Les Derniers Fils de la Lune

Tous droits réservés ©

Résumé

Née jumelle dans les montagnes isolées de Saan, Lyra Arven a grandi coupée du monde, protégée par ses parents de secrets anciens qu'ils refusent d'évoquer. Son frère jumeau, Kael, est tout pour elle, compagnon de jeux, miroir d'âme, fragment manquant. Mais un soir d'orage, les deux enfants bravent l'interdit familial et s'aventurent au sanctuaire de pierre, vestige oublié des cultes lunaires. Lorsqu'ils touchent la pierre sacrée, un éclair les enveloppe et Kael disparaît. C'est le début de la fin de leur innocence.

Genre :
Fantasy
Auteur :
Arnorn
Statut :
En cours
Chapitres :
4
Rating
n/a
Classification par âge :
16+

Le Hurlement sous la Pluie

Le vent hurlait dans la montagne comme un animal pris au piège.

La pluie battait le toit du vieux chalet, mêlant son martèlement au feu qui crépitait dans la cheminée. Le bois humide gémissait, gonflé d’eau, et chaque éclair faisait trembler les vitres épaisses.

Lyra s’était roulée dans une couverture rêche, assise à même le plancher, les genoux contre la poitrine. Kael, son frère jumeau, tournait distraitement un couteau entre ses doigts, luisant d’un éclat doré chaque fois que le feu dansait.

- Tu crois qu’elle va durer longtemps, la pluie? - demanda-t‑il.

- Si elle s’arrête, ce sera juste pour mieux recommencer - répondit Lyra.

Elle aimait la montagne, mais pas les orages.

Dehors, tout semblait vivant. La forêt rugissante, la rivière gonflée, le vent qui frappait aux fenêtres comme s’il cherchait à entrer.

Leur mère, Aeryn, tricotait en silence. Ses gestes étaient rapides, précis, son regard, perdu quelque part dans l’ombre.

Leur père, Draven, lisait un vieux grimoire dont la couverture de cuir craquelée portait un étrange symbole gravé, un croissant de lune entaillé dans sa base.

Lyra suivait le mouvement de ses lèvres. Parfois, il murmurait ce qu’il lisait, comme s’il craignait d’oublier un nom trop ancien.

Kael haussa les épaules, enfonça le couteau dans le sol et plissa les yeux:

- Tu entends?

- Le tonnerre? - questionna Lyra.

- Non. Autre chose.

La jeune fille se figea, ressentant une sorte de respiration lente, profonde, tout près. Le bois sembla soupirer, et le vent s’engouffra dans la cheminée avec un gémissement de bête.

Draven posa le livre à plat. Aeryn suspendit ses aiguilles.

- Ce n’est que le vent, dit le père.

Mais son ton était trop calme, trop mesuré.

Il se leva, s’approcha de la fenêtre, écarta légèrement le rideau. Lyra distingua son reflet pâle et ses prunelles d’un or trouble.

Il observa longuement la nuit avant de refermer le rideau:

- Montez vous coucher.

Kael protesta:

- C’est à peine le début de soirée!

- Pas de discussion. La lune monte - répondit Draven.

Aeryn se leva à son tour, posa sa main sur l’épaule de son fils:

- Écoute ton père.

Quelque chose dans sa voix, une vibration sourde, coupa court à toute révolte. Les jumeaux échangèrent un regard. Lyra vit l’inquiétude dans les yeux de Kael. Elle comprit qu’il avait senti la même chose qu’elle, un souffle venu du dehors, lourd de menaces qu’on ne savait pas nommer.

Mais ils obéirent, comme toujours.

La chambre des jumeaux était mansardée, ouverte sur la forêt.

Le plafond bas grinçait avec le vent, et la pluie frappait au carreau comme si le ciel tout entier voulait entrer.

Lyra n’arrivait pas à dormir, Kael non plus.

Il était couché sur le dos, les bras croisés derrière la tête, observant la lueur du feu qui vacillait sous la porte.

- Tu penses qu’ils nous cachent encore des choses? - demanda-t‑il.

- Bien sûr - répondit Lyra.

Elle n’eut pas besoin d’expliquer.

Depuis toujours, leurs parents vivaient en marge du monde, pas de visite, pas de voisins, pas d’école. Même le téléphone, coupé depuis trois hivers, ne semblait pas leur manquer.

Seule la montagne connaissait leurs voix.

Kael fit rouler une petite pierre entre ses doigts, un tic qui trahissait son agitation.

- Tu sais ce que je crois?

- Dis-le-moi, sinon tu vas exploser - répondit Lyra.

- Ils ont peur de nous.

Cette phrase resta suspendue dans le silence.

Lyra sentit son estomac se nouer.

Depuis quelques mois, elle remarquait des comportements étranges, les oreilles de Kael qui tressaillaient à des sons inaudibles, les siens propres qui semblaient percevoir les battements d’ailes à des centaines de mètres. Et puis ces rêves, la montagne baignée d’argent, deux lunes dans le ciel, et une meute innombrable qui hurlait à l’unisson.

À chaque lune montante, les songes devenaient plus précis. Elle se voyait courir sur des pierres luisantes, pieds nus, la gorge ouverte sur un cri qu’elle n’entendait pas mais qu’elle ressentait dans tout son corps.

- Peut-être qu’ils savent ce qu’on est vraiment - murmura Lyra.

Kael sourit, sans humour:

- Des monstres?

- Non… autre chose. Quelque chose de plus vieux que les monstres.

Un silence. Puis un claquement sec au dehors, fit vibrer la fenêtre.

Ils sursautèrent d’un même mouvement:

- Ça venait du sanctuaire - dit Kael.

Ce sanctuaire, l’interdiction absolue. Leur père leur avait défendu d’y aller depuis toujours.

Un cercle de pierres effritées, que tous les oiseaux évitaient, au creux de la clairière du torrent.

- On ira demain - dit Kael.

- Tu es fou!

- Ou curieux, c’est pareil.

Lyra voulut protester, mais son regard croisa celui de son frère, obstiné, brûlant de vie. Elle savait que rien ne le retiendrait.

Le lendemain, le ciel lavé de l’orage brillait d’une clarté presque irréelle.

La forêt exhalait une odeur de mousse fraîche. Kael marchait en tête, la démarche souple, les yeux baignés de lumière.

Lyra le suivait à contrecœur, épiant les moindres bruits.

Plus ils approchaient du torrent, plus le silence devenait étrange. Pas un oiseau, pas un bruissement de feuilles. Même la brise semblait les retenir, suspendue à chaque pas.

Les pins bruissaient doucement, mais sous leur chant, elle sentait autre chose. Un murmure sourd, un pouls qui montait de la terre.

Ils arrivèrent au sanctuaire en milieu d’après-midi.

La clairière formait un rond parfait.

Neuf pierres levées, couvertes de mousse argentée. Au centre, un bloc fendu comme par la foudre.

Kael posa la main sur la fissure.

- Tu sens?

- Quoi? - demanda Lyra.

- Ça bat.

Lyra approcha. Sous sa paume, la pierre vibrait, très faiblement, comme un cœur qui palpite au ralenti.

Et soudain, la fissure se mit à luire d’une lueur froide, argentée.

Le sol vibra, l’air frissonna.

- Kael, arrête! - s’écria Lyra.

- Regarde! C’est magnifique!

Les gravures autour d’eux s’illuminèrent à leur tour, traçant dans l’air des lignes argentées qui se rejoignirent au-dessus d’eux. Le vent se fit glacial.

Lyra voulut reculer, mais ses jambes refusaient de bouger.

Un hurlement monta, ni un cri, ni un son humain. Un chant ancien, sauvage, qui parlait à quelque chose de viscéral en elle.

Kael leva les yeux. Une silhouette se formait dans la lueur, immense, translucide. Un loup d’argent, dressé sur ses pattes arrière, gueule ouverte.

Le tonnerre éclata sans nuage.

Lyra hurla son prénom. Une main, la sienne, chercha celle de Kael dans la lumière, mais ses doigts ne trouvèrent que du vide.

Le monde bascula.

Quand elle reprit conscience, il pleuvait encore.

Ses oreilles bourdonnaient, son corps lui semblait étranger. Chaque respiration avait l’odeur du métal brûlé et de la terre humide.

La clairière n’était plus qu’un champ de boue et de cendres. Les pierres avaient disparu.

Lyra se releva, hagarde, couverte de terre.

Autour d’elle, le silence, si profond qu’il en devenait un bourdonnement.

Puis, plus bas, le grondement de la rivière.

Elle courut.

Sa gorge brûlait, ses poumons déchiraient l’air.

Le courant roulait des branchages arrachés, des fragments de roche. Et là, parmi la vase, un éclat de tissu, la chemise bleue de Kael.

Elle descendit dans l’eau glacée. Ses doigts tremblaient en agrippant l’étoffe déchirée.

- Kael!

Sa voix se perdit dans le vent.

Ce qu’elle avait vu ce jour-là ne cessa jamais de luire au fond de ses paupières. Une lumière qu’aucune nuit ne pouvait éteindre.

Ce fut le début de la fin.

Les jours suivants s’empilèrent comme un rêve malade. Gendarmes, villageois, chiens de recherche, rien.

Aeryn ne parlait plus. Draven, lui, passait ses nuits dehors.

Lyra entendait parfois son cri dans les bois, un cri d’homme trop longtemps contenu, mêlé à celui d’un animal.

Elle voulait croire qu’il cherchait encore. Mais quelque chose en elle savait que Kael ne reviendrait pas.

Et surtout, elle savait que la forêt savait…

Parfois, elle distinguait, dans les ombres, deux yeux pâles qui la suivaient. Des yeux d’un or trouble.

Elle essayait de les ignorer, mais chaque nuit, ils la hantaient un peu plus.

Un soir, Aeryn entra dans sa chambre.

Ses traits paraissaient vidés, comme si toute couleur l’avait désertée.

Elle s’assit au bord du lit, serra la main de sa fille:

- Tu n’as jamais vu ton frère mourir. Souviens toi de ça.

Lyra fronça les sourcils:

- Qu’est-ce que ça veut dire?

- Il n’est pas là, mais il n’est pas perdu - répondit Aeryn

Elle caressa la joue de Lyra, puis déposa un pendentif dans sa paume, un croissant de lune en argent, finement ciselé.

- Garde le près de ton cœur. Il te protégera. Et ne cherche pas encore à comprendre.

- Maman…

- Pas ce soir - intima Aeryn.

Elle quitta la pièce.

Lyra serra le pendentif dans ses doigts. Pendant un instant, il lui sembla battre faiblement, au même rythme que la pierre du sanctuaire.

Les semaines passèrent. La montagne reprit sa lente respiration.

Lyra, elle, survivait davantage qu’elle ne vivait.

Un matin, en descendant vers le pont de Saan pour chercher de l’eau, elle sentit brusquement l’air changer.

Un parfum sauvage, chaud, mêlé de terre humide et de pluie.

Quelqu’un.

Son cœur se mit à cogner.

De l’autre côté du torrent, une silhouette se découpait dans la brume, grande, droite, les cheveux sombres collés à la nuque, le regard d’or incandescent.

- Tu es Lyra Arven - dit la voix grave.

- Qui êtes‑vous? - demanda Lyra, inquiète.

- Kieran. De la meute des Hauts‑Bois.

Elle recula d’instinct.

- Je ne connais pas de meute.

- Ce n’est pas étonnant. On t’a caché ce que tu es.

Il s’approcha, la brume se refermant derrière lui.

Ses yeux luisaient de la même lumière que celle du sanctuaire.

- Et qu’est‑ce que je suis? murmura-t‑elle.

- La dernière des Fils de la Lune - répondit Kieran dans un souffle teinté de respect.

À ces mots, un frisson la traversa.

Derrière le tonnerre lointain, elle crut entendre un hurlement.

Un hurlement qui n’était pas seulement dans l’air, mais dans son propre sang.

Et la pluie recommença à tomber