INATTENDU

Résumé

Quarante-cinq secondes. C'est tout ce qu'il a fallu. Un aéroport. Une collision. Deux téléphones échangés par erreur. Elle ne sait pas qui il est. Lui sait déjà qu'il veut la retrouver. Entre Paris et Séoul, entre silence et scandale, une histoire improbable commence, loin des regards, mais pas assez pour rester cachée. Et quand tout le monde regarde... certaines histoires deviennent dangereuses. Très dangereuses.

Statut :
En cours
Chapitres :
3
Rating
n/a
Classification par âge :
16+

Prologue. Collision

Paris. Aéroport de Charles de Gaulle.

Terminal 2E. 14h47.

Je déteste les aéroports.

Pas pour les raisons habituelles

pas les files d'attente interminables, ni les annonces qui résonnent dans tous les sens, ni l'odeur étrange de kérosène mélangée à du café froid. Non.

Je déteste les aéroports parce qu'ils me rappellent à chaque fois la même chose : que ma vie est dispersée aux quatre coins du monde, et que je passe mon temps à courir après des morceaux d'elle.

Ce jour-là, je courais. Littéralement.

Je rentrais au Gabon pour les vacances. Libreville

ma ville, ma maison, l'endroit où j'avais grandi. Ma mère Saran était à Dubaï, mes frères dispersés ailleurs, mais, ma tante Aïcha m'attendait à Libreville, et ça, ça suffisait.

Là où elle me ferait sûrement un plat chaud en me demandant si je mangeais correctement en France. Là où Aïssatou m'enverrait un message toutes les dix minutes pour savoir si j'avais atterri. Khady et Désirée, elles, étaient déjà là-bas depuis deux semaines,

deux semaines qu'elles profitaient du soleil pendant que moi je finissais mes partiels à Paris.

Mon vol décollait dans quarante minutes. J'étais encore au niveau des contrôles de sécurité.

Khady m'avait prévenu ce matin depuis Libreville. "Pars tôt Nalah, CDG c'est un chaos permanent." Comme d'habitude, j'avais dit oui en pensant que j'avais largement le temps. Comme d'habitude, j'avais eu tort. Me voilà maintenant !

Le terminal était bondé. Des familles avec des poussettes, des hommes d'affaires au téléphone, des touristes perdus devant les panneaux d'affichage. Je slalomais entre tout ça

— excusez-moi par-ci, pardon par-là

— les yeux fixés sur le panneau au fond qui indiquait les gates.

Gate 24. J'étais encore au niveau des boutiques duty-free.

Putain.

Je pressais le pas. Puis carrément je courus.

C'est là que je les entendis d'abord.

Des cris. Des voix féminines qui fusaient depuis le derrière des banderoles colorées installées le long du corridor des prénoms scandés en coréen que je ne comprenais pas, des flashs de téléphones qui crépitaient comme des éclairs.

Des fans. Des journalistes, et beaucoup de gens. Retenues derrière des barrières, agitant des pancartes couvertes de lettres coréennes et de cœurs, tendant les bras vers quelque chose, quelqu'un, qui avançait dans ma direction.

Je ralentis une fraction de seconde, juste assez pour regarder.

Ce n'était pas difficile de les repérer.

Quatre, cinq hommes en costume sombre avançant en formation serrée, créant une sorte de bulle humaine au milieu du terminal. Des oreillettes. Des regards qui scannaient en permanence. Des épaules larges qui bloquaient la vue sur ce qu'ils protégeaient au centre.

Mais lui!

celui qu'ils protégeaient, ne semblait pas avoir reçu le mémo sur le fait de marcher droit.

Il ne marchait pas droit. Non. Il saluait à droite, faisait un cœur à gauche, sautillait légèrement comme si la musique dans ses écouteurs lui dictait ses mouvements. À un moment il se retourna carrément vers les gens massées derrière les banderoles et fit un geste ridicule qui déclencha des hurlements encore plus forts

des "JUNGKOOK !" Hahahahhahahahhah.

Des "JEON JUNGKOOK" HAHAHHAHAHAHHA

Accompagner de je t'aime t'es trop beau, des bisous volant et des cris comme ce des chauves-souris qui résonnèrent dans tout le terminal.

Derrière lui, Jusang costume sombre, mâchoire serrée, regard de quelqu'un qui n'est clairement pas payé assez pour ce qu'il endure, essayait visiblement de maintenir une formation de sécurité autour d'un homme qui refusait catégoriquement de marcher en ligne droite. On aurait dit quelqu'un qui tente de faire traverser la rue à un enfant de cinq ans qui a décidé que non, aujourd'hui il ne marche pas, aujourd'hui il danse.

Je n'y prêtai pas vraiment attention.

J'étais pressée.

C'était mon erreur.

Je regardai ma montre en accélérant à nouveau, trente-huit minutes, il fallait que je me dépêche et je replongeai dans le flux de la foule sans relever les yeux.

La suite se passa en quelques secondes à peine, de ces secondes qui semblent durer beaucoup plus longtemps dans mon souvenir.

Un des gardes du corps surgit sur ma gauche sans que je l'aie vu venir. Mon épaule heurta la sienne. Je perdis l'équilibre. Mon sac à dos glissa, mon passeport m'échappa des mains, et dans le mouvement je percutai quelque chose ! quelqu'un ! de plein fouet.

Un torse solide.

Je reculai d'un pas mais c'était trop tard. Nous tombions déjà tous les deux, ou plutôt nous nous rattrapions mutuellement dans un geste maladroit et inutile, et nos affaires, son sac, mon sac à dos, s'éparpillèrent sur le sol carrelé dans un bruit sec.

Immédiatement ce fut le chaos.

Les gardes du corps réagirent en une fraction de seconde, deux d'entre eux se placèrent devant lui comme un mur, un troisième attrapa mon bras sans brutalité mais avec une fermeté qui ne laissait aucun doute.

Reculez, dit-il en anglais. Voix basse, ton sans appel.

— Je… je suis désolée, je passais juste

— balbutiai-je en français d'abord, puis en anglais. "Sorry, I didn't see—"

— Reculez s'il vous plaît.

Mais l'autre, celui que je venais de percuter, dit quelque chose en coréen. Une phrase courte. Le garde relâcha mon bras.

Je relevai les yeux.

Il s'était déjà accroupi pour ramasser ses affaires. Casquette noire enfoncée bas sur le front. Masque chirurgical noir. Lunettes de soleil à l'intérieur d'un terminal. Je ne voyais presque rien de son visage, juste la ligne de sa mâchoire. Mais ses mains, ses mains, elles, étaient visibles.

Couvertes d'encre.

Sur les phalanges, les lettres c'était écrit : ARMY tatouées noir sur la peau des doigts, le A sans barre du milieu, comme un V inversé, des petits symboles entre chaque lettre. Et sur le dos de la main, un petit cœur violet discret, presque inattendu sur des mains comme les siennes.

ARMY. Je fronçai intérieurement les sourcils. Un tatouage militaire ? Ça expliquerait les gardes du corps, la discipline dans leur formation, cette façon qu'ils avaient de scanner la foule comme s'ils cherchaient une menace à chaque seconde. Peut-être un ancien soldat devenu… quoi, exactement ? Trop jeune pour être un vétéran. Trop célèbre, apparemment pour être un simple militaire. Et ces gens qui hurlaient son nom comme si leur vie en dépendait… là !

Je n'arrivais pas à connecter les points.

Je n'eus pas le temps d'y réfléchir davantage.

Je m'accroupis aussi, le cœur battant encore trop vite.

— Sorry, répétai-je. Really, I

— It's okay. Sa voix était basse. Calme. Comme si rien de tout ça ne le dérangeait vraiment.

Nous ramassions en même temps, les mains qui se croisaient presque sur les mêmes objets. Son téléphone. Mon téléphone. Son écouteur tombé. Mon passeport. Tout ça mélangé sur soixante centimètres carrés de carrelage gris.

Un de ses gardes du corps, Jusang dit quelque chose en coréen. Pressant, cette fois. Le ton de quelqu'un qui en a vraiment assez pour aujourd'hui.

Il se releva. Je me relevai.

Et là, depuis la collision, il me regarda vraiment.

Même avec les lunettes je le sentis, ce regard qui s'arrêtait sur moi une seconde de trop. Pas de la curiosité polie. Autre chose. Quelque chose que je n'aurais pas su nommer sur le moment.

— You know me ? demanda-t-il.

La question me surprit. Je fronçai les sourcils.

— No. Je secouai la tête. "Should I ?"

Un silence. Bref. Presque imperceptible.

Puis quelque chose changea dans sa posture infime, mais réel. Comme si ma réponse l'avait soulagée. Ou intrigué. Ou les deux à la fois. Je ne saurais le dire.

Jusang posa une main ferme sur son épaule. Un seul regard qui voulait dire il faut y aller. Maintenant!.

Il hocha la tête. Récupéra son sac. Me regarda une dernière fois.

— Take care, dit-il simplement.

Et ils repartirent, leur bulle humaine se reformant autour de lui aussi vite qu'elle s'était disloquée, la foule s'écartant à nouveau sur leur passage, les personnes derrière les banderoles qui hurlaient encore plus fort en le voyant réapparaître. En quelques secondes ils avaient disparu dans le flux du terminal comme s'ils n'avaient jamais été là.

Je restai une seconde immobile, encore un peu secouée.

Puis je regardai ma montre.

Trente-deux minutes.

Je ramassai mon passeport, remis mon sac sur l'épaule et repartis en courant vers la gate 24 sans me retourner.

Ce n'est que dans l'avion, trente mille pieds au-dessus de la Méditerranée, que je sortis mon téléphone pour le mettre en mode avion.

Je fronçai encore les sourcils. J'avais froncée les sourcils ce jour là tellement de fois que je ne su plus exactement le nombre bref c'est pas ça la sujet.

La coque était noire mate. Pas transparente comme la mienne.

Le modèle était plus récent.

Mon cœur fit un raté.

Je tournai le téléphone. Au dos, une petite rayure que je ne reconnaissais pas.

Merde!.

Ce n'était pas mon téléphone.

Dans le chaos de la collision , dans ces quelques secondes où nos affaires s'étaient mélangées, nous avions échangé nos téléphones sans nous en rendre compte.

À Libreville, tantine Aïcha regardait l'heure pour la centième fois en se demandant pourquoi je ne répondais pas à ses messages.

Je ne savais pas encore qui il était.

Je ne savais pas, que ce moment allait changer. Da ma vie.

Tout ce que je savais, c'est que quelque part au-dessus de l'Europe, un inconnu avait mon téléphone.

Et que moi j'avais le sien.

À huit mille kilomètres de là, dans un avion filant vers l'inconnu, un homme aux mains tatouées fixait un téléphone avec une coque transparente et se demandait comment retrouver la fille qui courait toujours.