Les ombres fuyantes

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Résumé

En ce début de l'année 1932, Miloud, un jeune paysan algérien avait été exproprié de ses terres par un colon. Sur un coup de tête qui échappe a la raison, il décide de reprendre un nouveau départ de l'autre coté de la méditerranée. Non loin de Marseille, il vit en communauté avec deux familles, l'une juive et l'autre congolaise. Puis, vint la seconde guerre.

Genre :
Drama
Auteur :
Brahim korib
Statut :
Terminé
Chapitres :
2
Rating
n/a
Classification par âge :
13+

Chapitre I

Province de Marseille. Avril 193…

Le jour se levait par un temps vif et froid.

Dès les premières lueurs, une brume de lin s’ébroua de toutes ses fibres et, d’un grand battement d’ailes, elle survola les champs, les prés et toute l’étendue alentour. Plus épaisse, cependant et plus pesante, elle écrasa d’une seule étreinte le cœur fragile de ce matin printanier. Toute vie se figea, suspendue dans une transe singulière. On n’entendait, on ne voyait plus qu’un vivier de taches lumineuses, dont le halo spectral tremblait à travers les vapeurs fumantes comme si l’air prenait feu. Et, du même vivier, un petit village de campagne paraissait s’embraser tout doucement sur les franges basses d’une colline. Heure indécise, heure presque en arrêt où les maisons, ensevelies dans la brume, somnolaient encore sous leurs toitures rabattues en visière. Aucune rumeur à l’entour. Pas un bruit. Seul, parfois, le frémissement des feuilles que le souffle humide du vent éveillait par de brusques petits à-coups.

Mais, le sombre silence ne dura pas longtemps quand, enfin, le son alerte des cloches secoua brutalement les échos endormis. Peu à peu, cependant, le petit village s’était animé d’une rumeur discordante, chargée de tous les bâillements d’un jour nouveau qui s’étire à grand bruit.

En contrebas, une éclaircie de verdure se creusait au milieu de grands chênes aux larges frondaisons. Sous le couvert du feuillage se dressaient trois baraques de bois qui, quelque peu délabrées, achevaient de se fossiliser comme dans une gangue. C’étaient de vieilles petites maisons dont les rondins, revêtus d’un lichen vert sombre, se fondaient en illusion parmi les arbres qui les entouraient. Tout paraissait vide, inhabité, sans cette faible lueur que la brume bleuissait sur les vitres embuées. Les insulaires qui hantaient cette sorte de nécropole n’étaient que des ombres, invitées par la vie à se ranger sous le toit d’une autre réalité.

Les portes, comme souvent au petit matin, s’ouvraient à bref intervalle et, presque assez soudainement, de légers craquements tombaient des marches disjointes du perron. Le regard ne pouvait saisir du fond voilé que des silhouettes informes, sans contours humains. Mais rien qu’au bruit des pas, on devinait dans ces ombres, un Juif aux petits yeux absurdement effarés, un Congolais de rude apparence et un Maghrébin aussi déglingué qu’un épouvantail. L’un après l’autre, ils s’étaient réfugiés dans ces abris abandonnés qu’ils avaient modifiés hâtivement en maisons habitables. Les premiers jours, ce squat tranquille se révéla peu plaisant aux gens du pays qui ne côtoient qu’assez rarement des étrangers. Mais par le temps, ces intrus, qui s’inquiétaient peu des désillusions de la vie, eurent recours à l’indifférence des cafards et des termites.

Tous trois étaient installés avec leurs petites familles. Le seul point commun de leur destin était l’espoir de survivre en gagnant leur vie, chacun à sa manière. Comme tous les ouvriers du monde, ils ne se croisaient qu’aux premières lueurs du levant ou le soir au terme d’une longue journée de travail. Ils échangeaient avec gêne un semblant de salut à peine audible. Parfois, un sourire absurde suffisait comme s’ils ne trouvaient rien à dire, comme s’il était inutile de parler. Leur promiscuité s’arrêtait là, à la limite du mur qui séparait leur intimité. Ils étaient pourtant tous de braves gens et avaient tant de choses à partager en commun.

Le quotidien n’était pas non plus simple pour les épouses qui ne travaillaient pas. En l’absence des hommes, elles s’ennuyaient à mourir dans la pénombre froide de leurs cellules où elles se sentaient prisonnières. Au matin, quand le ciel se gâtait, elles embellissaient par leur désœuvrement les marches rugueuses du perron. Le menton dans la main, elles restaient assises de longues heures à se repaitre idiotement des mêmes rêveries, ou bien, à se griser de regrets indéfinissables. La fraîcheur vivifiante du petit matin et les chants d’oiseaux absorbaient tous les soupirs qui les étouffaient. Au reste, qu’avaient-elles à espérer d’une longue journée qu’elles regardaient passer toute nue, sans passion et sans mémoire ?

Le soir, c’était encore plus triste. Dès la tombée de la nuit, on ne percevait d’autres lumières que celles des étoiles. Quand l’obscurité effaçait la clairière de la mémoire du temps, les trois baraques se trouvaient en rade au milieu de nulle part. Dans cet aspect d’abandon où tout s’était éteint, le silence pesait impérieusement de sa poigne sur le toit fragile du baraquement. Par de fines craquelures que le temps avait griffées sur la boiserie, on croyait entendre le chuchotis que font les rêves dans un sommeil agité.

Si les longues journées de travail avaient rendu les hommes silencieux, les épouses avaient besoin de parler, de crier et de donner des coups de poing à briser ce fichu de silence. Tombées de nulle part, elles ne voyaient, du matin au soir, que leurs ombres qui s’agitaient autour d’elles comme des gnomes en captivité.

Presque du même âge, nos jolies petites dames répondaient fidèlement au prénom de Tekeli, Zahra et Karen. Chacune se distinguait d’une fière allure dont le teint retenait encore la lumière ardente de leur beau pays. Avec une impertinente complicité, elles se racontaient les petits secrets et les plus drôles des plaisanteries qui rappelaient leur enfance. Elles évoquaient, avec tendresse et cruauté, tant de choses qui leur pesaient sur le cœur. Comme elles gardaient encore l’éclat de leur enthousiasme virginal, elles se soutenaient et se serraient, côte à côte, comme les arbres qui les entouraient.

Hier matin, leurs discussions s’étaient égarées dans un dialecte sommaire où chaque syllabe était détachée avec une brutalité exquise. Sur le perron à palabres qui étouffait tous les échos de leurs confidences échangées, Tekeli, une jolie femme à la peau sombre, laissa échapper :

— Ce n’est que maintenant que je commence à ressentir le véritable amour pour mes chers parents, avoua-t-elle d’une voix ardente d’émotion. Sans leur présence et sans leur soutien, j’ai la vague impression d’être incomplète et étrangère à moi-même. Parfois, il me semble que même les larmes que je dépense à regret ont une autre saveur.

— Moi, aussi, admit Zahra avec une triste douceur dans les yeux, je me sens dénuée de toutes les folies aimables qui me liaient à ma famille. L’absence de mes proches me fait autant souffrir. Ce qui m’inquiète encore, c’est que je n’arrive plus à reconstituer les traits de leurs visages. C’est comme si le tain de ma mémoire se ternit de jour en jour.

Le sentiment de nostalgie attendrit le cœur. Telle une pierre jetée dans des eaux croupies, il remua les couches profondes de leur âme.

Karen, qui allait et venait, d’un coin de la clairière à l’autre, se figea un instant, le temps de reprendre son souffle avec effort. Les mains appuyées sur les hanches, elle s’avançait du pas prudent de femme visiblement enceinte. Aussitôt arrivée devant la baraque, elle s’affala de tout son poids sur la première marche du perron qu’elle fit craquer sourdement. Un peu essoufflée, elle s’adossa contre la porte et se tint immobile, les jambes écartées comme pour inviter son bébé à venir au monde. La tête rejetée en arrière, elle se laissa emporter dans le recul de sa vie. Quand elle ferma ses grands yeux, le bleu azur de son regard s’obscurcit soudainement comme un ciel par temps voilé. Quel démon était donc venu traquer sa petite âme ?

— Ce n’est pas trop plaisant, avoua-elle avec une involontaire réticence, mais je vais tout de même vous raconter l’étendue de mon malheur.

Elle s’interrompit brusquement pour donner au silence une grave solennité. Comme l’attente se prolongeait, ses deux amies s’entre-regardèrent d’instinct, n’ayant pas l’air de comprendre.

Le silence ne persista pas longtemps. D’une promptitude fulgurante, Karen se redressa et débita sans souci de réserve :

— Quel dommage ! C’est que je n’ai personne dans ce monde dont je devrais me souvenir ou m’inquiéter. Pour être un peu franche, je n’avais pas vraiment connu la tendresse familiale. Je n’étais qu’une enfant quand j’ai perdu les miens dans un affaissement de terrain qui a enterré tout un pâté de maisons de mon shtetl. Ce n’était que par pur miracle si j’avais été sauvée des décombres de l’enfer. Il ne restait plus rien de notre demeure. Tout était parti à vau-l’eau. Aucun rescapé de mes proches. La vie amère que j’ai vécue m’a si obstinément humiliée par ses moqueries qu’elles reviennent me hanter jusque dans mes rêves. Dans l’innocence de mon enfance, à l’instant où les fillettes de mon âge jouaient à la marelle ou à colin-maillard, moi je n’étais qu’une récureuse de casseroles : un torchon ménager avec lequel on essuyait, on lessivait, on nettoyait toutes les saletés de l’ingratitude humaine. Dans mon impatience, je croyais qu’en grandissant le temps qui a fait de moi une pauvre petite diablesse cesserait un jour de m’encourir son mépris. Les années si longues de mon adolescence furent pires que jamais. D’autres années s’écoulèrent et elles n’ont changé dans ma vie de vieille fille que les cambrures de mes hanches et de gros seins à allaiter toute une maternité.

Karen soupira profondément, éperdue de tristesse. Elle fouilla plus longuement un lointain de son passé, comme si elle cherchait quelque chose dans un placard. Puis, elle reprit la parole avec un nouvel élan de colère :

— Non, non, plus jamais, je ne perdrais le souci d’avancer de plain-pied et de dégager tous les lacis qui encombrent mon chemin. Désormais, je ne suis plus une ombre maintenant ni une vaine chose et je ne suis redevable de personne, per…sonne. Ma seule attente dans ce monde est de me tirer de l’oubli et reprendre une revanche pour fonder ma propre famille.

Comme elle était en colère, elle ajouta à part elle quelques paroles en yiddish. C’était inintelligible, difficile à comprendre. Mais rien que par le martèlement de chacune des syllabes, elle semblait exprimer toute la rancœur qu’elle avait sur le cœur.