L'écho Fragile

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Résumé

Synopsis : Les Âmes de Verre Le Trope : Amours de jeunesse et âmes sœurs séparées par un don maudit. L'Intrigue : À Baie Sainte-Catherine, certains naissent avec le "Reflet", la capacité de voir les regrets les plus profonds d'une personne en touchant sa peau. Éléonore et Gabriel étaient destinés l'un à l'autre, jusqu'à ce qu'un contact accidentel révèle à Gabriel un secret qu'Éléonore n'était pas prête à partager. Brisé, il s'est enfui. Vingt ans plus tard, Gabriel revient au village pour l'enterrement de son père. Leurs regards se croisent sur le quai, et le Reflet est plus puissant que jamais. Peuvent-ils s'aimer sans que le poids de leurs passés respectifs ne brise leurs âmes de verre ?.

Genre :
Romance
Auteur :
stephanefortin12
Statut :
Terminé
Chapitres :
10
Rating
n/a
Classification par âge :
13+

LE POIDS DU REFLET

NOTE DE L’AUTEUR

Le récit que vous vous apprêtez à lire, Les Âmes de Verre, est né d’une fascination pour les reflets : ceux que nous projetons sur les autres et ceux, parfois plus cruels, que nous n’osons pas affronter dans le miroir de notre propre passé. Pour ce projet destiné au concours L’écho de nous deux, j’ai voulu explorer la fragilité de nos souvenirs à travers le prisme de Baie-Sainte-Catherine.

Baie-Sainte-Catherine n’est pas qu’un simple décor pour moi. C’est un lieu de convergence, là où les eaux sombres du Saguenay rencontrent la puissance majestueuse du Saint-Laurent. C’est dans ce paysage de brume et de schiste que Gabriel et Éléonore doivent apprendre que la véritable force ne réside pas dans l’absence de cicatrices, mais dans l’art de les réparer avec l’or de la vérité.

En tant qu’auteur, je me suis toujours intéressé aux thèmes métaphysiques et aux thrillers psychologiques où l’invisible dicte les gestes des vivants. Ici, le fantastique sert de catalyseur à une quête de rédemption et de seconde chance.

Puisse cette histoire vous rappeler que, tout comme le verre, l’âme peut être brisée, mais elle possède aussi le pouvoir de refléter une lumière nouvelle, plus éclatante qu’avant la cassure.

Bonne lecture,

Stéphane Fortin

La route 138 serpentait comme un ruban de goudron usé entre les falaises et les eaux froides du Saint-Laurent. Gabriel resserra ses mains sur le volant de sa vieille berline, sentant chaque cahot de la chaussée résonner dans ses avant-bras. À mesure qu’il approchait de Baie-Sainte-Catherine, la brume matinale se faisait plus dense, transformant le paysage en une aquarelle grise et mouvante. Pour n’importe quel touriste, ce brouillard n’était qu’un phénomène météo ; pour Gabriel, c’était un linceul qui tentait vainement de recouvrir vingt ans de remords.

Il s’arrêta sur le bas-côté, juste avant le panneau annonçant le village. Son souffle marquait le pare-brise. Ses mains, même à l’abri dans ses gants de cuir noir, semblaient picoter. C’était le signe. Le “Reflet” s’agitait sous sa peau, affamé par la proximité du lieu où tout avait commencé.

— Ne touche personne, Gabriel. Garde tes mains pour toi, murmura-t-il pour lui-même.

C’était le mantra de sa vie d’adulte. Une existence de solitude choisie pour éviter de voir l’invisible. Car à Baie-Sainte-Catherine, certains naissaient avec une tare que les anciens appelaient un don : la capacité de lire l’âme par le simple contact de la peau. Gabriel n’avait jamais vu cela comme une bénédiction. Pour lui, c’était une intrusion, une violation de l’intimité d’autrui qu’il ne pouvait contrôler.

Il reprit la route et entra dans le village. Rien n’avait vraiment changé. Les maisons colorées semblaient seulement un peu plus ternes, les quais un peu plus rongés par le sel. Il passa devant le restaurant “Eau Gré Des Vents”. Les souvenirs affluèrent : les rires d’adolescents, l’odeur du poisson frais et, surtout, la chaleur d’une main qu’il n’avait plus tenue depuis deux décennies.

Il se gara près du quai. La pluie commença à tomber, une petite bruine froide qui s’infiltrait partout. Il avait besoin d’un café, d’un instant de répit avant d’affronter la maison de son père et les papiers du notaire. Il poussa la porte du petit café du port.

Le grelot au-dessus de la porte tinta, brisant le silence feutré de la pièce. L’odeur du café moulu et de la cannelle le frappa de plein fouet, une madeleine de Proust qui lui serra le cœur. Il s’approcha du comptoir, gardant ses mains enfoncées dans les poches de son manteau.

— Un café noir, s’il vous plaît. À emporter, dit-il d’une voix qu’il espérait ferme.

La femme qui lui tournait le dos se figea. Elle ne répondit pas tout de suite. Elle reposa la tasse qu’elle essuyait et se tourna lentement. Ses yeux étaient restés les mêmes : d’un vert changeant, comme l’eau du fleuve après une tempête.

— Gabriel ?

Le nom flotta dans l’air, chargé d’une incrédulité douloureuse. Éléonore. Elle était là, à quelques centimètres de lui. Le temps avait tracé de fines lignes au coin de ses yeux, mais elle possédait toujours cette beauté sauvage, cette lumière qui l’avait autrefois rendu fou.

— Bonjour, Éléonore, répondit-il, le souffle court.

Un silence pesant s’installa entre eux. Vingt ans de questions non posées, de silences accumulés et de fuites nocturnes. Éléonore s’approcha du comptoir, ses mains tremblant légèrement. Elle semblait chercher quelque chose à dire, mais les mots étaient comme des éclats de verre dans sa gorge.

— Tu es revenu pour... ton père ? finit-elle par demander.

— Oui. Les funérailles sont demain. Je ne fais que passer.

Elle hocha la tête, un mouvement saccadé. Elle prit une tasse et commença à verser le café. Dans sa hâte, elle versa quelques gouttes à côté. Sans réfléchir, elle tendit la main pour essuyer le rebord et, dans le mouvement, ses doigts effleurèrent le dos de la main de Gabriel, qui n’avait pas eu le temps de la retirer.

L’explosion fut instantanée.

Le Reflet ne demanda pas la permission. En un millième de seconde, la réalité du café disparut. Gabriel fut projeté dans un tourbillon de visions et d’émotions qui ne lui appartenaient pas. Il vit Éléonore, assise sur ce même quai, pleurant son départ. Il ressentit sa solitude, le poids d’un secret qu’elle avait porté seule pendant des années, l’amertume de l’abandon. Il vit des images de nuits blanches, de lettres jamais envoyées, et une douleur sourde, lancinante, située au creux de son ventre.

Et puis, une vision plus nette : Éléonore, quelques années plus tôt, tenant la main d’un vieil homme. Son père. Il l’entendit murmurer : “Il reviendra, Éléonore. Le verre finit toujours par se reformer.”

Gabriel retira sa main si violemment qu’il renversa la tasse. Le bruit de la porcelaine se brisant sur le sol résonna comme un coup de feu. Le contact était rompu, mais les images restaient gravées au fer rouge derrière ses paupières.

Éléonore le regardait, les yeux embués de larmes. Elle ne semblait pas surprise par sa réaction. Elle savait. Elle avait toujours su.

— Tu n’as toujours pas appris à fermer la porte, Gabriel, dit-elle d’une voix douce mais triste.

— Je... je suis désolé. Je dois y aller.

Il se détourna, prêt à s’enfuir à nouveau, à reprendre la 138 et à ne plus jamais regarder derrière lui. Mais alors qu’il atteignait la porte, la voix d’Éléonore l’arrêta net.

— Il t’a laissé quelque chose, Gabriel. Pas dans son testament. Quelque chose qu’il m’a confié pour toi. Il savait que tu ne pourrais pas t’empêcher de revenir voir ce que le fleuve a gardé.

Il se retourna lentement. Elle tenait dans sa main un petit objet enveloppé dans un linge de lin. Elle le posa sur le comptoir.

— C’est un secret que tu n’as pas encore vu dans mon Reflet, Gabriel. Parce que celui-là, il ne m’appartient pas. Il est à toi.

Gabriel fixa l’objet. Son cœur battait si fort qu’il craignait de voir sa poitrine éclater. Le premier chapitre de son retour venait de s’écrire dans le sang et le verre, et il savait, avec une certitude terrifiante, que cette fois-ci, il n’aurait nulle part où fuir.