui vous reconnaît.

Les vieux quartiers étaient encore gris de matin. Pas silencieux, jamais vraiment. Une camionnette passait plus bas dans la rue en jurant contre un angle trop étroit. Quelqu’un ouvrait des volets avec humeur. Un chien protestait au bout d’une laisse trop courte. L’air portait le froid de la pierre, le métal des gouttières, un fond de pain chaud venu de la rue basse. Le monde moderne battait plus loin derrière ses grandes artères et ses vitrines propres.

Sohar referma derrière lui et posa les clés sur le comptoir.

Le bar était encore sombre. Les lampes éteintes, la salle reprenait sa structure simple : tables, banquettes, chaises, lignes de circulation, angles morts, porte d’entrée, porte du fond, comptoir, réserve. Rien d’extraordinaire. Et pourtant il n’avait plus besoin de se convaincre que cela tenait. Cela tenait.

Quelqu’un remua dans le fond. Sohar leva les yeux sans surprise. Borik était déjà là. Pas à sa table du soir. Pas à celle qu’il avait choisie presque immédiatement comme on choisit un rocher sur lequel revenir. Il était assis près du comptoir, à la petite table de côté qu’ils utilisaient le matin pour le café, les factures, les listes trop tôt écrites et mal relues. Une tasse fumait entre ses mains. Il avait trouvé la bouilloire tout seul depuis longtemps et n’avait plus besoin de demander où étaient les tasses, le sucre ou les torchons propres. Il s’était installé dans le lieu comme s’installent certaines présences anciennes : sans bruit, sans conquête, jusqu’à ce que l’on s’aperçoive qu’on ne pense déjà plus à elles comme à des ajouts.

-Bonjour, dit Borik.

Le mot tomba simplement dans le calme du matin.

-Bonjour, répondit Sohar.

Il traversa la salle, alluma la première lampe au-dessus du comptoir, puis une seconde vers le fond. La lumière déroula lentement les volumes, réchauffa le bois sombre, réveilla la surface des verres suspendus. Borik suivait cela du regard avec sa tranquillité habituelle, la tasse toujours entre les mains.

- Tu es levé tôt, dit Sohar.

- À mon âge on traine plus au lit jusqu’à midi.

Sohar prit un verre, le regarda par réflexe, le reposa à sa place.

-La nuit a été correcte ? demanda-t-il.

Borik eut ce léger mouvement de barbe qui remplaçait souvent chez lui des choses plus visibles.

- La banquette tient toujours mieux que mes genoux.

- C’est déjà ça.

- Pas faux.

Le silence revint, sans gêne. Borik buvait son café comme il faisait tout le reste : avec une attention sobre qui donnait à des gestes ordinaires l’air d’avoir été longuement éprouvés avant d’être gardés. Sohar ouvrit la caisse, vérifia son contenu, referma. Puis il se dirigea vers l’arrière, poussa la porte du couloir, jeta un œil à la réserve, à l’évier, au petit local, au fond. Et à la porte de Borik.

La pièce était refermée, Sohar n’ouvrit pas. Ce n’était pas redevenue un espace neutre. Juste occupée désormais d’une façon si discrète qu’elle en paraissait plus naturelle encore. La lampe éteinte. La couverture repliée. Le drap remis à peu près droit. Une serviette pendue au bord de la chaise. Rien qui déborde. Rien qui réclame. Et pourtant, en un mois, ce qui avait été une remise préparée à la hâte était devenu un coin de nuit réel. Un lieu où quelqu’un dormait, accrochait son manteau, refermait une porte. Le bar n’était plus seulement un endroit où l’on venait. Il était aussi un endroit où l’on restait.

Quand il revint, Borik avait reposé sa tasse.

- Tu fais toujours cette tête-là quand tu regardes une porte ? demanda-t-il.

- Quelle tête ?

- Celle des gens qui vérifient si leur décision a tenu dans le temps.

Sohar posa sur lui un regard long.

- Elle a tenu.

- Oui, dit Borik. Je l’avais remarqué.

Il ne dit rien d’autre. Il n’en faisait jamais trop avec ce genre de chose, et Sohar lui en savait gré. Pas parce qu’il aurait supporté l’effusion moins bien qu’un autre. Parce que ce qu’ils avaient mis en place dans ce lieu n’avait pas besoin d’être décoré pour être vrai.

La porte s’ouvrit brusquement derrière eux.

-Je déteste que vous soyez déjà dans une ambiance de vieux hommes calmes avant même mon premier café.

Mina entra avec un sac, quatre gobelets et cette énergie nerveuse qui semblait encore plus vive dans les heures trop tôt. Ses cheveux étaient attachés de travers. Ce qui, chez elle, signifiait seulement qu’ils avaient essayé de l’être. Elle s’arrêta en voyant Borik.

-Ah. Bien. Parfait. Je vois qu’on boit déjà sans moi.

-Il faut bien laisser les gens commencer à vivre avant ton arrivée de temps en temps, dit Borik.

-Je suis ravie que tu me considères comme non essentielle à ta survie.

-C’est affectueux, répondit-il.

Elle lui tendit un des gobelets.

-Et c’est bien par ceque je t’affectionne que je te pardonne.

Borik prit le gobelet, l’ouvrit, huma.

-C’est violent.

-C’est du café.

-Ou du pétrole.

Sohar secoua presque la tête et prit un autre gobelet sans commenter. Mina avait déjà fait le tour de la salle d’un regard.

-On est bien, dit-elle. Vraiment bien.

Elle ne parlait pas seulement du bois ou des tables. Sohar l’entendit malgré lui. Le lieu avait changé. Eux quatre aussi. Nathanaël arrivait désormais sans avoir à demander où ranger quoi que ce soit. Borik vivait derrière. Certains clients revenaient assez pour que leurs habitudes comptent déjà plus que leurs noms. Il y avait encore des risques, des lignes de tension, la Milice Grise quelque part au bord des rumeurs, le prix des choses, le quartier, le monde, tout cela. Mais malgré tout, ils étaient passés ailleurs. Le bar n’était plus l’idée d’un refuge. Il commençait à en être un.

Le soir venu, la différence se voyait encore mieux.

La nuit tombait sur les vieux quartiers avec leur manière serrée d’absorber la lumière. Les façades gardaient longtemps le gris. Les lampes s’allumaient plus bas qu’ailleurs. L’air du dehors portait un froid sec de fin de journée mêlé à l’odeur de pierre, de moteur humide et de nourriture trop vite emportée dans des sacs en papier. À l’intérieur, L’Antre d’Eux tenait sa chaleur sans lourdeur. Pas un lieu bondé. Pas un de ces bars modernes où la musique servait à masquer le vide des conversations. Ici, la salle vivait autrement.

Sohar n’avait plus besoin de tout construire en touchant les objets. Ses gestes allaient là où ils devaient aller. Il connaissait maintenant le rythme exact de l’ouverture, la distance entre les tables, la vitesse avec laquelle la porte sonnait les bons soirs, les visages qui s’installaient toujours au fond, ceux qui préféraient le comptoir, ceux qui demandaient de l’eau avant de commander autre chose, ceux qui vérifiaient encore la porte par réflexe mais de moins en moins vite.

Le jeune lycan tendu du premier mois revenait toujours. Il avait cessé de regarder ses propres mains comme si elles allaient le trahir d’un instant à l’autre. L’homme trop pâle du comptoir n’avait plus besoin de lire la carte. Nathanaël lui servait déjà son premier verre avant la question. Deux chasseurs qu’on aurait pu prendre pour des humains ordinaires discutaient ce soir à voix basse près du mur, sans s’aimer davantage qu’au début mais sans plus se chercher d’excuse pour rester assis dans la même pièce. La femme au manteau gris, elle aussi, choisissait désormais presque la même table sans feindre l’indifférence. Mina discutait souvent avec elle. Elle se nommait Lucie, une Nérquel, elle travaillait dans une boulangerie. C’était peu de chose, mais c’était déjà bien.

Le bar tournait. Pas brillamment. Sérieusement.

Borik arriva de l’arrière au moment exact où Nathanaël alignait les verres de début de service avec cette précision suspecte qu’il appelait du professionnalisme. Il portait une veste sombre, sa barbe rousse remise au mieux, et ce calme sans théâtre qui faisait de lui un homme impossible à traiter comme un simple décor. Il traversa la salle comme s’il en connaissait déjà les courants. Mina leva les yeux.

-Voilà. Je tiens à signaler que tu passes maintenant par l’arrière comme si tu possédais la moitié du bâtiment.

-La moitié me suffira, dit Borik.

-Il marchande déjà.

-J’apprends des meilleurs.

Il prit sa place à sa table, à mi-distance entre la porte et le fond, celle d’où l’on pouvait voir la salle sans se sentir exposé. Nathanaël le servit sans qu’un mot soit nécessaire.

Ce fut à ce moment-là que la porte s’ouvrit. Sohar leva les yeux avant même la clochette. Une jeune femme entra. Seule.

Elle ne créa pas de silence brutal. Pas celui, immédiat, qui suit les présences trop voyantes. Elle ressemblait encore assez à une humaine pour glisser d’abord dans le regard ordinaire avant de s’y fixer une demi-seconde plus tard comme quelque chose qui n’allait pas tout à fait s’expliquer ainsi. Elle était grande sans l’être beaucoup, mince sans fragilité, vêtue d’un manteau sombre très sobre et d’une tenue sans détail inutile. Ses cheveux blancs étaient ramenés en arrière avec simplicité. Pas de coquetterie visible. Pas de négligence non plus. Sa peau était d’une pâleur presque irréelle sous les lampes, et sous ses yeux très clairs, Sohar distingua ces marques rosées discrètes qu’on ne confondait pas longtemps quand on savait regarder.

Une Ylvarienne.

Pas une de celles qui cherchaient à se rendre invisibles à tout prix. Pas non plus une femme venue faire de sa nature un événement. Elle entra comme quelqu’un qui avait déjà pesé le lieu avant même d’y poser le pied. Mina s’approcha la première, bien sûr.

-Bonsoir, dit-elle avec sa chaleur habituelle. Vous voulez une table ou le comptoir ?

La jeune femme tourna sur la salle un regard calme. Pas vague. Très précis, au contraire. Elle évaluait. Pas les gens. L’air. La lumière. La chaleur.

-Une table, s’il vous plaît.

Sa voix était basse, tenue, sans froideur agressive. Juste nette.

Mina désigna naturellement une place libre près du centre, assez agréable, à bonne distance du passage. La nouvelle venue la regarda à peine avant de faire un autre choix. Elle contourna deux tables, évita le coin le plus proche du radiateur de fond, passa même devant une banquette confortable pour aller s’installer plus loin, près d’un pan de mur où l’air circulait mieux entre la porte et la fenêtre haute de l’arrière-salle. Une place qui aurait semblé moins bonne à presque tout le monde. La bonne pour elle.

Sohar la suivit du regard sans en avoir l’air.

Elle retira son manteau mais le garda plié sur le dossier au lieu de le suspendre. Geste d’une femme qui ne s’installait pas encore tout à fait. Puis elle posa ses mains à plat sur la table comme pour en mesurer la température.

Mina revint vers le comptoir.

-Elle a refusé ma meilleure table, souffla-t-elle à mi-voix.

-Ce n’était pas la meilleure pour elle, dit Nathanaël.

-Tu commences à me fatiguer avec ta manie d’avoir raison.

-Je la pratique avec constance.

Sohar ne dit rien. Il regardait déjà autre chose : pas seulement la place choisie, mais la manière dont elle l’avait choisie. Une habitude du froid, ou du moins un besoin d’air. Une personne attentive aux sources de chaleur, aux circulations, aux coins chargés.

-Elle prend quoi ? demanda Nathanaël.

Mina regarda son carnet.

-De l’eau pétillante avec du citron. Et des glaçons.

-Tu l’aimes déjà, dit Nathanaël.

-Non. Mais elle me donne le sentiment qu’elle pourrait mépriser mon sens du spectacle avec beaucoup d’élégance.

-Ça ressemble à un début d’affection chez toi.

Mina lui lança un regard meurtrier, prit le verre préparé et repartit.

La soirée continua pourtant autour de cette arrivée comme si de rien n’était. C’était souvent ainsi. Un lieu ne se transformait pas d’un bloc parce qu’une présence singulière y entrait. Il se déplaçait d’un degré. Puis d’un autre. Sohar passait de la porte à une table, ramenait un verre vide, redressait une chaise, vérifiait l’ensemble. Mais la nouvelle venue restait dans un coin de son attention. Pas par curiosité gratuite. Parce qu’elle était venue avec une manière d’être là qui n’avait rien de flottant.

Elle ne sortit pas son téléphone. Ne regarda presque pas la salle. Ne semblait pas attendre quelqu’un. Elle tenait simplement son verre entre ses doigts avec cette immobilité propre aux gens qui dépensent très peu de gestes inutiles. Mina s’approcha de nouveau au bout de quelques minutes.

-Tout va bien ? demanda-t-elle.

-Oui, répondit la jeune femme.

Le mot était simple. Très bien prononcé. Trop bien, peut-être, pour qu’on s’y arrête sans sentir tout ce qu’il laissait dehors. Mina, qui savait quand insister et quand reculer, tenta malgré tout :

-C’est la première fois que vous venez ?

-Oui.

-Et jusque-là, est-ce qu’on évite la catastrophe ?

Un léger déplacement passa dans le regard clair. Pas un sourire entier. Presque l’idée d’un.

-Jusque-là, oui.

-C’est rassurant. On commence à peine à se remettre du mois précédent.

La jeune femme inclina très légèrement la tête, comme si la phrase lui plaisait par sa mesure plus que par son humour. Mina revint vers le comptoir avec ce visage qu’elle prenait lorsqu’elle venait d’échouer à faire parler quelqu’un mais refusait encore de le considérer comme une défaite.

-Polie, dit-elle. Très polie. Et glaciale.

Ylvarienne, pensa Sohar, sans avoir besoin de le formuler. Nathanaël, de l’autre côté du comptoir, gardait ses mains occupées. Ses yeux verts glissèrent une seconde vers la table en question.

-Je ne sens pas grand-chose, dit-il à voix basse.

-C’est-à-dire ? demanda Mina.

-C’est-à-dire qu’elle tient tout très loin.

-Ça me donne envie de l’aimer par défi.

-Je crois que tu réagis à tout comme si ça méritait d’être adopté ou giflé.

-Je vis intensément.

Borik, à sa table, n’intervenait pas. Mais Sohar remarqua qu’il avait déjà tourné le regard deux fois vers la nouvelle venue, pas avec curiosité visible, plutôt avec cette manière ancienne de prendre la mesure d’une présence sans la déranger. Il ne dirait rien avant d’avoir jugé nécessaire de le faire. Là encore, le bar lui ressemblait un peu : il laissait les choses entrer avant de leur demander leur nom.

La jeune femme resta longtemps sans bouger davantage. Pas assez immobile pour paraître raide. Assez pour qu’on sente que le moindre de ses gestes était choisi. À un moment, Mina revint avec un petit bol d’olives, prétexte transparent pour prolonger le service.

-C’est offert par la maison, dit-elle. À condition de prétendre ensuite qu’on nourrit très bien les gens.

Cette fois, un vrai presque-sourire passa. Fugitif.

-Merci.

-De rien. Et si jamais la place est mauvaise, on peut vous changer de table.

La réponse vint tout de suite.

-Non. Celle-ci va bien.

Sohar entendit cela de loin. Il nota la formule. Pas j’aime cette table. Pas ça me va. Celle-ci va bien. Une phrase tenue comme le reste. Pas d’attachement montré. Mais déjà un choix très net.

Puis vint le geste.

Il fut si bref que Mina, en repartant vers une autre table, ne le vit sans doute pas. Nathanaël, derrière le comptoir, s’arrêta à peine. Borik leva les yeux exactement à ce moment-là. Sohar, qui passait près du bout de la salle avec un plateau vide, le vit entièrement.

La jeune femme avait repris son verre. Sans précipitation. Sans effet. Il y avait sur la paroi un filet d’eau, rien de plus, la condensation ordinaire d’un verre froid oublié quelques secondes sur le bois tiède. Ses doigts très pâles se refermèrent dessus. Et là, juste là, la buée se fixa autrement. Le mince filet d’eau se figea un instant en une pellicule de givre si fine qu’elle aurait pu passer pour un jeu de lumière si l’on n’avait pas été précisément tourné dans cette direction.

Elle le sentit aussitôt. Pas parce que quelqu’un avait réagi. Parce qu’elle-même, probablement, n’aimait pas perdre ce degré de contrôle-là. Ses doigts se desserrèrent d’un rien. Le givre céda presque aussitôt, redevint simple eau, puis rien. Elle reposa son verre avec le même calme. Son visage n’avait pas changé.

Personne ne commenta. Mina passa devant, déposa une commande plus loin, fit mine de n’avoir rien vu. Nathanaël reprit sa bouteille. Borik baissa les yeux sur son propre verre comme si la question ne le concernait pas. Sohar continua son mouvement et posa son plateau sur le comptoir sans un mot.

Mais à partir de cet instant, il sut que la jeune femme n’était pas simplement venue essayer le lieu. Il ignorait encore ce qu’elle tenait. Une décision. Un refus. Une fatigue. Un deuil. Une attente. Quelque chose. Mais elle était venue avec cela. Le froid n’était pas seulement sa nature. C’était aussi sa manière de ne pas laisser le reste lui échapper.

La soirée se poursuivit. Un peu plus dense. Un peu plus réelle. Le jeune lycan commanda une seconde fois. Lucie resta plus tard qu’à l’habitude. Deux clients du comptoir repartirent après une discussion courte et tendue qui n’eut pas besoin d’intervention. Mina continua à circuler avec son énergie chaude. Nathanaël servait. Borik écoutait la salle comme on écoute le bruit d’un vieux navire qui tient encore très bien la mer tant qu’aucun idiot ne touche à ce qu’il ne comprend pas.

La Ylvarienne, elle, resta jusqu’à ce que la première vague des départs commence.

Quand elle demanda l’addition, ce fut d’un simple signe. Mina la lui apporta. Elles échangèrent quelques mots trop bas pour que Sohar les entende. Pas d’hostilité. Pas de proximité déjà née non plus. La jeune femme régla sans hésitation, remit son manteau, et la façon dont elle le passa sur ses épaules rappela à Sohar qu’elle supportait encore moins bien le chaud que beaucoup d’autres, mais qu’il fallait bien garder l’illusion. Elle partit sans lenteur, sans empressement, avec cette tenue intacte des gens qui refusent d’avoir l’air d’emporter quoi que ce soit du lieu où ils sont venus.

La porte se referma derrière elle.

Sohar attendit encore un peu avant de passer près de sa table. Pas pour respecter une distance imaginaire. Parce qu’il n’aimait pas donner à sa curiosité le rythme d’un réflexe. Mina était occupée plus loin. Nathanaël servait encore un dernier verre. Borik, à sa place, n’avait pas bougé. Sohar ramassa une coupelle vide, en prit une autre, puis arriva enfin à la table abandonnée.

Le verre avait laissé sur le bois un cercle plus pâle que les autres. Pas seulement humide. Plus froid. Sohar posa les doigts sur la marque. Elle n’était plus glacée. Juste différente. Le bois gardait encore cette fraîcheur trop nette pour être ordinaire dans la chaleur retenue du bar.

Il resta une seconde immobile.

La chaise était bien repoussée. Le bol d’olives entamé à peine. Rien ici n’avait été désordonné. Rien n’avait cherché à s’imposer. Et pourtant la présence de cette femme persistait dans la table comme une intention tenue.

-Elle reviendra, dit Borik derrière lui.

Sohar tourna à peine la tête.

-Tu sais ça comment ?

Borik fit lentement tourner son verre entre ses doigts.

-Les gens qui viennent juste voir repartent autrement. Plus légers ou plus déçus. Elle, elle avait l’air d’en avoir besoin.

Sohar regarda de nouveau le cercle froid sur le bois.

-Oui, dit-il.

Borik eut ce léger mouvement de barbe qui signifiait qu’il n’ajouterait rien pour l’instant. Sohar prit le verre, essuya la table d’un geste lent. Le cercle s’effaça. Le bois redevint uniforme sous le chiffon.

Mais lui savait. Le bar tournait depuis un mois déjà. Les habitudes s’y installaient. Les présences y revenaient. Certaines y trouvaient un refuge. D’autres une place. D’autres encore venaient y tenir quelque chose avant que cela ne cède ailleurs.

Sohar reposa le verre sur son plateau et leva brièvement les yeux vers la porte refermée.

Oui.

Elle reviendrait.