La Danseuse d'Al-Merya

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Résumé

Maroc, années 60. Lorsqu’une jeune femme disparaît à ʿAyn As-Sahra, sa famille engage David Santoli, détective discret et solitaire installé à Marrakech. Son enquête le mène jusqu’à Dar Al-Qamar, une maison de thé raffinée d’Al-Merya, où une mystérieuse danseuse semble connaître la vérité depuis le début. Entre lanternes, faux-semblants et femmes disparues, David s’enfonce dans une affaire où personne ne dit réellement ce qu’il sait.

Genre :
Mystery/Romance
Auteur :
Nora_Veil
Statut :
En cours
Chapitres :
7
Rating
n/a
Classification par âge :
16+

La ville aux murs d'ocre

Le soleil tombait lentement derrière les toits plats de Marrakech, mais la chaleur, elle, refusait de mourir.

Elle restait suspendue dans l’air, épaisse, tenace, accrochée aux murs d’ocre comme une seconde peau. Les pierres en avaient gardé la mémoire toute la journée et la rendaient à présent par bouffées lentes, dans les ruelles, sur les terrasses, jusque dans les pièces fermées où les rideaux tirés ne suffisaient jamais vraiment à retenir le soir.

David Santoli referma les volets de son bureau d’un geste las.

Le bois grinça doucement. Un filet de lumière rouge passa encore entre les lames, dessinant sur le sol des lignes fines, presque sanglantes.

Même après toutes ces années, Marrakech parvenait encore à lui donner l’impression qu’il venait d’arriver. Comme si la ville, malgré ses papiers, malgré son accent devenu plus souple, malgré les habitudes prises dans les cafés et les administrations, continuait à le jauger depuis l’ombre des arcades.

Il avait quitté l’Europe depuis longtemps.

Assez longtemps pour ne plus s’y sentir vraiment chez lui.

Assez longtemps pour qu’ici, on ne l’appelle presque plus “l’étranger” qu’à demi-voix.

Il était naturalisé, installé, connu. Il avait appris la langue, les silences, les détours nécessaires. Il connaissait les hommes qu’il valait mieux saluer, ceux qu’il valait mieux éviter, les cafés où les langues se déliaient après le troisième verre de thé, les ruelles dans lesquelles il ne fallait pas suivre quelqu’un sans prévenir personne.

Pourtant, certains regards lui rappelaient encore qu’un homme pouvait vivre vingt ans dans un pays sans jamais tout à fait cesser d’y être invité.

Il retira sa veste claire et la posa sur le dossier de sa chaise. La chemise lui collait aux épaules. Il ouvrit le tiroir de son bureau, en sortit un paquet de cigarettes froissé, puis en glissa une entre ses lèvres sans l’allumer tout de suite.

Son bureau occupait le premier étage d’un immeuble ancien, non loin de la médina. La façade ne disait presque rien. Une porte étroite, un escalier aux marches creusées par des années de passages, et, à côté du heurtoir, une plaque de cuivre ternie :

D. Santoli — Recherches privées

Rien de plus.

Il n’avait jamais aimé les enseignes voyantes. Les hommes qui criaient leur efficacité attiraient les mauvais clients. David préférait ceux qui montaient l’escalier avec hésitation, le regard baissé, une enveloppe à la main ou un nom coincé dans la gorge.

Depuis dix ans, il vivait de cela.

De noms.

De photographies.

De mensonges trop bien racontés.

Il avait retrouvé des maris infidèles dans des pensions discrètes, des débiteurs partis sous d’autres identités, des héritiers dont la famille ne se souvenait qu’au moment de partager des terres, des domestiques accusés à tort, des bijoux soi-disant volés qui n’avaient jamais quitté le coffre familial.

Et parfois, plus rarement, il avait cherché des personnes qui ne voulaient surtout pas être retrouvées.

Celles-là laissaient souvent les meilleures pistes. Non par maladresse, mais parce qu’un départ véritable exigeait une précision que la peur finissait toujours par abîmer.

Au dehors, Marrakech bruissait encore.

Des voix montaient de la rue. Un marchand tirait le rideau métallique de sa boutique dans un crissement prolongé. Plus loin, un enfant riait, puis une mobylette passa en toussant dans une odeur d’essence chaude. Le soir ne calmait jamais vraiment la ville ; il la transformait seulement. La poussière devenait dorée, les visages plus secrets, les ombres plus longues.

David alluma enfin sa cigarette.

La flamme brève de l’allumette éclaira son visage anguleux, ses yeux sombres, la fatigue fine au bord de ses paupières. Il n’était plus jeune, mais pas encore vieux. Il avait cet âge incertain des hommes qui ont trop vu pour paraître innocents, mais pas assez perdu pour se résigner entièrement.

Il tira une première bouffée et s’assit derrière son bureau.

La pièce était simple. Trop simple, disaient certains. Une armoire basse, deux chaises, un ventilateur qui tournait paresseusement au plafond, quelques dossiers soigneusement rangés, une carte du pays fixée au mur avec des punaises noircies. Sur le bureau, un cendrier de cuivre, un carnet de notes, un téléphone noir dont le fil s’enroulait comme une queue de scorpion.

Il était en train de refermer un dossier sans importance — une histoire d’associé malhonnête et de contrats falsifiés — lorsqu’on frappa à la porte.

Trois coups.

Lents.

Mesurés.

David leva les yeux.

Ce n’étaient pas les coups d’un homme ivre, ni ceux d’une épouse en pleurs, ni ceux d’un marchand furieux. Il y avait là quelque chose de retenu. De poli. Et cette politesse, justement, lui déplut.

— Entrez, dit-il.

La porte s’ouvrit sur un homme d’une cinquantaine d’années.

Il portait une gandoura claire dont l’ourlet gardait la poussière d’un long trajet. Son visage était marqué par le soleil, avec des traits nobles, presque sévères. Sa barbe courte était poivrée de blanc. Il tenait son chapeau entre ses mains, non par timidité, mais comme on retient un geste inutile pour ne pas trahir son trouble.

Son regard parcourut brièvement la pièce.

Pas d’étonnement.

Pas de mépris.

Seulement une évaluation rapide, prudente.

— Monsieur Santoli ?

Sa voix était grave.

David écrasa sa cigarette à moitié consumée dans le cendrier.

— Ça dépend de qui demande.

L’homme esquissa un sourire sans joie.

— On m’a dit que vous étiez prudent.

— On vous a bien renseigné.

L’inconnu entra et referma la porte derrière lui avec une douceur presque excessive. Il ne s’assit pas tout de suite. Il resta debout face au bureau, comme si le fait de poser son corps sur une chaise rendrait sa démarche trop réelle.

— Je m’appelle Tahar El Fassi.

Le nom tomba dans la pièce avec plus de poids qu’il n’aurait dû.

David ne le montra pas, mais il l’entendit.

El Fassi.

Un nom ancien. Respecté. Un de ces noms qui circulaient dans les conversations avec un léger changement de ton. Pas forcément immense, pas forcément public, mais enraciné. Terres, alliances, réputation. Une famille que l’on ne citait pas à la légère.

Il désigna finalement la chaise en face de lui.

— Asseyez-vous, monsieur El Fassi.

Tahar obéit.

Il posa son chapeau sur ses genoux. Ses doigts s’y refermèrent aussitôt.

— Que puis-je faire pour vous ?

L’homme ne répondit pas immédiatement.

Tahar baissa les yeux, puis il sortit une photographie de la poche intérieure de sa veste et la déposa sur le bureau.

David ne la toucha pas tout de suite.

Il observa d’abord l’homme.

Dans la plupart des affaires, la première photographie disait moins que la main qui la tendait.

Celle de Tahar El Fassi tremblait à peine. Il était habitué à se tenir droit. Habitué à contrôler sa voix, son visage, ses gestes. Mais quelque chose, dans cette immobilité même, révélait une inquiétude profonde.

David prit enfin la photographie.

Une jeune femme le regardait depuis le papier glacé.

Vingt ans, peut-être un peu moins.

Des cheveux noirs soigneusement attachés. Des sourcils fins. Une bouche sérieuse. Elle portait une robe claire, modeste, élégante. Rien d’extravagant. Rien qui veuille séduire l’objectif. Pourtant, son regard arrêtait quelque chose.

Il n’était pas docile.

Pas rebelle non plus.

Décidé.

Comme si la jeune femme avait accepté de poser sans accepter d’être entièrement vue.

— Votre fille ? demanda David.

— Ma nièce.

La réponse était immédiate.

— Son nom ?

— Amal El Fassi.

David reposa lentement la photographie devant lui, sans la quitter des yeux.

Amal.

Espoir.

Le genre de prénom que les familles donnent aux enfants en croyant conjurer l’avenir.

— Depuis quand a-t-elle disparu ?

— Onze jours.

David releva enfin la tête.

Onze jours.

Il n’aima pas ce chiffre.

Les premières heures appartenaient aux familles. Les premiers jours aux voisins, aux gares, aux auberges, aux témoins encore certains de ce qu’ils avaient vu. Après une semaine, les souvenirs se corrompaient. Les pistes se refroidissaient. Les mensonges avaient le temps de se mettre en ordre.

— Et vous venez seulement maintenant ?

Tahar serra un peu plus son chapeau.

— Nous avons d’abord cru à une visite chez une amie. Puis à une retraite chez des parentes. Amal est… réservée. Elle aime s’isoler.

— On ne disparaît pas onze jours parce qu’on aime s’isoler.

Le visage de Tahar se ferma légèrement.

— Je le sais.

— La police ?

Cette fois, la réponse fut nette.

— Non.

David se renversa contre le dossier de sa chaise.

— Pourquoi ?

— Parce que ce n’est pas nécessaire.

— Une jeune femme disparaît depuis onze jours, et la police n’est pas nécessaire ?

Le silence qui suivit fut bref, mais dense.

Tahar soutint son regard.

— Parce que certaines affaires doivent d’abord rester dans la famille.

David eut un sourire sans chaleur.

— Dans mon expérience, quand une famille dit cela, c’est rarement pour protéger la personne disparue.

Les doigts de Tahar se crispèrent. Pour la première fois, quelque chose comme une colère passa dans ses yeux. Elle s’éteignit aussitôt.

— Je ne suis pas venu pour être jugé.

— Alors pourquoi êtes-vous venu ?

L’homme inspira lentement.

— Parce qu’un cousin à Casablanca m’a parlé de vous. Il a dit que vous saviez retrouver les gens sans faire de bruit.

— Votre cousin a oublié de préciser que je pose des questions.

— Posez-les.

David ouvrit son carnet.

— Où vivait Amal ?

— À ʿAyn As-Saḥra.

Le crayon de David s’arrêta une fraction de seconde.

Il connaissait ce nom.

Une vieille ville au bord du désert. Pas tout à fait morte, pas tout à fait vivante. Ancienne étape caravanière, disait-on. Des murs brûlés de soleil, des portes cloutées, des maisons fraîches derrière des façades aveugles. David y était passé une fois, des années auparavant, pour une affaire sans importance. Il gardait surtout le souvenir d’un silence étrange.

Comme si la ville savait écouter.

— Elle vivait avec ses parents ?

— Avec sa mère. Son père est mort il y a six ans.

— Des frères ?

— Un frère. Plus âgé.

David nota.

— Fiancée ?

Cette fois, Tahar acquiesça sans hésiter.

— Oui. À Ali El Kadiri.

David nota le nom.

— Le mariage était prévu pour quand ?

— Dans deux mois.

— Et elle comptait réellement l’épouser ?

Une légère incompréhension traversa le visage de Tahar El Fassi.

— Bien sûr.

La réponse était sortie naturellement.

Sans colère.

Sans doute.

Comme une évidence ancienne.

David fit tourner lentement son stylo entre ses doigts et nota simplement : mariage — Ali El Kadiri — vérifier.

Puis il demanda :

— A-t-elle laissé une lettre ?

— Non.

— Des vêtements manquent ?

— Quelques-uns. Pas assez pour un voyage.

— Bijoux ? Argent ?

— Sa mère n’a rien remarqué.

— Quelqu’un l’a vue partir ?

— Pas clairement.

David leva les yeux.

— “Pas clairement” ?

Tahar sembla peser ses mots.

— Une domestique affirme l’avoir vue près de la porte arrière, très tôt le matin. Mais elle n’en est pas certaine.

— Avec quelqu’un ?

— Elle n’a vu personne.

— Et vous pensez quoi, monsieur El Fassi ?

La question resta suspendue.

Tahar regarda la photographie de sa nièce, posée entre eux comme une preuve fragile.

— Je pense qu’Amal a été influencée.

— Par qui ?

— Je l’ignore.

— Un homme ?

— Peut-être.

— Une femme ?

Cette fois, Tahar ne répondit pas tout de suite.

David nota ce silence.

Il y avait toujours une géographie dans les silences. Certains détournaient vers l’argent. D’autres vers la honte. Celui-ci menait ailleurs.

— Amal avait-elle une amie proche ?

— Elle recevait parfois des lettres.

— De qui ?

— Une jeune femme vivant hors d’ʿAyn As-Saḥrā. Je ne connais pas son nom.

— Vous avez ces lettres ?

— Sa mère en a gardé certaines.

David referma son carnet.

— Bien. Je devrai les voir. Sa chambre aussi. Et parler à sa mère, à la domestique, au fiancé, au frère.

Le visage de Tahar se durcit.

— Son fiancé est un homme honorable, d'une famille respectable.

— Alors il n’aura rien à craindre d’une conversation.

La phrase passa entre eux comme une lame fine.

Pendant quelques secondes, aucun des deux hommes ne bougea.

Puis Tahar baissa légèrement la tête.

— Combien demandez-vous ?

David lui donna un montant raisonnable, puis ajouta :

— Mes frais seront à part.

Tahar acquiesça sans discuter.

L’argent n’était donc pas le problème.

Ce qui inquiétait cette famille n’était pas de payer. C’était de savoir ce qu’un homme extérieur risquait de trouver.

David reprit la photographie d’Amal et la glissa dans son carnet.

— Je pars demain matin.

Tahar sembla surpris.

— Si vite ?

— Vous avez attendu onze jours. Moi, je n’ai pas cette patience.

L’homme se leva lentement. Il remit son chapeau contre sa poitrine, mais ne se dirigea pas immédiatement vers la porte.

— Monsieur Santoli.

David leva les yeux.

— Oui ?

— Si Amal a fait une faute…

Il s’interrompit.

Cette fois, la fatigue traversa son visage sans qu’il parvienne à la retenir.

— Si elle a fait une faute, reprit-il plus bas, nous devons le savoir avant les autres.

David le contempla un instant.

Puis il répondit :

— Je ne cherche pas les fautes, monsieur El Fassi. Je cherche les faits.

Tahar sembla vouloir dire autre chose. Il se ravisa, inclina légèrement la tête, puis quitta le bureau.

La porte se referma.

David resta seul avec la chaleur, la fumée et le bruit de Marrakech au-dehors.

Il ralluma une cigarette, sortit la photographie d’Amal et la posa devant lui.

La jeune femme le regardait toujours avec cette gravité tranquille.

Onze jours.

Une famille qui refusait la police.

Un mariage dans deux mois.

Des lettres venues d’ailleurs.

Et une ville au bord du désert.

David souffla lentement la fumée vers le plafond.


Il se leva, prit la carte accrochée au mur et suivit du doigt la route jusqu’à ʿAyn As-Saḥrā.

Au bout de la ligne, il n’y avait qu’un point.

Un nom.

Et tout autour, le désert.

Le lendemain, avant l’aube, David Santoli quitta Marrakech.