Les Chroniques de Katura

Tous droits réservés ©

Résumé

Un monde brisé. Une légende oubliée. Une Elfe destinée à changer le destin de tous. Après la destruction de son foyer, Atenae n'a plus rien... si ce n'est une étrange force qui semble grandir en elle. Traquée par des créatures monstrueuses, elle trouve refuge dans le Monde de la Nuit, un royaume glacé où règnent vampires et loups-garous. Là, elle rencontre Carnis. Seigneur des loups-garous. Son protecteur... ou son pire ennemi. Car Atenae ignore encore la vérité : elle porte en elle le pouvoir de rétablir l'équilibre du Faër -- ou de précipiter la fin de Katura. Entre secrets, magie ancienne et sentiments interdits, son destin est déjà en marche. Et lorsque le monde commencera à s'effondrer, elle devra faire un choix : faire confiance au monstre... ou laisser les ténèbres tout engloutir. Une saga de fantasy sombre mêlant aventure, amitiés et romance, sur plusieurs générations.

Genre :
Fantasy
Auteur :
MarionPoinsot
Statut :
Terminé
Chapitres :
1
Rating
n/a
Classification par âge :
18+

Chapitre 1

Chapitre 1

LA LÉGENDE D’EIKOS

Au début, il y avait le Faër.

Quelque part dans l’infini, perdue au milieu d’une dimension oubliée, une vaste bulle d’énergie crépitait dans le silence et l’obscurité d’un vide oppressant. Des millions de points lumineux l’enveloppaient, projections d’étoiles et de galaxies si éloignées qu’on ne pouvait que les deviner. À l’intérieur de cette sphère, le Faër émergea. Et lentement, il se concentra, se condensa, et créa l’apsuki, la première forme de gaz dans cette bulle de rien. Un gaz froid, ténébreux, mais où commençaient à résonner les crachotements du Faër. Durant des milliers d’années, l’énergie primale de cet immense orbe solidifia et chauffa l’apsuki, et créa un premier soleil, boule d’énergie brûlante et lumineuse qui s’en alla faire sa ronde éternelle d’un bout à l’autre de la sphère. Puis un deuxième, et un troisième, et bientôt six. Et tous entamèrent un ballet cosmique au cœur de l’apsuki, dont seul le Faër pouvait mesurer le rythme.

Les soleils pourvurent chaleur et lumière, et bientôt, millénaires après millénaires, le Faër catalysa ces énergies en roche solide. D’abord de la taille d’une bille, puis un ballon, un rocher informe, une montagne arrondie, un astéroïde, une lune, et couche après couche, une planète se forma, ronde, unie, immense, flottant au centre de la sphère d’apsuki : Katura. Et la danse des astres de feu procura à la roche un cycle propice à la fertilité. Alors la surface devint terre, et la terre libéra une force de vie qui se mêla à l’apsuki. Et cette force créa le psuki, un nouveau gaz généré par la planète elle-même, conférant la gravité et diffusant la lumière dans une alternance rythmique de jour et de nuit, selon les balades incessantes des soleils. Et les nuages, condensations vaporeuses et humides du psuki, se formèrent, s’étirèrent, se chargèrent, et déversèrent sur la surface de la planète de l’eau en abondance. Alors pluie, averses, tempêtes et orages envahirent le psuki, et alimentèrent ruisseaux, rivières, fleuves, lacs et océans. Et le Faër, de l’eau, de la chaleur et de la lumière, matérialisa les premières formes de vie. Microscopiques, elles prospérèrent, grandirent, évoluèrent. Alors algues et mousses recouvrirent petit à petit la surface du monde.

Mais elles se développaient sans contrôle, progressant et prospérant chaotiquement, se détruisant mutuellement. La vie ne pouvait évoluer dans cette anarchie, et menaçait de disparaître à peine venue. Alors le Faër rassembla toute sa puissance pour prendre forme, et s’incarna en Eikos, un être de pure énergie, créature androgyne concentrant toute son essence. Et Eikos vit les plantes, et l’eau, et le vent, et son âme prit conscience de l’équilibre des forces au sein du Faër. Il devait aider la vie à croître, et, pour cela, conserver la fragile balance faërique entre toutes choses. Alors Eikos enfanta Phuomos, entité de la création, et Thneskos, entité de la destruction, pour l’aider à maintenir l’harmonie nécessaire à l’évolution. Et avec l’assistance de Phuomos et Thneskos, Eikos permit aux plantes d’évoluer avec stabilité. Elles grandissaient et mouraient en lieu et temps nécessaires. Et la vie prit des formes nouvelles, la faune apparut et se nourrit de la flore. Les êtres pensant naissaient, grandissaient, mourraient et se réincarnaient dans un nouveau corps, suivant le cycle immuable des âmes, assuré par Phuomos et Thneskos.

Les créatures se multiplièrent, se divisèrent, prirent des chemins inattendus. Phuomos et Thneskos eurent à leur tour besoin d’aide dans leur tâche. Alors Phuomos enfanta les Phuomes, créatures immortelles catalysant les forces créatrices du Faër, et Thneskos enfanta les Thnesks, contrôlant les pouvoirs destructeurs de l’énergie primale. Huma naquit la première. Belle femme à la peau d’écorce, la Phuome des Plantes menait la vie végétale. Puis vint Hessar Lagan, que Thneskos chargea de toutes formes de destruction sur Katura. Et les animaux évoluèrent, se tinrent sur deux pattes, communiquèrent et bâtirent. Ils prirent conscience du Faër, et érigèrent des temples.

Et des Faërics apparurent, humanoïdes ressentant le Faër si intimement qu’ils pouvaient le modeler à leur gré. Alors d’autres Thnesks et Phuomes naquirent, et des villages se construisirent, devinrent cités et royaumes. Des empires grandirent et moururent, sous l’influence des Immortels qui tour à tour offraient les dons de l’art, de l’amour, ou répandaient les fléaux de la guerre, de la maladie et des malédictions pour réguler les populations. Mais les Faërics jalousaient les Immortels. Ils voulaient être seuls à contrôler les civilisations de Katura. Ils soumirent le Faër à leur volonté, expérimentèrent, imposèrent et oppressèrent. Le Faër devint instable.

Alors Eikos tenta de les raisonner. Et les Faërics, dans leur ambition démesurée, n’écoutaient pas. Thneskos se réjouissait, car la balance penchait en sa faveur. Les Faërics détruisaient, soumettaient, corrompaient. Et l’équilibre du Faër se perturbait, devenait incontrôlable, et ne pouvait plus assurer la stabilité de la planète.

Alors Katura se fractura, trembla, gémit et pleura. Une explosion cataclysmique prit naissance en son cœur, et la sphère de roche et de terre se divisa en une multitude de fragments, que la fureur du Faër projeta dans une déflagration de lumière et de feu à travers tout l’apsuki. Dans cet éclat de tourmente, Eikos disparut, Phuomos tomba inconscient, et Thneskos rit.

Un vieil homme à terre près d’un lit défait, dans un vieux grenier poussiéreux, frottait son genou. Gouldan arborait une barbe grise et des joues creusées, et ses cheveux mi-longs et sales pendaient sur ses vêtements de paysan médiévaux ternes et usés.

- Saloperies de tremblements de terre!!!

Un chien de taille moyenne, sale et très maigre, approcha de son maître en gémissant.

- C’est rien, Gouma... souffla Gouldan en caressant son compagnon. Juste une secousse un peu plus forte que d’habitude... Mais c’est pas nouveau, sur notre bonne vieille terre d’Otroi, hein?..

Le fermier se redressa sur ses jambes flageolantes en s’appuyant sur le rebord de son lit grinçant. Puis il sursauta.

- Les kramcheks!! ’Faut que je vérifie si la bergerie a tenu le coup. ’Manquerait plus qu’on se retrouve avec des bêtes blessées en plus du reste.

Gouldan boita en prenant l’escalier de bois grinçant qui descendait du grenier jusqu’au rez-de chaussée, suivi par son chien. Il arriva dans une petite pièce aux murs de rondins, au sol de terre recouvert de paille, qui servait à la fois de cuisine, de salle à manger et d’atelier. Quelques fromages étaient posés sur une étagère branlante, et de la laine rêche attendait sur une table près d’une quenouille en mauvais état. Gouldan sortit par la porte principale.

La campagne environnante était composée de basses collines rocheuses, recouvertes de quelques arbres fins et de buissons. L’herbe était jaunâtre et clairsemée. Le ciel était gris, laissant à peine deviner deux soleils derrière les nuages.

Gouldan se dirigea vers le petit enclos à côté de sa cabane, dans lequel une kabarake, bovidé à mi-chemin entre une vache et un yak aux longs poils brun clair, semblait agitée. Il approcha et tenta de la calmer par de gentilles caresses.

- Lààà, c’est tout, ma belle. Tu vois, c’est déjà terminé...

La kabarake s’apaisa, et se remit à brouter les rares touffes d’herbe de son pré. Puis Gouldan, toujours suivi de Gouma, entra dans la petite bergerie attenante. Quelques kramcheks, moutons à la laine tachetée, bêlaient avec anxiété. Gouldan observa la cabane et flatta de la main un mâle aux grandes cornes en spirale.

- Tout va bien ici? La bergerie a tenu bon, parfait. Mais... Misère, vous n’avez plus une goutte d’eau dans votre abreuvoir! Je vais devoir aller en chercher au puits.

Gouldan soupira, prit un vieux seau de bois, sortit du cabanon et marcha avec son chien sur le sentier de terre battue qui menait au puits, quelques dizaines de mètres plus loin. C’était une vieille structure de pierres branlantes, près d’un petit cimetière clôturé. Gouldan approcha et se pencha par-dessus le rebord pour regarder au fond du puits.

- Par Eikos, c’est pas vrai... Il est à sec!.. Mon pauvre Gouma... on va devoir faire plusieurs allers-retours jusqu’au ruisseau pour refaire le plein d’eau... Mes pauvres jambes...

Le chien baissa la tête et gémit. Puis Gouldan regarda en direction du cimetière : une famille de paysans, maigres et en guenilles, était en train d’enterrer un proche. L’un d’eux, un peu plus costaud, tenait une torche enflammée.

- Regarde, Gouma... On dirait que le frère de Mme Pellot est finalement décédé cette nuit. ’Faut dire qu’il avait vraiment pas l’air bien, depuis quelques temps...

Gouldan commença à marcher vers le cimetière, observant la triste cérémonie. Soudain, il se stoppa.

A l’endroit où le défunt venait d’être enterré, la terre remuait. Madame Pellot, son jeune fils et son mari hurlèrent de terreur et reculèrent, tandis que l’homme à la torche semblait se préparer.

Lentement, une main grisâtre émergea du monticule de terre. Puis une autre, puis un bout de crâne chauve. Petit à petit, le corps du frère de Mme Pellot, sale et décharné, émergea du sol en gémissant. La famille terrorisée recula, les parents tentant de protéger leur petit garçon de son oncle mort-vivant.

- Maman!! cria l’enfant. Qu’est-ce qui arrive à tonton Joc?!

- Phuomos n’est pas venu chercher son âme!! expliqua sa mère en tremblant. Elle est restée prisonnière de son corps mort!

L’homme bien bâti se précipita sur le zombie, qui avançait en gémissant vers la famille endeuillée et paralysée de peur. Courageusement, il frappa le mort-vivant avec sa torche en plusieurs endroits, et mit le feu à ses vêtements terreux. Le zombie ralentit alors sa course. Il ne semblait pas souffrir directement des brûlures, mais ses jambes se transformèrent petit à petit en cendres, et il finit au sol, où il se consuma rapidement sous les yeux effarés de sa famille.

Une fois tout danger écarté, Gouldan approcha.

- Mes sincères condoléances, Mme Pellot.

- La même chose était arrivé à cette pauvre Mme Dorin, la semaine dernière, expliqua tristement la jeune paysanne. Toute la nuit, nous avons prié Phuomos pour que cela n’arrive pas... Mais il reste toujours sourd à nos plaintes...

-Entre les morts-vivants et le puits à sec... je ne sais pas combien de temps nous allons encore pouvoir tenir sans Eikos.

- Le puits est à sec? Oh, non... Et impossible d’aller au ruisseau! Mon mari y a vu un Elfe du Feu qui rôdait pas loin, tout à l’heure...

- Un Elfe du Feu... ici?.. Par Thneskos, il ne manquait plus que ces malandrins... Ce serait trop dangereux d’y aller seul, mais peut-être qu’en s’y rendant tous ensemble... avec votre courageux cousin...

- Oui, maman, pleurnicha le petit garçon, allons avec Messire Gouldan... j’ai trop soif!

La famille Pellot accepta. Gouldan et son chien les suivirent sur le sentier qui menait au petit bois décharné à quelques centaines de mètres de là, où coulait le seul petit cours d’eau des environs. En approchant du fin ruisseau, ils entendirent des bruits de combat un peu plus loin dans le bois.

- On dirait que quelqu’un a eu la même idée que nous, et se bat avec cet Elfe du Feu! fit le cousin à la torche en tendant l’oreille. Allons l’aider !

Tous coururent en direction des bruits. Ils s’arrêtèrent net, frappés de stupeur, en voyant la scène.

Un Elfe du Feu se tenait effectivement près du cours d’eau. Il avait la peau très noire, des oreilles en pointe, de longs cheveux blancs, et portait des vêtements de voyage qui devaient être autrefois d’un joli pourpre, mais recouverts à présent de plusieurs couches de sang, de terre et de poussière. Derrière lui titubait une jeune femme Elfe, aux longs cheveux noirs, à la peau très clair et aux oreilles également pointues. Sous sa fine tunique de lin rapiécée se devinait un ventre rond.

L’Elfe du Feu tentait de la protéger de l’attaque d’une bête ressemblant à un loup humanoïde de plus de deux mètres de haut, couvert de fourrure brune, munis de crocs et de griffes acérés. Malgré son état de fatigue évident, le jeune homme esquivait agilement les attaques du monstre, tout en essayant vainement de le toucher à l’aide de sa dague.

Gouldan se mit à hurler en direction du loup-garou, sous les regards effarés de ses compagnons de route.

- LAISSE-LES TRANQUILLE, SAC A PUCES!!

- Mais qu’est-ce que vous faites?! Souffla Mme Pellot. Vous êtes malade!! Laissez-le achever l’Elfe du Feu au lieu de l’attirer vers nous!

Mais le monstre, entendant le cri du vieux fermier, se tourna vers les nouveaux arrivants, et grogna avec un sourire révélant ses crocs comme si un festin venait de lui être servi.

La famille Pellot n’attendit pas et se sauva rapidement, laissant derrière eux le berger terrorisé de peur. Alors que le loup-garou s’approchait de cette proie facile, Gouldan, comprenant sa dernière heure arrivée, laissa tomber son seau, joignit les mains et baissa la tête pour chuchoter une prière désespérée.

- Puissant Thneskos... apaise ta colère... épargne-nous. Je t’implore, Thneskos...

- Continuez à m’implorer, mortels, si cela peut vous permettre de garder espoir... répondit l’Entité Faërique.

Quelque part ailleurs à Katura, Thneskos entendit la prière, mais l’ignora. Ayant adopté son apparence de grand squelette aux os noirs sous une large cape sombre, aux longs cheveux d’ébène et munis de lourdes cornes, il se tourna vers son interlocuteur.

Près de lui se tenait un homme de grande taille, élégamment vêtu d’une tunique rouge et noire. Son beau visage arborait une expression hautaine sous une longue et épaisse chevelure brune ondulée. Une mèche blanche couvrait partiellement son front. Des favoris parfaitement taillés recouvraient le bas de ses joues, et ses yeux rouges luisant fixaient Thneskos sans crainte. A ses côtés, un immense loup au pelage noir et aux yeux du même rouge brillant les écoutait sagement.

- Aujourd’hui, Eikos n’est plus là pour me contraindre à partager ma place avec mon frère, poursuivit Thneskos. Phuomos restera en sommeil, et je serai la seule Entité vénérée par tous les peuples de Katura.

- Votre suprématie est presque accomplie, affirma l’homme à ses côtés. Les temples de Phuomos s’effondrent les uns après les autres sur toutes les terres.

- Son Faër se désagrège aussi sûrement que l’espoir qui réside encore misérablement dans le cœur des mortels. L’espoir du retour d’Eikos...

- ...Cela se peut-il?..

- Oui. Je le sens... Son esprit est toujours là, perdu dans les méandres du Faër. Faible, agonisant... mais présent. Il n’attend qu’une occasion pour revenir à la vie.

- Mais si cela arrivait... le Faër retrouverait son équilibre, et c’en serait fini de votre règne unique...

- C’est pour cela que nous devons nous assurer qu’il n’en sera pas ainsi! Et dans ce but, je compte sur vous, mes fils et mes filles... Seigneur Carnis, vous êtes l’un de mes plus puissants Thnesks. Vos loups-garous et vos garols répandent la lycanthropie sur toutes les terres, votre armée grossit chaque jour. Envoyez vos créatures à la recherche d’Eikos! Je sens son esprit embryonnaire hurlant son désir de renaître. Je vous charge de le retrouver.. et de l’en empêcher!

Le Seigneur des Loups s’inclina respectueusement.

- Ce sera fait, Père.

Très loin de là, l’Elfe du Feu, comme pris d’une folie soudaine, se mit à hurler en sautant par-dessus le ruisseau.

- EMPECHEZ-LE! EMPECHEZ-LE!!

Brandissant sa dague, il se précipita en direction du loup-garou qui lui avait tourné le dos pour se diriger vers le vieux fermier. D’un bond leste, il planta sa lame dans la chair du monstre, qui hurla de douleur. La bête fuit en gémissant, laissant Gouldan sain et sauf face aux deux Elfes.

Ce dernier soupira de soulagement, ses jambes toujours flageolantes, et observa la dague ensanglantée dans la main noire du jeune Elfe qui venait de le sauver.

- Une lame en argent?.. Par Eikos, une chance que vous soyez bien équipés!..

- La chance n’a rien à voir avec ça, Messire, expliqua la jeune femme au teint pâle. C’est un cadeau que son père lui a donné quand nous avons quitté le Volcan de Saltia... Il savait que les loups-garous seraient l’un des nombreux dangers que nous aurions à affronter en prenant la route. Nous ne pouvions pas rester là-bas, aucune de nos deux familles n’acceptait notre union...

- Ne sentez-vous pas la folie qui le ronge? continua l’Elfe du Feu en fixant le fermier. Thneskos va provoquer la fin de Katura!!

- Il est comme ça depuis qu’on a quitté Saltia... soupira la jeune femme en observant son compagnon. Les Elfes du Feu sont des créatures de Thneskos, vous savez... Sa folie se reflète en eux.

Puis elle se tourna vers Gouldan, caressant son ventre rond.

- J’arrive à terme, et aucune auberge ne nous a acceptés...

- Vous pouvez vous reposer dans ma bergerie, si vous voulez, proposa le vieux fermier.. C’est pas l’grand luxe, mais vous y serez au chaud...

- Merci infiniment, Messire!

- Thneskos pervertit les Thnesks et affaiblit les Phuomes! Ils ne pourront plus nous aider! Nous allons tous mourir si vous ne faites rien!

- Viens... fit la jeune femme en prenant la main noire de son partenaire. Allons nous reposer dans la bergerie de ce gentil Sire...

Gouldan remplit son seau avec l’eau du ruisseau, puis conduisit le couple incongru jusqu’à sa ferme. Il les fit rentrer dans la bergerie, remplit l’abreuvoir des kramcheks, et installa une couche sommaire avec la paille au sol. Les deux Elfes épuisés s’y assirent, la jeune femme tenant son ventre rebondi.

- Bon, bah... Je n’ai pas grand-chose à vous proposer à part un peu de vieux fromage, soupira le berger. Mes kramcheks n’ont plus donné de lait depuis des semaines... J’vais vite voir au marché si je peux faire un échange pour obtenir de quoi préparer un repas ce soir.

Gouldan et son chien sortirent de la bergerie, laissant le couple se reposer, et prirent le chemin vers le village un peu plus loin, derrière une colline rocheuse. Celui-ci était composé de quelques maisons de pierre et de bois en piteux état, aux toits de chaume, formant des ruelles de terre sèche.

Ils arrivèrent sur la place du marché, qui se terminait. Gouldan approcha d’un stand proposant quelques fruits et légumes abîmés, que le marchand commençait à ranger.

- Messire... j’ai deux pauvres Elfes affamés dans ma bergerie, qui...

- Donnez-moi une Couronne, et vous pourrez choisir un kilo de ce que vous voudrez sur mon étalage, coupa le marchand.

- Les affaires n’ont pas été très bonnes ces derniers temps. Accepteriez-vous un de mes fromages de kramchek en échange?..

- C’est une plaisanterie? Du balais, vieux débris!!

Gouldan soupira, et s’approcha d’un stand de poissons. La vendeuse se tourna vers lui.

- Madame... J’ai deux Elfes affamés dans ma bergerie, et j’ai plus grand chose à leur offrir à manger... Ils sont épuisés, et la p’tite attend un heureux événement.

- ... C’est vrai?.. fit la jeune femme, émerveillée. Oh, un petit bout d’Elfe au village, ça ne peut qu’attirer sur nous le regard de Phuomos! Prenez donc ces trois belles truites, Messire Gouldan, importées du fleuve Destriate par salaison.

- Merci infiniment!!

Ravi, Gouldan accepta bien volontiers l’odorant cadeau que lui présenta la marchande, puis s’empressa de retourner à la ferme, suivi par Gouma qui semblait tout autant désireux de goûter aux poissons que son maître.

Quand le vieux fermier pénétra dans la bergerie, impatient de raconter sa trouvaille aux Elfes, seuls les pleurs d’un bébé lui répondirent.

Il découvrit le macabre spectacle du couple elfique sans vie, mort d’épuisement sur la paille, la jeune fille ayant consacré ses dernières forces à la mise au monde du fruit de leur amour improbable.

Gouldan, ému, prit le bébé Elfe dans ses bras.

- Qu’est-ce que je vais faire de toi, p’tit machin, maintenant?.. Avec quoi, par Phuomos, je vais pouvoir te nourrir?..

Une femelle kramchek approcha en bêlant doucement, reniflant le bébé avec insistance. Gouldan soupira, et s’accroupit pour installer le nouveau-né le mieux qu’il put sous le ventre de l’ovidé.

- Allez, un petit effort, ma belle... Et toi, p’tit machin, essaye de récupérer c’que tu peux...

Le petit être se mit à sucer avidement la mamelle sèche de l’animal, qui la regardait avec curiosité. Gouldan observa sans trop d’espoir.

Une petite goutte de lait perla soudain à la commissure des lèvres du bébé, qui se mit à boire avec appétit.

Gouldan écarquilla les yeux, abasourdi.

- Du lait?!! Enfin?!.. Je... je n’arrive pas à y croire... C’est un miracle!!

Il se mit à rire de joie, caressant ses bêtes et son chien affamé. Ce dernier rejoignit rapidement le nouveau-né sous les mamelles de la kramchek pour partager ce festin inattendu.

En haut de la colline rocheuse dominant le petit lopin de terre du fermier, un majestueux cheval noir, à la longue crinière ondulée, aux yeux rouges et aux sabots d’or brillant, observait la bergerie.

***

- Et trois pelotes de laine blanche, ça fera une Couronne!

- Un gros tome de kabarak? Une Couronne et deux Sceptres, Messire Pellot!

- Je vous fais un lot de trois pelotes de chaque couleur pour seulement une Couronne et sept Sceptres.

- Les petits fromages de kramcheks sont à trois Sous chacun, je vous en mets cinq?

La place de marché du village était florissant. Le stand de Gouldan regorgeait de fromages frais et de laines colorées. Le vieux fermier portait des vêtements propres, il avait de bonnes joues, des cheveux argentés et une barbe bien taillée. A ses côtés se tenait une petite fille aux oreilles pointues et aux yeux rouges, à la peau couleur caramel, aux cheveux noirs coupés court, portant une jolie robe de lin blanche. Imitant leurs collègues marchands, ils commencèrent à ranger leurs produits dans des caisses de bois.

- Encore un jour de marché fructueux, aujourd’hui! Atenae, range ce qui reste dans le chariot, s’il te plaît.

- Attend, Oncle Gouldan! Regarde, des saltimbanques!

La petite fille se tourna et vit un groupe d’artistes colorés se diriger vers la place en jouant une musique joyeuse et entraînante avec leurs luths, flûtes et tambourins.

- Venez, admirez! Les jongleurs, les acrobates, les clowns!! Approchez, approchez!

Les villageois se rassemblèrent autour de la troupe et les admirèrent en applaudissant leurs prouesses. Atenae rit de bon cœur, tout en caressant le vieux chien de Gouldan. Le poil de Gouma s’était grisé, mais il était en forme pour son âge, et appréciait ces tendres attentions.

A la fin du spectacle, Gouldan approcha et tendit quelques Couronnes aux saltimbanques.

- Merci beaucoup pour votre générosité, Messire!

- Vous êtes très talentueux, bravo!

- Vous allez dans tous les villages d’Otroi? Demanda Atenae avec curiosité.

- Oui, nous voyageons à travers le Royaume de Kindun pour apporter un peu de bonne humeur à tous... et tenter de réveiller Phuomos pour attirer ses grâces. Bien que votre village ne semble pas en avoir autant besoin que bon nombre de ceux que nous avons visités...

- Est-ce que vous comptez aller à Saltia? Oncle Gouldan m’a dit que c’est de là que viennent les Elfes comme moi.

- Oh, euh... Non, ce n’est pas notre direction. Les Elfes n’ont pas de monnaie... Et puis, en tant que créatures de Phuomos, ils n’ont pas vraiment besoin de nous. De plus, hum, nous préférons éviter les Elfes du Feu. Ils sont particulièrement agressifs ces derniers temps...

- Ah, ça s’comprend, soupira Gouldan. J’ai promis à ma gamine de l’amener à Saltia un jour, mais ça fait si loin pour un vieux comme moi, et un p’tit bout comme elle. On attendra une autre occasion.

- Vous revenez quand?

- Oh, pas avant un moment, petite damoiselle! Nous faisons tout le tour du Royaume de Kindun, ça nous prend plusieurs mois...

- Oh, c’est dommage!.. C’était bien!

- Ahah! Merci! Quand nous reviendrons, nous vous présenterons de nouveaux numéros!

- Allez, Atenae, fit Gouldan en tapotant doucement l’épaule de la petite Elfe. On range les marchandises et on rentre à la ferme! Amène la kabarake!

- Que le Faër soit avec vous, braves gens, fit le chef de la troupe en s’inclinant.

Suivant les instructions de son tuteur, la petite Elfe attela soigneusement la kabarake à la charrette, et y rangea le reste des marchandises. Puis elle s’installa confortablement sur le siège du conducteur, et laissa le vieux berger diriger l’équipage jusqu’à la ferme.

Alors que la charrette avançait lentement sur le chemin de terre, Atenae, se tenant à l’accoudoir de bois, se tourna vers Gouldan.

- On aurait peut-être pu proposer de les payer pour nous amener à Saltia, dis, Oncle Gouldan?.. On a gagné beaucoup de Couronnes, avec tous les visiteurs des villages de la région qui viennent acheter à manger ici.

- Je n’sais pas, mon p’tit agneau... Tu sais, même en voyageant nombreux, ça reste dangereux de traverser Otroi, à notre époque. Sûr, ça s’est calmé par ici, mais on entend toujours des histoires de morts-vivants dans le royaume. Sans les Phuomes pour contre-balancer, les Thnesks sont déchaînés. Sacha, le Thnesk des Chasseurs, il envoie ses fauves assoiffés de sang dévorer les troupeaux et les voyageurs... Des quenneors, des griffons, des ours...

-... Des loups-garous...

- Non, c’est le Thnesk de la Lycanthropie qui les contrôle, ceux-là. Tu te souviens? Je t’avais raconté...

- Ah, oui... Il envoie ses gros loups, les garols, contre les gens, et ça les transforme en loups-garous... Comme celui qui a attaqué mes parents...

- C’est ça... quand tu étais encore dans le ventre de ta maman. Je pense que c’est cette dernière lutte qui a eu raison de leurs forces...

Atenae baissa la tête tristement. Gouldan caressa sa main d’un geste rassurant.

- Allez, t’inquiète pas. Un jour, tu les verras, les Elfes... et les jolis arbres de la forêt de Saltia, tout comme dans les histoires. J’te l’promets.

En approchant du petit lopin de terre de Gouldan, Atenae sourit en constatant que les fleurs étaient de plus en plus belles et nombreuses autour de la maison. Puis elle détacha la kabarake de la charrette, et la ramena à son enclos, où l’herbe était abondante. Après plusieurs caresses fort appréciées de l’animal, la petite Elfe retourna auprès de Gouldan, qui terminait de ranger les fromages et la laine dans la pièce principale de la cabane. Puis il se tourna vers sa jeune protégée avec un sourire.

- J’ai pas oublié que t’as dix ans aujourd’hui, gamine! J’ai une surprise pour toi. Tu l’as bien mérité!

- C’est vrai? Youpiiii!

- Ferme les yeux, Atenae... et ne triche pas!

Atenae fit semblant de fermer les yeux, gardant ses paupières à moitié ouvertes avec un sourire taquin.

-Dis donc, gamine, tu crois que je ne te vois pas? Tes yeux rouges brillent plus fort que des rubis! Tricheuse! Allez, allez, ferme les yeux. Sinon, je donne ta surprise au chien!

La petite Elfe finit par obéir, amusée, et abaissa ses paupières. Elle entendit Gouldan s’agiter dans la commode en bois de l’atelier, puis s’approcher d’elle. Elle sentit alors une douce chaleur contre ses bras.

- Tu peux ouvrir les yeux!

Atenae écarta les paupières, et découvrit avec ravissement une magnifique cape rouge sur ses épaules. Elle était douce et semblait bien imperméable.

- C’est une cape en laine de kabarake rouge. C’est très rare! Je l’ai achetée à un marchand ambulant, l’autre jour. Elle te protégera bien et te gardera au chaud.

-Elle est si jolie! Merci beaucoup, Oncle Gouldan!!

Ravie, la petite fermière enlaça son tuteur tendrement. Il lui sourit et tapota son dos.

- A présent, va amener les kramcheks au pré, pendant que je prépare ton gâteau.

- J’y vais, Oncle Gouldan! J’aime bien aller au pré... Je reverrai peut-être ce beau cheval noir que j’ai aperçu l’autre jour.

- Comment ça? Quel cheval noir?

- Je ne sais pas, je le vois souvent au loin.

- Y’a pas de cheval ici, gamine, personne n’a les moyens d’en avoir un... Mais si tu le vois, ne t’approche pas. S’il n’a pas de maître, il est sans doute sauvage, ou malade...

- D’accord...

Gouldan donna à Atenae une gourde d’eau, puis la petite Elfe se rendit à la bergerie. Elle sortit les kramcheks, devenus plus nombreux grâce aux dernières naissances, et les dirigea sur la route qui menait à la prairie, comme Gouldan lui avait appris à le faire depuis qu’elle était toute petite.

Les bêtes la suivirent docilement sur le chemin. Elle respira l’air frais qui embaumait le parfum des fleurs et la rosée, écoutant le chant des oiseaux non loin.

Arrivée dans un pré verdoyant, elle s’installa sur un rocher et surveilla les bêtes pendant qu’elles se repaissaient de l’herbe abondante. Atenae s’amusa à regarder les papillons et les lapins sautiller aux alentours.

Bientôt, la soif se fit sentir, et elle but un peu d’eau de sa gourde. Au bout d’un moment, elle s’étira, commençant à trouver le temps long... lorsqu’elle entendit approcher des bruits de sabot dans l’herbe, derrière elle.

Elle se retourna, et aperçut, à quelques pas, un magnifique cheval noir, à la longue crinière ondulée, aux yeux rouges et aux sabots d’or. Timidement, elle approcha. Il semblait presque irréel sous les rayons des soleils. Mais il avait beau être sublime, cet animal restait imposant. Impressionnée, elle recula d’un pas. Aussitôt, le cheval fit un pas en sa direction. Elle recula un peu plus, il avança encore.

Avec prudence, Atenae s’approcha et tendit la main vers le chanfrein du cheval, qui ne bougea pas et la regarda. L’animal accepta bien volontiers ses douces attentions, et se laissa faire avec docilité.

- Alors, tu es bien réel... doux et chaud!.. Et si beau... un beau diamant noir et précieux!..

La jeune Elfe resta longuement contre lui, à le caresser et suivre ses courbes musclées de sa petite main. Elle pouvait sentir sa respiration, comme synchronisée avec la sienne, et leurs cœurs battre au même rythme. Elle sourit, heureuse de cette compagnie, écoutant le chant des oiseaux et le bêlement reposant des kramcheks.

Soudain, le sol se mit à trembler. Cela n’était plus arrivé depuis longtemps, et les secousses semblaient bien plus fortes que d’habitude. Les kramcheks affolés prirent la fuite en tous sens, tandis que le cheval noir se cabra en hennissant, pris de panique.

Atenae courut en direction de la ferme, au milieu des kramcheks affolés. Le sol furieux souleva des nuages de poussière, des arbres et des rochers tombèrent tout autour d’elle. Rapidement, le cheval disparut de son champ de vision. Terrorisée, elle accéléra jusqu’à la cabane.

Son cœur se serra lorsqu’elle vit la ferme totalement écroulée, et la tête du vieux chien dépasser de sous les décombres. Alors qu’elle se dirigeait vers le corps de Gouma, Gouldan courut vers elle en criant, surgissant de derrière un tas de débris.

-ATENAE, NON, N’APPROCHE PAS!! C’EST TROP DANGEREUX!!!.

Elle accourut vers son tuteur, mais soudain une secousse très forte provoqua une énorme fissure dans le sol. La terre craqua et s’ouvrit à quelques pas de la petite Elfe, qui hurla en voyant Gouldan chuter dans le précipice, et se retenir de justesse à la paroi.

Les secousses se stoppèrent aussi rapidement qu’elles avaient commencé. Atenae se précipita vers la crevasse, et regarda Gouldan qui se tenait en contrebas par le bout des doigts.

-Tiens bon, Oncle Gouldan!! Je vais chercher une corde!!

- Tout est sous les décombres, tu n’auras pas le temps!!

- Vite, prend ma main!!

- Je suis trop lourd pour tes petits bras, tu tomberais avec moi!! C’est trop tard, gamine, j’tiendrai pas plus longtemps... Écoute... Tu dois aller à Saltia! Les Elfes prendront soin de toi, t’es une des leurs, Atenae! Va les retrouver, promets-le moi!

- Viens avec moi, Oncle Gouldan! On ira tous les deux!

- Je peux pas, mon p’tit Phuome... je suis trop vieux... mais t’es une grande fille, maintenant... tu seras courageuse, hein? Promis?..

A bout de forces, le vieux fermier lâcha prise. La petite Elfe assista impuissante à la vision de son corps disparaissant dans l’abîme, silencieux et résigné. Les larmes aux yeux, elle hurla son nom comme si cela avait le pouvoir de le faire revenir, se penchant en avant dans le vain espoir de le rattraper juste à temps. Mais ce n’était que pour glisser à son tour, et se sentir aspirée par le vide du gouffre, prête à rejoindre le vieux fermier dans l’oubli. La terreur fit battre son cœur à tout rompre.

Mais alors qu’elle s’attendait à ne plus voir que la nuit, elle sentit soudain que quelque chose la retenait par sa cape. Rapidement, elle fut tirée en arrière par une force inconnue, et ramenée saine et sauve sur la terre ferme.

Elle se retourna, prête à remercier chaleureusement la personne qui l’avait sauvée, pour se retrouver nez à museau avec un loup monstrueux. Ce dernier était bien plus grand qu’un chien, à l’épais pelage écaille-de-tortue inhabituel, et aux yeux jaunes luisant d’intelligence cruelle. Atenae recula en observant la créature, et rata un battement de cœur en comprenant qu’il s’agissait d’un garol, ces bêtes monstrueuses qui transmettaient la lycanthropie.

Alors qu’elle se demandait pourquoi il l’avait rattrapée, il poussa un terrible rugissement, prêt à bondir sur elle. Juste avant qu’il ne claque sa mâchoire sur sa peau caramel, un violent choc l’éloigna soudain de plusieurs mètres.

Le cheval noir était revenu, et semblait bien décidé à ne pas laisser cette créature s’en prendre à la petite fille. Atenae se leva précipitamment, et d’un bond agile depuis un rocher proche, atterrit sur le dos de son nouveau compagnon et protecteur.

Elle s’agrippa aussi fort qu’elle put à l’encolure d’ébène de l’étalon, tandis qu’il s’éloignait au grand galop de la menace. Le garol les observa, renonçant visiblement à toute poursuite en constatant la vitesse du coursier. Atenae laissa les sabots de sa monture inattendue la mener loin d’ici, sentant ses larmes couler en pensant à la disparition de Gouldan, de Gouma, de son foyer, et de tout ce qu’elle avait connu depuis toujours.

Très loin de là, le Thnesk de la Lycanthropie se leva de son fauteuil, et fit les cent pas devant une immense cheminée de pierre aux piliers sculptés en forme de canidés hurlants.

- ... Cette jeune bâtarde...

Allongé sur un large tapis rouge sombre, le grand loup noir qui le secondait l’observa.

- Vous pensez que cela pourrait être elle, Maître?

Ils se tenaient dans la partie salon d’une immense pièce en longueur, dont les murs de pierre sombre étaient ornés de hautes arches gothiques. Quelques chandeliers éclairaient faiblement la salle, révélant une longue table de bois lustré sur laquelle étaient posés quelques bouteilles et calices ouvragés. Par les hautes fenêtres se distinguaient entre les rideaux de velours rouge le scintillement des étoiles nocturnes, et une grande lune brillante.

L’homme se stoppa, pensif, et se tourna vers le loup noir, ses yeux rouges reflétant le feu de la cheminée.

- C’est possible... mais c’est encore trop tôt pour en avoir la certitude. Envoie les garols, Lupkor, nous allons suivre cette enfant Elfe au plus près...

Sur Otroi, Atenae et l’étalon noir galopèrent durant des heures. Tout autour d’eux s’étendait le même spectacle de désolation: des bâtiments écroulés, des arbres à terre, une nature dévastée... A part quelques cadavres écrasés sous des décombres, ils n’avaient rencontré personne. Tous deux étaient épuisés, affamés, assoiffés et perdus, ignorant où aller.

Atenae cria dans l’espoir d’attirer l’attention de n’importe qui susceptible de l’aider. Mais seul lui répondit le sifflement du vent à ses longues oreilles, et des gémissements lointains d’animaux aussi affamés qu’elle.

Elle descendit de cheval et observa autour d’elle, cherchant la moindre trace d’un campement, d’un marché abandonné ou d’une auberge où elle pourrait trouver de quoi manger. Sa bonne vue elfique lui permit de déceler des traces de roues de chariot sur le sol desséché, qui semblaient relativement récentes. Elle appela aussitôt Diamant et courut en suivant les marques au sol.

Elle aperçut rapidement au loin quelques roulottes colorées, et sourit, pleine d’espoir, reconnaissant les saltimbanques qui étaient passés au village.

- Diamant, viens, vite! La troupe est là! Ils ont sûrement des provisions avec eux, et ils pourront nous conduire à Saltia, à présent!

La petite Elfe approcha timidement des saltimbanques qui avaient le dos tourné, occupés à quelque activité.

- Excusez-moi... s’il vous plaît... Vous n’auriez pas de quoi manger?..

Ils se tournèrent alors lentement dans sa direction, et Atenae poussa un hurlement de terreur: ils avaient tous été transformés en zombies. Elle recula en tremblant alors qu’ils se dirigeaient vers elle en gémissant, le regard mort. Ils ne tardèrent pas à l’encercler.

Elle resta tétanisée, se demandant avec horreur si c’est ainsi qu’elle allait mourir, dévorée par ces immondes morts-vivants. Soudain, elle vit une ombre passer au sol. Un bruyant clappement d’aile pareil à un coup de tonnerre lui fit lever la tête, et elle aperçut alors dans le ciel gris la silhouette d’une créature qu’elle n’avait encore jamais vue auparavant.

Un dragon à la forme humanoïde, faisant deux fois la taille d’un homme, aux écailles noires et dorées et aux larges ailes de chauve-souris, survolait la scène, observant la petite fille et les zombies d’un air calculateur. Puis, le monstre aussi étrange que magnifique vint se poser brutalement entre les zombies et la jeune Elfe, lui offrant un sursis temporaire. Alors que les morts-vivants reculèrent en gémissant, le géant écailleux fit aller son regard entre Atenae et eux, semblant hésiter.

Il se tourna finalement vers les zombies, les attrapa et les dévora dans sa puissante mâchoire allongée, déchirant leurs membres aussi facilement que des brins d’herbe. Terrorisée, Atenae courut se cacher plus loin, mais ne parvint pas à détacher son regard de ce singulier mais sanglant spectacle.

Elle observa en silence, effrayée autant que fascinée, la créature se repaître de la chair des morts-vivants, le remerciant intérieurement pour lui avoir ainsi sauvé la vie. Elle ne remarqua pas la présence d’un autre monstre derrière elle : à quelque distance, un garol assistait lui aussi à la scène avec intérêt.

- C’est elle!! fit le Seigneur des Loups en se levant brusquement de son fauteuil.

- Vous en êtes sûr, Maître?..

Près de la cheminée dans son grand château, le Seigneur Carnis écarquilla les yeux sous le choc de la révélation offerte par la vision du garol, à des dizaines de milliers de kilomètres de là. Dans un geste élégant, il passa sa main aux longs ongles noirs dans son épaisse chevelure brune, et se tourna vers le grand loup ténébreux.

- Comment expliques-tu sinon que ce dragon ait préféré se nourrir de viande putride de zombie plutôt que de chair elfique fraîche?

- ...C’est effectivement un bon indice, grogna Lupkor avec un air de profond dégoût.

- Cette enfant a échappé à tous les dangers depuis des années. Et ce pouvoir sur les animaux... C’est elle, Lupkor, il n’y a plus aucun doute possible.

- Dois-je lancer les garols?

- La tuer n’a jamais fait partie du plan.

- Mais... dans ce cas, comment comptez-vous vous y prendre pour éliminer l’esprit d’Eikos en elle?..

Le Thnesk se dirigea d’une démarche féline vers la porte-fenêtre menant sur le balcon de l’étage, et sortit dans le froid glacial de la nuit, nullement incommodé par la rudesse du climat. Il observa pensivement les hautes montagnes enneigées au loin, et croisa les bras sur son torse robuste.

- C’est là toute la difficulté de notre tâche. Si nous la tuons, nous n’aurons qu’un sursis de quelques années, le temps qu’Eikos trouve un nouveau... réceptacle. Non... ce que nous devons faire, c’est l’éliminer à l’intérieur de cette enfant... tant qu’il est de chair et de sang, vulnérable et influençable...

Frissonnant au milieu des entrailles putride et des roulottes, la petite Elfe observait l’impressionnant dragon noir, ignorant s’il allait à présent s’en prendre à elle, maintenant qu’il avait mangé le dernier saltimbanque.

- ... Je... Bonjour... euh... merci de m’avoir sauvée des zombies, et euh... de ne pas m’avoir mangée... dit doucement la jeune orpheline.

- Toi aussi, tu dois être affamée.

- Oh! Vous pouvez parler!

Le dragon sourit doucement, puis brisa la paroi de bois coloré d’une des roulottes d’un seul coup de son puissant poing griffu. Il passa sa main à l’intérieur, récupéra un sac de toile, et le tendit à Atenae. En l’ouvrant, elle y découvrit avec émerveillement des fruits secs et du pain. Elle se rassasia en offrant à son sauveur des regards reconnaissants. Il lui adressa un sourire.

- J’ai vu une rivière en survolant la région, pas très loin, ajouta la créature de sa voix profonde. Viens avec moi, tu dois avoir soif.

La petite fille suivit le dragon avec curiosité. Alors que les soleils se couchaient lentement, ils arrivèrent en vue d’une jolie rivière au cours abondant. Le géant s’accroupit pour boire, et Atenae l’imita.

Alors qu’elle s’apprêtait à appeler Diamant pour qu’il vienne lui aussi s’abreuver, elle se sentit soulevée de terre: la créature l’éleva dans les airs en la tenant délicatement par sa cape, et la fit retomber rapidement dans l’eau. Atenae cria au contact du courant froid, mais une fois la surprise passée, elle sourit et profita de cet agréable bain frais et revigorant.

En riant, la petite Elfe projeta de l’eau sur le géant écailleux. Celui-ci, amusé, lui rendit la pareille, et ils jouèrent à s’éclabousser durant un petit moment.

Le dragon fit une soigneuse toilette. Atenae profita également de cette baignade pour se laver entièrement, ainsi que ses vêtements et sa cape toute neuve.

- Je n’avais jamais rencontré de créature comme toi auparavant... affirma-t’elle d’une voix admirative.

- Je suis un dragon. Je viens de Borcelande, une terre très lointaine. J’ai dû la quitter car je suis poursuivi... et Borcelande commence à devenir invivable. Plus de nourriture, une véritable fournaise... Mais, visiblement, ce n’est pas mieux ici. Tu es la première personne vivante que je rencontre depuis que je suis arrivé.

Atenae soupira tristement, puis finit de se laver et retourna sur la rive avec ses vêtements trempés. Elle grelotta: la nuit tombait, et il ne faisait pas chaud. Alors qu’elle se demandait comment elle allait pouvoir se sécher, elle vit la créature sortir de l’eau à son tour, et rassembler des branches.

Puis le dragon se pencha au-dessus du tas de bois, et poussa un rugissement. La petite fille sursauta: un feu brûlant surgit soudain du gosier du géant, et vint enflammer les branches. Le dragon l’invita à s’asseoir près de ce feu de camp bienvenu.

Atenae s’installa bien confortablement contre les flancs de la créature allongée sur la terre. La chaleur du feu sécha rapidement sa peau et ses vêtements.

- Comment t’appelles-tu? Demanda le géant.

- Atenae. Je me rends à Saltia, la forêt où vivent les Elfes... en espérant que là-bas, ça soit encore vivable.

- Je te le souhaite, mais n’aie pas trop d’espoir. Partout où je suis allé, je n’ai rencontré que la mort et la désolation. J’ignore si Katura survivra encore longtemps...

- N’y a-t-il donc aucun endroit sûr?..

- J’ai entendu dire que jusqu’à présent, le Monde de la Nuit est la seule terre qui semble épargnée. Certains disent que c’est parce que c’est le berceau de nombreuses créatures de Thneskos, et que leur dévotion les mettrait à l’abri de sa folie. Mais je pense que la raison est toute autre. Depuis le Grand Cataclysme, le Faër du Monde de la Nuit a été corrompu. Il a évolué avec le Faër de Thneskos beaucoup plus présent que dans les autres terres. Un peu comme un poison distillé petit à petit... on finit par être immunisé. C’est pourquoi il est préservé... pour le moment.

- Mais alors, tu pourrais te rendre là-bas? Tu y trouveras de quoi manger.

- Oui, sûrement... mais, hélas, son climat est bien trop froid pour les dragons. Nous venons d’un pays chaud, la Chimérie... Nous ne pourrions pas survivre longtemps sur une terre comme le Monde de la Nuit. Allez, assez bavardé... il est temps de dormir. Demain, je t’escorterai jusque Saltia.

- C’est le Faër qui t’a mis sur mon chemin! Bonne nuit, dragon!

Elle déposa un bisou sur le large museau de son nouvel ami, puis s’installa du mieux qu’elle put contre ses écailles lisses, et ferma les yeux pour chercher le sommeil.

Le lendemain, ils s’éloignèrent de la rivière afin de partir en quête de nourriture. Elle regarda partout autour d’eux, près des arbres encore en vie, sous les rochers, mais ne trouva aucune plante qui semblait mangeable parmi les rares qui poussaient.

Atenae soupira, et regarda si elle vit l’étalon noir dans les parages , mais ne le trouva nulle part.

- Diamant!! Où est-tu, Diamant?!

- Qui est-ce?..

- Un cheval qui m’accompagne depuis que j’ai quitté la ferme d’Oncle Gouldan. Tu... tu ne l’as pas mangé, hein?

- Crois-moi, j’aurais été ravi de le faire si je l’avais vu.

Ils cherchèrent dans les trous au sol, les creux des arbres, sous les rochers, mais ne trouvèrent aucun animal.

- Pas le moindre gibier! Gronda le dragon. Et je ne sens rien à des centaines de mètres à la ronde!!

- ...Nous pourrions voler ensemble jusque Saltia, et voir d’en haut si on trouve quelque chose?..

La créature aux écailles noires soupira, et s’accroupit pour se baisser au niveau de sa jeune compagne.

- Écoute, Atenae... je ne peux pas rester avec toi plus longtemps. C’est trop dangereux. La faim va me faire perdre la tête, et je risquerais de m’en prendre à toi. Et je m’y refuse!

- Mais...

- Je dois aller sur une autre terre, il n’y a rien pour moi ici.

- Tu me laisses?! Mais tu m’avais promis de m’escorter jusqu’à Saltia!!..

- Je sais, je suis désolé... mais je ne pourrai pas tenir en me contentant de viande de zombie!.. Et je ne veux pas te faire de mal, tu es la seule amie que j’ai eu depuis que j’ai quitté Borcelande... Mais il existe un moyen pour que nous restions en contact.

Le dragon plongea sa main dans sa poche ventrale, sous d’épaisses écailles dorées qui l’avaient cachée jusqu’à présent. Il en sortit un objet étrange, en forme de très gros œuf blanc aux reflets nacrés.

- Regarde... c’est mon oolithe. Une gemme draconique que chacun d’entre nous possède dès sa naissance.

- Oh! Elle est magnifique!.. fit Atenae en observant la gemme avec émerveillement.

La créature lui tendit son bien d’un geste solennel. Atenae le prit à contre-coeur.

- Garde-la précieusement, ne t’en sépare sous aucun prétexte. Elle me transmettra tes émotions. Si tu es en danger, où que tu sois à Katura, utilise-la pour m’appeler et je viendrai au plus vite. Tu me la rendras lorsque tu seras en parfaite sécurité, et pas avant. D’accord?..

- ...Ne m’abandonne pas...

- Grâce à mon oolithe, je serai toujours un peu avec toi.

-S’il te plaît, ne pars pas... tu ne m’as même pas dit ton nom!..

- Je ne peux pas te le révéler, c’est une question de sécurité. Il y a certaines personnes à ma recherche...

- ... Ton oolithe... Il ressemble à une grosse perle. Alors, je vais t’appeler Perle!.. Ça te plaît?..

- Perle! C’est très joli. Tu peux m’appeler ainsi, ça me ferait plaisir. Au revoir, petite Elfe... que le Faër soit avec toi.

- ... Au revoir, Perle... Et, bonne chance!..

Le dragon noir déploya ses grandes ailes membranées, et s’envola vers le ciel gris sous le regard larmoyant de la petite fille.

Elle reprit la route d’un pas las, tout en observant autour d’elle.

- Diamant!! Où es-tu?.. Ne me laisse pas toute seule, Diamant...

Elle marcha pendant des heures, épuisée et désespérée. La faim et la tristesse l’affaiblissaient progressivement à chaque pas.

Soudain, au détour d’une colline rocheuse, elle aperçut au loin les remparts d’une grande ville. Le cœur rempli d’espoir, elle accéléra autant que possible en direction du large pont-levis qui fermait l’entrée.

En voyant arriver une petite fille inoffensive, un garde posté sur le chemin de ronde en haut de l’épaisse enceinte de pierre ordonna à ses compagnons d’abaisser le pont-levis. Atenae le franchit et remercia le garde qui vint vers elle. Il portait un tabard par-dessus une cotte de maille bien entretenue, un casque et une lourde hallebarde.

- Quel est cet endroit, Messire?..

- Seccors, la dernière cité humaine avant les Montagnes. On vient depuis les quatre Comtés de Kindun pour s’y mettre à l’abri.

- Alors, vous... vous avez à manger?

- Oui, mais il faudra payer! Si tu n’as pas d’argent, tu pourras trouver du travail, on a besoin de main d’œuvre pour renforcer les fortifications. Et pas de grabuge! Au premier écart de conduite, direction les geôles! Compris?

-...Compris, Messire...

Atenae pénétra dans la ville, impressionnée. Les maisons à colombage étaient hautes et ne semblaient pas avoir trop souffert jusqu’à présent des séismes et autres plaies que subissait Otroi de plus en plus lourdement. Les rues étaient fortement peuplées, aussi bien par des Humains que par des Ménors, les petites gens des Montagnes venues également trouver refuge dans la grande cité.

Voyant l’insigne d’une auberge, la petite Elfe ouvrit la porte et entra dans l’établissement. Se faufilant au milieu des nombreux clients, elle approcha de l’aubergiste.

- Messire, j’aurais besoin d’un repas et une chambre... Est-ce que vous accepteriez de...

- Ça fera sept Couronnes, gamine.

- Sept?! Mais c’est énorme! Je n’ai pas d’argent...

- Je ne fais pas dans la charité, les temps sont durs pour tout le monde.

- Je me disais que peut-être je pourrais travailler pour vous? Je peux passer le balais ou faire la vaisselle...

- J’ai déjà assez d’employés. Va chercher du travail et reviens quand tu auras de quoi payer.

Puis il l’ignora et retourna s’occuper de ses clients. Dépitée, la petite Elfe sortit de l’auberge, son ventre criant famine.

Elle se rendit sur un chantier près des remparts, où des ouvriers travaillaient au renforcement des fortifications pour protéger la ville des monstres et des tremblements de terre. Elle leur proposa ses bras contre quelques Sous, mais la réponse était partout la même: elle était trop petite, trop fragile, trop frêle. Elle ne parvint nulle part à trouver un travail, et commença à avoir de plus en plus faim.

Elle se dirigea jusqu’à la place centrale de la ville, où se tenait un grand marché. Atenae approcha de l’étalage d’un marchand Ménor qui vendait des fruits et légumes. Ses produits semblaient bien frais et charnus, et la firent saliver. La jeune orpheline se tourna vers le vendeur, un petit homme faisant à peine sa taille, portant une courte barbe et des vêtements de lin bien ajustés.

- S’il vous plaît, je suis affamée, je peux prendre juste quelques champignons?..

- En temps normal, ça me ferait très plaisir d’aider une gentille petite Elfe dans le besoin. Mais j’ai du mal à joindre les deux bouts, tu sais... j’ai une famille à nourrir.

- Vous accepteriez d’échanger quelques légumes contre autre chose?..

- Désolée, petite, je n’accepte que les Couronnes. Mais si tu as des objets précieux, tu peux aller les vendre à l’orfèvre, par exemple.

Instinctivement, Atenae caressa la bosse formée par l’oolithe de Perle rangée sous sa cape rouge, l’air pensif.

- Attends une minute, petite! Qu’est-ce que c’est que ça?

Voyant la lueur émise par l’oolithe à travers la laine rouge, le marchand Ménor souleva la cape d’Atenae, et vit la perle nacrée. Il écarquilla les yeux, frappé de stupeur.

- Mille marcassins, mais c’est un oolithe!! Ça vaut une fortune! Où as-tu trouvé ça?!! Si tu me le donnes, je te laisse tout mon étalage!

- Non, désolée, ce n’est pas à vendre.

Atenae recula. Sans lui demander son avis, le Ménor s’empara de l’oolithe et l’examina, fasciné. La petite Elfe fronça les sourcils.

- Laisse-le moi, et je te donne tout le contenu de mon chariot, et mes deux mammouths avec!

-J’ai dit non!! Rendez-moi mon œuf!!

Le Ménor tenta de garder pour lui la précieuse gemme, et recula lorsqu’Atenae essaya de la lui reprendre. Furieuse, elle lui mordit sauvagement la main. Il hurla de douleur, et elle récupéra rapidement l’oolithe. Alors qu’elle le rangeait à nouveau soigneusement dans sa cape, les cris du marchand attirèrent un garde qui arriva en courant, agrippant sa hallebarde.

- Je t’avais dit de te tenir tranquille, gamine!! Elle vous ennuie, Messire Montgris?!

- Cette sale petite sauvage m’a mordu!!

- C’est lui!! Il voulait me voler mon œuf! Cria Atenae.

- Tu te moques de moi?! Messire Montgris est un Ménor respectable! Pourquoi irait-il voler pour manger?!

- Mais non, ce n’est pas...

- Elle... elle a tenté de me chaparder des champignons, fit Montgris en frottant sa main endolorie.

- Ne vous inquiétez pas, Messire, nous allons nous occuper de cette vermine.

Le soldat empoigna fermement Atenae par le bras, et la tira en direction du quartier général de la milice, un modeste fortin non loin de la grande place. La petite Elfe cria de douleur et se débattit vainement. Insensible à ses cris, il la jeta sans ménagement dans un cachot aux sous-sols.

- Eh ben, j’espère pour toi que t’as eu le temps d’te faire des amis, parce que tu risques de croupir ici un bon moment avant que les autorités se penchent sur ton cas!

Le garde referma la porte grillagée dans un bruyant « CLANG! », et s’éloigna.

Atenae se recroquevilla au fond de la cellule en serrant contre elle son précieux oolithe, et pleura silencieusement, adossée au mur de pierres grossières et humides.

Lentement, un rat s’approcha, l’air curieux, et l’observa. Il la renifla avec un doux couinement. La petite fille se tourna vers lui, et essuya ses yeux humides.

- Ne me regarde pas comme ça... dit-elle au rongeur curieux. Tu penses que j’aurais dû accepter la proposition du Ménor?.. Avec tout ce qu’il m’offrait, j’aurais pu tenir jusqu’à Saltia, et même en faire profiter les Elfes... Mais je ne voulais pas me séparer de Perle... Son œuf, c’est tout ce qu’il me reste de lui, tu comprends?..

Elle serra l’oolithe contre elle, et tenta de transmettre sa tristesse à Perle à travers sa gemme, comme il lui avait expliqué, afin qu’il vienne la sortir de là. Mais il ne vint pas. Peut-être était-il trop loin, ou endormi... ou mort?.. Elle préféra ne pas y penser.

Alors qu’elle caressait gentiment le poil brun du petit rat, elle entendit le garde approcher et ouvrir la porte de la cellule.

- T’as d’la chance, quelqu’un vient de payer pour ta libération.

- Comment? Mais... je ne connais personne ici, ce n’est pas...

- Pas mon problème. Il t’attend à la réception. Allez, dégage!

La petite Elfe sortit de la cellule, perturbée, et marcha dans le couloir menant à l’entrée du poste.

- Est-ce Messire Montgris qui est venu s’excuser? Ou quelqu’un qui souhaite que je travaille pour lui? Ou alors.. mais oui! C’est sûrement Gouldan!! Il a survécu, a trouvé lui aussi refuge à Seccors, et il m’a vue!!

Pleine d’espoir, Atenae sourit, courut sur le sol dallé du couloir, pénétra dans le hall d’entrée... et se stoppa en voyant un homme inconnu qui la regardait arriver.

Debout au milieu de la salle d’accueil du fortin de la milice, il était grand, et bien habillé. Il portait un large chapeau noir à plumes sur sa longue chevelure brune ondulée. Des favoris encerclaient élégamment son visage, renforçant son charisme naturel. Il portait un long manteau noir et rouge, et des gants de cuir sombre. Sa posture noble et élégante différait de celle des paysans du royaume de Kindun. Surprise, la petite fille l’observa, tandis qu’il s’approchait et lui adressait la parole d’une voix grave et posée.

- Bonjour, jeune damoiselle. Je suis très honoré de faire ta connaissance.

- ...Bonjour, Messire... Excusez-moi, mais... Qui êtes-vous?.. demanda la petite orpheline intimidée.

- Simplement un riche seigneur qui souhaite accorder sa protection à une ravissante petite orpheline. Je viens d’un monde lointain, mais j’ai quelques hommes de main sur Otroi qui m’ont alerté de ta situation.

- Oh... Euh, je... merci de m’avoir libérée, Messire...

- C’est normal. Tu es innocente, Atenae, je ne pouvais te laisser subir une telle injustice.

- Vous... vous connaissez mon nom?..

- Je t’observe depuis un moment. Je me suis pris d’affection pour toi. Je sais que la vie est difficile sur Otroi, surtout pour une petite fille sans famille. Et c’est là un point que nous avons en commun...

L’homme s’accroupit face à la petite Elfe, et regarda ses yeux rouges avec sérieux.

- Je suis seul dans mon grand château. Je n’ai jamais connu le bonheur d’un mariage, je n’ai pas d’enfant. Je souhaite mettre un terme à cette solitude. Je t’offre la chaleur et le confort d’un toit, de la nourriture, des vêtements neufs, la sécurité... simplement en échange de ta compagnie.

- Mais... pourquoi moi?.. Je ne suis pas la seule orpheline de tout Katura. Et puis... j’ai promis à Oncle Gouldan que j’irai à Saltia... chez les Elfes...

- Tu risques la mort en restant sur Otroi plus longtemps. Chez moi, tu ne manqueras de rien, et tu seras à l’abri de tous les maux qui frappent Katura. Laisse-moi être ton nouveau père adoptif, Atenae...

- Je... Non... Il n’y a pas de raison que je sois la seule à être sauvée. Je veux aller avec les Elfes et partager leur destin sur Otroi!... Je, je suis désolée... Je... merci encore de m’avoir libérée, Messire...

- Très bien. Si tel est ton choix, je l’accepte, fit le Seigneur Carnis en se redressant lentement. Je peux devenir ta nouvelle famille... mais tu ne dois venir à moi que de ton plein gré. Va donc rejoindre les Elfes, mais si tu changes d’avis, retrouve-moi sur le Monde de la Nuit. Mon château est situé dans les montagnes, la porte te sera toujours ouverte.

- ... Merci, Messire... au revoir!...

La petite fille prit poliment congé de l’étrange seigneur, et sortit du poste de la milice, perturbée. Elle concentra ses pensées sur Diamant, et courut hors de la ville pour tenter de le retrouver.

Le Seigneur Carnis sortit à son tour du fortin, et disparut dans l’obscurité d’une ruelle. D’une simple pensée, le Thnesk se retrouva instantanément dans son château, où l’attendait Lupkor.

- C’était donc cela votre plan... la faire venir ici? Demanda le grand loup noir.

- Exact. Mais je m’y suis pris trop tôt. Je dois revoir ma stratégie...

Un serviteur à tête de loup approcha de son maître, tenant un verre ouvragé contenant un liquide rouge. Il le tendit au Seigneur Carnis avec révérence, et ce dernier le prit délicatement dans sa main gantée de noir.

- Pourquoi ne pas l’avoir tout simplement forcée?

- Cela ne servirait à rien, répondit le lycanthrope avant de boire une gorgée du breuvage avec élégance. Elle doit ressentir l’envie de venir, et le besoin de rester. Si elle ne se sent pas chez elle, elle fera tout pour repartir. Or, il est absolument nécessaire qu’elle ne quitte jamais le Monde de la Nuit.

- Je vois où vous voulez en venir. Le Faër corrompu de cette terre la touchera, et Eikos s’éteindra progressivement en elle...

- Exactement. Et elle restera une petite bâtarde d’Elfes. Son heure venue, Eikos disparaîtra avec elle définitivement. Si elle reste n’importe où ailleurs à Katura, Eikos continuera à se développer à l’intérieur de cette enfant...

- Alors il faudra nous assurer qu’Atenae ne meure pas avant qu’Eikos ne se soit totalement éteint en elle, ou il trouvera rapidement un nouveau réceptacle.

- Oui, il nous faudra être vigilants et assurer sa protection aussi longtemps que possible. Il ne reste plus qu’à trouver le moyen de la persuader...

***

En quittant Seccors sous un ciel gris, Atenae découvrit avec bonheur que Diamant l’attendait non loin de là, sur la route de terre battue, au milieu des collines rocheuses et des buissons. Le bel étalon noir galopa aussitôt vers elle en hennissant, et elle le serra dans ses bras avec des larmes de joie.

- Diamant!! Je savais que tu ne m’abandonnerais pas...

Puis elle grimpa à nouveau sur son dos, et ils reprirent la route en direction de Saltia. Très vite, ils progressèrent à travers les Montagnes, berceau des Ménors qui séparait le royaume de Kindun à l’ouest et la grande forêt de l’est.

Observant autour d’elle, la petite Elfe constata que les Montagnes n’étaient guère engageantes. La route traversait des dénivelés abruptes, les pentes étaient raides, couvertes de roches, et offraient encore moins de végétation que les collines de Kindun. Chaque pas du cheval faisait dévaler des cailloux en contrebas. Au loin, dans les vallées grises, quelques mammouths cherchaient désespérément un peu de feuilles dans les buissons épineux.

- On aurait peut-être dû rester à Seccors... J’aurais sûrement fini par trouver du travail, qu’est-ce tu en penses?.. Ou bien, accepter l’invitation de ce seigneur étrange?..

Diamant s’ébroua et passa au-dessus d’un tronc d’arbre sec au milieu du chemin.

- Oui... Tu as raison. On doit retrouver les Elfes!

La petite fille prit son courage à deux mains, et continua à progresser dans les Montagnes, en caressant doucement son oolithe à l’intérieur de sa cape.

Après des jours de voyage pénible au milieu des rochers rugueux, se nourrissant de quelques rares champignons et baies décharnées, s’abreuvant à de maigres ruisseaux, Atenae et Diamant arrivèrent enfin à l’orée de la forêt de Saltia. Les jolis arbres dont lui avait parlé Gouldan étaient morts, gris et sans aucune feuille. Leurs immenses racines dépassaient de la terre sèche, rendant la progression difficile. Aucun chant d’oiseau, aucun rongeur courant sur les branches. Le silence était oppressant.

Le cœur serré, la petite Elfe observa au loin la silhouette du Volcan, demeure des Elfes du Feu, s’étirer au-dessus de la mer d’arbres immenses et squelettiques qui recouvraient cette partie d’Otroi. Elle descendit de cheval, et marcha sur le sol rugueux de la forêt à la recherche de la moindre trace de présence des Elfes.

Soudain, elle sentit des secousses sous ses petits pieds crasseux. Craignant un nouveau tremblement de terre, elle courut rapidement auprès de Diamant. Au loin, elle vit le volcan de Saltia s’illuminer, et, dans un vacarme de fin du monde, il projeta des roches en fusion et des flots de lave épaisse, qui se répandirent rapidement dans la forêt. Diamant hennit et se cabra, puis, pris de panique, galopa en tous sens, tandis que la petite Elfe terrorisée grimpa sur une grosse racine pour éviter la lave qui avançait à grande vitesse. De là, elle observa autour d’elle, transpirant sous la chaleur intense du magma qui se répandait, et rata un battement de cœur en remarquant une agitation de l’autre côté d’une coulée brûlante.

Un jeune couple d’Elfes, sales et vêtus de quelques feuilles mortes, semblait coincé sur une petite butte de terre, encerclée par des flots infernaux qui calcinaient le bois mort autour d’eux et les enserraient de plus en plus rapidement.

- Des... Des Elfes!!!... Par Phuomos, il faut les aider!! DIAMANT!! Viens, vite!!!


(à suivre sur https://livres.bookelis.com/fantastique/77234-Les-Chroniques-de-Katura.html)