Heure 1 — 16:00 : L'Agonie du Laiton
NOTES ET AVERTISSEMENT : je reprécise à nouveau, cette histoire comporte des scènes à la limite de l'acceptable. Elle frôle dangereusement avec la notion de consentement. C'est une histoire de dépendance, avec un personnage cruel, sans pitié... âmes sensibles s'abstenir, des scènes peuvent choquer ou heurter la sensibilités, raviver peut-être de mauvais souvenirs.
Merci.
Pour ceux qui restent... bonne lecture... ou pas...
Il y a des souvenirs tendres associés à l’enfance. Des gestes. Des sons. Des images parfois floues, parfois distinctes. Chez moi, il n’y a que la fumée d’un abîme sans fond. Des relents amers d’une mère qui m’a toujours ignoré. Qui n’a jamais été là. Et qui ne le sera jamais. Pour elle, je n’étais sans doute qu’un mécanisme cassé avant même d’avoir vécu. Elle ne m’a jamais aimée ; elle m’a simplement maintenue en état de marche.
La brume de Londinium n’est pas un brouillard, c’est une haleine de cuivre et de charbon qui lèche les vitres de mon coupé. De l’autre côté du verre, la ville n’est qu’une aquarelle de rouille, un défilé de spectres de fer s’évaporant dans le crépuscule industriel. Je contemple avec curiosité cette effervescence inconnue. Je ne suis jamais sortie de chez moi. Je n’ai connu que les grandes maisons au-dessus du nuage industriel cuivré qui surplombe la ville du bas. Les rares fois où j’ai eu l’autorisation de sortir, je prenais un dirigeable, fendant le ciel bleu, rêvant de ce qu’il y avait au-dessus... et au-dessous.
Je suis fragile. Seule. Impropre. Je n’ai jamais connu le silence. Ma vie se rythme à travers le son incessant du tic-tac, de ces heures qui défilent, m’amenant chaque fois plus proche de mon terme. Aujourd’hui, le bruit se fait plus tenu. C’est le cliquetis d’une horloge qu’on oublie de remonter. Un hoquet de métal qui racle contre mes côtes, de plus en plus sec, de plus en plus lent. Un son qui entraîne le fil de ma vie, me laissant vide, épuisée, sans force.
Je m’enfonce dans le velours cramoisi de la banquette, prisonnière de cette robe de soie où les fils d’argent dessinent des constellations froides. Ma mère m’a parée ainsi, comme on orne un autel avant le sacrifice, pour dissimuler l’anomalie vrombissante qui me sert de cœur. Elle est absente, bien sûr. Sa tendresse est une monnaie qu’elle n’a jamais dépensée pour moi. Seul Barnabé, à l’avant, tient le volant de cuir, conduisant son fragile fardeau vers l’échéance de sa vie.
Je ferme les paupières pour ne plus voir ce monde de vapeur. Aussitôt, l’odeur de la suie s’efface devant le parfum lourd du jasmin et de la terre mouillée. Je retrouve la chaleur de la serre. Je retrouve Florentin. Il est le seul à n’avoir jamais reculé devant le chant métallique de ma poitrine. Un jeune domestique romantique, épris d’une image irréelle, éphémère. Pourtant, en grande conscience, il a perduré, amenant l’espoir et le soleil dans mon univers froid et mécanique. Hier soir encore, dans la pénombre des fougères, il a gravé son souvenir dans ma chair.
Je sens encore le fantôme de son sexe, cette colonne de feu qui glissait entre mes cuisses. Il entrait. Sortait. Entrait. M’amenait dans un rythme doux vers ce ciel immense qui me faisait tellement rêver. Je sens la morsure délicieuse de ses doigts sur mes hanches, alors qu’il s’ancrait en moi avec la peur de me voir partir. Ses lèvres qui venaient cueillir mes gémissements pour les étouffer contre son cou. Sous ses assauts, je n’étais plus une mécanique de précision, j’étais un océan de sensations. Florentin était le rythme organique qui venait briser la cadence forcée de mon cœur de laiton. Il me rendait à ma nature de femme, loin des huiles et des ressorts. Le cliquetis s’est emballé, enfiévré, presque à la rupture, lorsque j’ai joui, les jambes écartées dans un état d’abandon le plus total.
Une secousse brutale m’arrache à ce sanctuaire alors que le souvenir de ces sensations s’estompe, part rejoindre la fumée ocre au-dessus de nous. Mon cœur rate un cran, un choc sourd qui fait vibrer toute mon architecture interne. Une douleur fulgurante me traverse, comme une aiguille plantée dans le temps.
— Nous y sommes, Mademoiselle Opale, murmure Barnabé d’une voix qui semble venir de l’au-delà.
Il déplie mon fauteuil roulant, cette araignée de bronze et de cuir. Ma fatigue n’est plus une sensation, c’est une gravitation. Chaque mouvement est une négociation avec la mort.
Devant moi, la bâtisse de l’Horloger transperce le smog. Au rez-de-chaussée, des vitrines pleines de globes célestes semblent observer ma déchéance. Le haut du bâtiment laisse deviner une immense horloge centrale, avant de disparaître dans les nuages cuivrés. Dehors, l’odeur ne ressemble en rien à ce que j’ai connu. C’est un mélange de fer, de métal avec un fond rance qui me pique la gorge. Ici, pas de soleil, de ciel azur ou d’oiseaux. Parfois, l’ombre d’un dirigeable transperce les voûtes de fumées pour glisser sur les pavés humides, noircis de pollution.
Barnabé me pousse, m’entraîne vers cette porte qui devient ma nouvelle demeure. Dans cet univers de rouages, prisonnière d’un monde de ressorts et de laitons glacés.
L’Horloger. Un Maître du Temps. Un illusionniste talentueux dont le nom se chuchote comme une malédiction élégante. On dit qu’il ne répare pas que les objets mais également les corps. Il les enchaîne à sa volonté contre des fragments d’âme, des promesses muettes, des morceaux d’éternité. Je sais que ma survie dépend de lui. Bébé, le souffle m’a abandonné et l’Horloger a été le seul à oser plonger ses mains dans ma poitrine pour y installer ce moteur de sursis. J’ai entendu les rumeurs, les bruits de couloir, les murmures chuchotés dans un état de peur et d’excitation pure. Il suscite l’appréhension mais aussi le désir. Principalement l’envie. Un faiseur de miracle capable de changer une vie. Comme la mienne.
Le gong de l’entrée résonne, un glas de bronze qui vibre jusque dans mes os. Barnabé me pousse sur le pavé gras, et le seuil franchi, l’odeur de l’huile de montre et du métal glacé m’enveloppe comme un linceul. Florentin et ses caresses de soleil ne sont plus qu’un écho mourant, une bribe du passé que j’enferme au fond de mon cœur engrené, comme un précieux trésor à chérir. À ne jamais souiller.
La boutique ressemble à l’antre d’un titan mécanique. Sous les plafonds vertigineux, où se perdent des tuyaux de cuivre exhalant de minces filets de vapeur, le silence est une illusion. Il est dévoré par une polyphonie métallique : le murmure des balanciers, le cliquetis sec des échappements et le battement sourd, presque organique, d’une machinerie invisible dissimulée sous le plancher de chêne noir.
Partout, des rayonnages de verre montent jusqu’aux ombres de la voûte, débordant de globes oculaires en cristal, de mains articulées en ivoire et de cages thoraciques de laiton finement ciselées. C’est un cimetière de pièces détachées qui attendent le miracle de la vie.
— Monsieur ? lance Barnabé d’une voix tremblante.
Son appel se perd dans la forêt de cadrans. Il n’y a personne. Pas un apprenti pour nous accueillir, pas un valet pour nous guider. Seul le tic-tac universel nous répond, un orchestre de temps qui se moque de notre hâte. Barnabé fait quelques pas, ses bottes grinçant sur le bois ciré, cherchant une silhouette derrière les comptoirs encombrés de sextants et de loupes binoculaires.
— Monsieur ?...
Silence temporel.
Tic-tac.
Mélodie métronomique.
— Il n’y a personne, mademoiselle Opale.
Il revient vers moi, le regard fuyant. Je vois l’angoisse dans ses yeux ; il a hâte de fuir cet endroit qui sent l’huile stérile et le destin. Il a peur. Moi aussi.
Il dépose mon sac de cuir à mes pieds. Un geste brusque, presque coupable.
— Je... je dois repartir avant que la brume ne s’épaississe. Madame m’attend pour le dîner. Bonne chance, mademoiselle.
Il n’ose pas me regarder en face. Il lâche les poignées de mon fauteuil, et je sens soudainement le poids de mon propre corps. Je suis une île de chair et de métal, échouée au milieu de cette mer d’engrenages.
— Barnabé... murmuré-je alors que le son de ma voix est étouffé par le carillon d’une horloge voisine qui sonne la demie.
Mais Barnabé s’en est allé, emportant avec lui le dernier vestige de ma vie protégée. Le cliquetis du verrou automatique signe mon arrêt de mort, ou peut-être ma naissance dans ce monde de métal.
Je reste là, seule au centre de la nef, et mes yeux s’égarent sur les murs qui semblent palpiter. C’est une armée de sentinelles du temps qui m’entoure. Des dizaines, des centaines d’horloges saturent l’espace, créant une tapisserie de cuivre et de bois précieux.
Certaines sont d’une finesse arachnéenne, des structures de cristal si fragiles qu’on jurerait qu’un simple souffle peut briser leurs rouages de platine. Elles flottent presque contre les parois, leurs balanciers oscillant avec une grâce aristocratique, indifférentes à la pesanteur. Ce sont des bijoux de précision, des promesses d’éternité enfermées dans des cloches de verre pur.
Mais d’autres... d’autres sont plus sombres. Plus rustiques.
Au fond de la boutique, dans la pénombre que les lampes à huile peinent à percer, se dressent des pendules monumentales, taillées dans des bois noirs et profonds comme des péchés. Leurs formes sont étrangement courbes, presque organiques. Il y a quelque chose de sensuel dans la manière dont le cuivre poli lèche le chêne sombre, comme une caresse métallique figée dans le temps. Leurs battements sont plus sourds, plus charnels. Ce ne sont pas des tic-tac, ce sont des respirations lourdes, des halètements de métal qui rappellent les rythmes de la chambre, les pulsations de la peau que l’on presse.
Chaque battement de ces horloges obscures semble répondre au hoquet de mon propre cœur défaillant, créant une résonance qui me fait frissonner jusqu’à la moelle. C’est un chaos ordonné. Un monde où la perfection de la dentelle d’acier côtoie la brutalité des pistons de fer.
Dans cette cathédrale de rouages, l’espace est une denrée que le fer a dévorée. Je me sens soudainement trop large, trop encombrante dans mon araignée de bronze. Le labyrinthe d’étagères et de colonnes de cuivre ne laisse qu’un étroit sentier de plancher nu, une faille infime au milieu d’un chaos ordonné. Chaque mouvement de mes roues est une profanation, une menace silencieuse contre l’équilibre précaire de ces structures de verre qui semblent tenir par la seule force d’un enchantement mécanique. Je suis prise au piège, enserrée entre des murs de tic-tac qui se referment sur moi comme une mâchoire de métal, m’interdisant tout recul, toute fuite, me condamnant à n’être qu’un rouage de plus, prisonnière de ce sanctuaire où l’air lui-même semble avoir été remplacé par une vapeur d’huile et de temps.
L’oppression de cette forêt d’horlogerie devient soudainement insupportable, une marée de métal qui monte jusqu’à ma gorge. Ce n’est plus seulement du bruit ; c’est une résonance magnétique, une onde de choc qui s’accorde, avec une cruauté mathématique, aux battements erratiques de ma poitrine.
Je sens mes propres rouages, fatigués par le voyage et l’angoisse, las par le temps, s’emballer totalement. À l’intérieur de ma cage thoracique, le moteur de sursis s’affole, ses dents de cuivre mordant le vide dans une cadence frénétique. Le tic-tac de la boutique n’est plus à l’extérieur : il est en moi, il commande mes nerfs, il dicte sa loi à mes poumons qui refusent de s’ouvrir. La panique s’installe.
Je vais mourir.
Maintenant.
Je suffoque. L’air, saturé d’huile rance, semble s’être solidifié, transformé en une vapeur de plomb qui m’écrase le buste. Chaque hoquet de mon cœur de laiton est une aiguille de douleur qui transperce ma chair, une décharge de métal brûlant qui irradie jusqu’à mon cou. Je porte une main tremblante à mon corsage, cherchant à apaiser cette révolte de ressorts, mais je ne sens que la vibration violente, le chant de mort d’une mécanique à bout de souffle. Ma vue se brouille, les cadrans autour de moi fusionnent en un seul œil de verre géant, froid et implacable. Je meurs ici, parmi mes semblables de fer, sous le regard indifférent des automates.
Le chaos dans ma poitrine n’est plus un battement, c’est un séisme de rouages qui cherchent à s’extraire de ma peau. Mes poumons sont des soufflets crevés, et chaque inspiration est un râle qui déchire le silence sacré de la boutique. Ma vue n’est plus qu’une traînée de lumières rousses et d’ombres mouvantes, une aquarelle de vertige où le sol semble se dérober.
C’est dans ce vertige de douleur, au bord de l’évanouissement, que la voix tombe enfin de la pénombre, comme une huile salvatrice sur un engrenage qui hurle.
— Tais-toi, tu fais trop de bruit, murmure la voix.
Je n’ai pas ouvert la bouche. Mon cri est interne, il est de fer et d’huile. Mais pour lui, ma souffrance n’est qu’une dissonance, une fausse note dans l’harmonie de son antre. Une silhouette, plus dense que l’obscurité, se matérialise dans mon champ de vision brouillé. Je ne vois pas son visage, seulement une présence autoritaire qui s’abat sur moi.
Avant que je ne puisse esquisser un geste de défense, avant que ma main tremblante ne puisse protéger ma pudeur, ses doigts gantés de cuir s’abattent sur moi. Il n’y a aucune douceur, aucune retenue, aucune de ces manières feutrées auxquelles le monde de la haute ville m’a habituée. D’un geste sec, magistral et brutal, il saisit les lacets de mon corsage.
Le tissu cède dans un cri de soie déchirée.
L’air glacé de la boutique gifle ma peau nue, un choc qui me fait rejeter la tête en arrière. Mes seins, soulevés par mon souffle, sont livrés à l’ombre et à son regard. J’ai une seconde de panique, effrayée par cet homme surgit de nulle part qui me déshabille alors que je me tiens, seule, fragile, incapable de bouger et aux portes de la mort. Mais ce n’est pas ma chair qu’il convoite. Au centre de mon buste, là où devrait résider la douceur d’un cœur de femme, se trouve le boîtier de laiton, riveté à mes os, dont les aiguilles s’affolent derrière le verre fêlé.
Sous la lumière crue d’une lampe à huile, le mécanisme apparaît dans toute sa laideur agonisante, suintant une huile noire qui macule ma peau comme des larmes de goudron. Le temps se fige. Ma pudeur n’est plus qu’une lointaine relique, une futilité balayée par le froid de l’acier.
Dans le silence de plomb qui suit le déchirement de ma soie, j’entends un nouveau son. Un cliquetis sec et précis. Ses mains gantées fouillent les profondeurs de ses poches avec et le bruit du métal contre le métal résonne comme un avertissement. Lorsqu’il se penche enfin sur moi, l’ombre de son visage dévoré par la pénombre dissimule ses intentions, mais je sens l’odeur de l’ozone et de l’huile froide qui émane de lui.
Il ne sollicite aucune permission. Il ne m’offre aucun réconfort. D’un geste d’une précision chirurgicale, il plonge un instrument inconnu directement dans les entrailles de mon boîtier de laiton.
Alors, la réalité se fracture.
Ce n’est pas une douleur humaine. C’est une agonie de minerai, une souffrance sourde et absolue qui semble arracher chaque rivet de mes os. C’est comme si l’on tentait de recoudre mon âme avec des fils de fer chauffés au rouge. La douleur irradie depuis le centre de mon buste, se propageant dans mes veines comme un venin de mercure, bloquant chaque rouage de mon être. Je n’ai jamais connu ce tourment ; c’est la morsure de l’éternité qui tente de s’imposer à la chair.
Ma tête bascule. Ma bouche s’ouvre sur l’air vicié du magasin pour libérer un hurlement qui n’a plus rien de mélodieux. C’est un cri de métal froissé, une plainte qui déchire le chœur des horloges et fait vibrer les vitrines de cristal.
Je hurle jusqu’à ce que mes poumons brûlent, jusqu’à ce que le noir ne soit plus seulement autour de moi, mais en moi. La lumière de la lampe à huile vacille une dernière fois avant de s’éteindre dans mon esprit.
Mon cri s’étrangle, emportant avec lui le reste de ma conscience. Dans cet ultime spasme de souffrance, je sombre enfin, laissant mon corps nu et brisé entre les mains de l’Horloger.