LA SOMME DE TOUS LES PÉCHÉS
La nuit sur Montréal n’était pas noire ; elle était d’un gris de plomb, striée par les néons blafards des motels de l’Est et le balayage incessant des phares sur le bitume mouillé. Dans une ruelle étroite, là où l’odeur de la ville — un mélange d’huile de friture rance et de béton froid — se faisait plus épaisse, une silhouette avançait avec la précision d’un prédateur nocturne.
Elle ne marchait pas, elle glissait. Ses bottes tactiques ne produisaient aucun son sur le gravier. Sous son blouson de cuir élimé, ses muscles étaient tendus comme des cordes de piano. On l’appelait la Femme Dragon, un nom murmuré dans les refuges pour femmes et hurlé dans les cauchemars des prédateurs.
Elle s’arrêta devant une porte métallique rouillée. À l’intérieur, elle savait qu’un homme l’attendait. Un homme qui représentait le premier maillon d’une chaîne de souffrance qu’elle s’était juré de briser.
La Rencontre
L’homme était assis sous une ampoule nue qui oscillait au bout d’un fil, projetant des ombres dansantes sur les murs lépreux. Il avait l’air d’un fonctionnaire déchu, mais ses yeux trahissaient une noirceur que même l’enfer ne voudrait pas revendiquer. Il l’observa entrer, son regard s’attardant sur la cicatrice qui barrait légèrement son sourcil gauche.
— Tu es venue, dit-il d’une voix qui ressemblait au bruit de deux pierres que l’on frotte. On m’a dit que tu étais la seule capable d’affronter la Somme de tous les péchés. Mais regarde-toi... tu n’es qu’une femme en colère.
Elle ne répondit pas immédiatement. Elle s’approcha, l’odeur de sa bière artisanale — celle qu’elle avait bue pour s’ancrer avant la mission — flottant encore légèrement sur son souffle. Elle posa ses mains sur la table en bois vermoulu. Des mains marquées par les entraînements au tir, par les combats de ruelle, par des années de survie.
— La colère est un carburant, monsieur, répondit-elle d’une voix basse, presque un murmure de velours et d’acier. Et ce soir, le réservoir est plein. Donnez-moi le nom. Donnez-moi l’adresse.
L’homme poussa une enveloppe vers elle. — Tu ne reviendras pas de celle-là. Ils savent que tu arrives. La trahison a déjà commencé, Femme Dragon. Tu marches dans un brasier et tu penses que tu ne vas pas brûler.
Le Sanctuaire des Armes
Une heure plus tard, elle était de retour dans son appartement. C’était moins un foyer qu’une planque, un lieu où la décoration consistait en des râteliers d’armes et des cartes tactiques punaisées aux murs. L’air y était sec, saturé par l’odeur de l’huile pour armes et de la poudre.
Elle commença son rituel. C’était un moment sacré, une méditation guerrière. Elle déshabilla son Glock 17 avec une dextérité aveugle, vérifiant chaque pièce, chaque ressort. Le cliquetis métallique du mécanisme était la seule musique qu’elle s’autorisait. Elle chargea les chargeurs de balles à pointe creuse, chaque clic résonnant comme un verdict.
Sur le rebord de la fenêtre, entre une lunette de visée thermique et une boîte de munitions, trônait une bouteille de bière artisanale locale, encore fraîche. Elle en prit une gorgée, laissant l’amertume du houblon calmer le feu qui commençait à monter dans sa poitrine. Elle regarda son reflet dans la vitre sombre. Elle n’était plus la femme blessée d’autrefois. Elle était devenue l’arme.
Elle fit couler un bain. L’eau était brûlante, presque insupportable pour un être ordinaire, mais pour elle, c’était la seule façon de sentir qu’elle était encore en vie. Elle s’y glissa, laissant la chaleur détendre ses fibres musculaires. Elle ferma les yeux, repensant à cette phrase : « La Somme de tous les péchés. » Une organisation ? Un homme ? Ou simplement le reflet de tout ce qu’elle détestait dans ce monde ?
Le Souffle du Dragon
Le silence de l’appartement fut soudainement brisé par un sifflement anormal. Un son aigu, strident, qui venait de la conduite d’aération. Ses instincts, forgés sur les champs de bataille, hurlèrent avant même que son cerveau ne puisse analyser l’information.
Elle n’eut pas le temps de sortir de la baignoire.
Une explosion titanesque déchira le mur du salon. Une boule de feu orangée, rugissante comme un monstre préhistorique, s’engouffra dans la pièce. Le souffle de chaleur fut si intense qu’il évapora instantanément la surface de l’eau. Les vitres volèrent en éclats, transformant l’air en un nuage de diamants mortels.
— Trahison, pensa-t-elle alors que le monde basculait dans l’enfer.
Dans un réflexe de survie pur, elle plongea sous l’eau, utilisant la masse liquide comme bouclier contre l’onde de choc et les flammes qui léchaient désormais le plafond de la salle de bain. Le feu passa par-dessus elle, un souffle de dragon affamé qui dévorait tout ce qu’elle possédait : ses cartes, ses meubles, ses souvenirs.
Elle resta sous l’eau jusqu’à ce que ses poumons crient grâce, jusqu’à ce que la chaleur diffuse à travers la fonte de la baignoire devienne insupportable. Lorsqu’elle émergea enfin, le visage barbouillé de suie, les cheveux trempés, son appartement n’était plus qu’un brasier hurlant.
La Résurrection
Elle ne paniqua pas. La panique était un luxe qu’elle avait abandonné il y a bien longtemps. Elle se glissa hors de la baignoire, ignorant les morceaux de carrelage brûlants qui mordaient sa peau nue. Elle se dirigea vers le coffre ignifugé qu’elle avait encastré dans le sol. Elle l’ouvrit d’une main ferme.
À l’intérieur, ses armes de secours et son équipement de combat l’attendaient, intacts.
Elle s’habilla dans la fumée, enfilant son pantalon tactique et son gilet de protection avec une lenteur cérémonieuse. Chaque sangle serrée était une promesse de mort. Elle ramassa son fusil à pompe et le chargea d’un geste sec. Clac-clac.
Le feu crépitait autour d’elle, mais elle ne le sentait plus. Elle était le feu.
Elle sortit sur le balcon alors que les sirènes des pompiers commençaient à hurler au loin. Elle regarda la rue en bas. Elle savait qu’ils regardaient. Elle savait qu’ils pensaient l’avoir éliminée.
— Je vais savoir rapidement qui a vendu la mèche, murmura-t-elle dans le chaos. Et quand je le saurai... la Somme de tous les péchés va découvrir ce que signifie vraiment brûler.
Elle sauta sur l’escalier de secours, son ombre immense projetée sur les murs de briques rouges par les flammes de son propre appartement. Elle disparut dans l’obscurité, non pas comme une victime fuyant le désastre, mais comme une ombre de justice s’enfonçant dans la nuit sur sa moto.
La chasse était ouverte. Et la Femme Dragon n’avait jamais eu aussi soif.