Prologue
Lors du live de Nyméria, les commentaires défilaient trop vite pour qu’elle puisse tout lire.
Cadeaux, blagues, débats sur la lecture. Une marée de mots qui s’entrechoquèrent sur l’écran, comme un feu d’artifice numérique.
Nyméria souriait, un sourire discret, presque timide, celui qu’elle réservait uniquement à ses followers. Ce soir-là, elle se sentait bien, stable, entourée.
La lumière douce de sa ring-light dessinait des ombres sur ses joues, accentuant la couleur bordeaux de ses cheveux. Elle parlait de ses dernières lectures, de ses coups de cœur, de ses coups de gueule, de ces personnages qui lui ressemblaient trop ou pas assez. Sa voix vibrait d’une façon unique, brute et sans filtre. Et c’est ce qu’aimait ses abonnés. C’était pour cela qu’ils étaient là.
Puis, au milieu du flot de messages, quelque chose accrocha son regard.
Un commentaire, un seul. Perdu entre mille autres.
« Je suis au courant de ce que tu dissimules. »
Elle cligna des yeux. Mais le message n’avait pas disparu. Il était bel et bien là. Elle n’avait pas rêvé.
Son cœur s’emballa comme si quelqu’un frappa d’un coup sec sa poitrine. Une sensation froide remonta le long de sa colonne vertébrale, un frisson qu’elle ne parvenait pas à masquer. Elle tenta de continuer à parler, mais sa voix se brisa légèrement, presque invisible pour quelqu’un qui ne la connaissait pas. Mais Nyméria, elle sentait la fissure.
Elle fit défiler les viewers discrètement, cherchant le pseudo.
Un nom banal. Un compte sans photo, sans bio, sans rien. Un profil créé aujourd’hui.
Elle eut du mal à avaler sa salive. Son esprit tentait de rationaliser. C'est une blague, un hater qui veut l’embêter comme souvent. Les gens écrivent n’importe quoi sur internet pour attirer l’attention.
Mais ce n’est pas n’importe quoi.
Parce qu’elle sait exactement de quoi il faisait mention.
Le parking, les cris, le cœur battant à tout rompre, la femme au sol, le sang.
Et surtout… Le regard de l’homme au masque. Celui qui l’avait transpercée comme une lame.
Elle sentit ses doigts trembler légèrement hors champ. Elle les glissa sous la table, espérant que personne ne remarquerait. Le live continua, insouciant, joyeux, bruyant. Les followers rient, écrivent, envoient des cadeaux. Ils ne savent rien. Ils ne voient rien.
Mais Nyméria, si.
Elle revivait la scène comme si elle y était encore.
La lumière vacillante du parking souterrain, les hurlements déchirants de l’inconnue, les rires des hommes.
La silhouette de l’homme au masque de lapin, massive, presque irréelle.
Et ce moment suspendu où il avait levé la tête vers elle.
Il l’a vue.
Il l’a reconnue.
Elle en est certaine désormais, même si elle n’avait jamais compris pourquoi.
Elle secoua légèrement la tête, tentant de chasser l’image.
Elle doit reprendre le contrôle. Se remettre à respirer. Continuer le live et surtout ne pas paniquer.
- Désolée, j’ai eu un bug.
Mais son regard dévia sans cesse vers le spectateur.
Il était toujours là. Silencieux après sa bombe. Comme un stalker.
Après son live, elle recliqua sur son pseudo. Mais il n’y avait aucune photo de profil, aucune vidéo, juste elle comme abonnée. Aucun indice pour savoir qui il était. Un véritable fantôme.
Son cœur accéléra encore. Elle sentit la pièce se rétrécir autour d’elle, comme si les murs se rapprochaient lentement. Une pression invisible lui écrasa la poitrine. Elle inspira profondément, comme son psychiatre lui avait appris.
Une fois. Deux fois. Trois fois.
Mais la sensation ne partait pas.
Elle prit alors la décision de se mettre de l’eau sur le visage pour se canaliser, et elle s’est vue dans le miroir en se redressant.
Son reflet lui semblait différent. Trop pâle, fragile, vulnérable. Exactement comme lorsqu’elle était plus jeune. Cette sensation lui colla à la peau.
Elle comprit une chose d’essentiel. Ce n’était pas un hasard, ni une blague, ni un hater.
Il l’a retrouvée. Et il venait de lui dire, en plein direct, devant beaucoup de personnes, qu’il savait.
Qu’il était au courant qu’elle avait vu. Qu’il avait compris qu’elle n’aurait jamais dû être là. Qu’il savait qu’elle n’avait rien oublié.
Et surtout…
Qu’il n’en avait pas fini avec elle.
