La ville des oubliés

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Résumé

Athena pensait avoir eu de la chance en se réveillant dans le monde de son jeu préféré. Magie, intrigues politiques, guerres… elle connaissait déjà cet univers par cœur. Mais tout bascule lorsqu’elle entend le nom de son village : Vaesira. Un simple village oublié, destiné à être détruit dans deux ans afin de déclencher la guerre principale du jeu. Dans l’histoire originale, les habitants meurent brûlés et les survivants deviennent des réfugiés utilisés comme prétexte politique. Athena comprend alors une vérité terrifiante : elle n’est pas l’héroïne de cette histoire, seulement un personnage condamné à mourir. Pour survivre, elle décide d’exploiter un ancien bug caché dans une taverne interdite. Grâce à ce mystérieux système, elle peut obtenir des connaissances et des objets venant de la Terre en échange de Points d’Existence. Développer les récoltes, soigner les malades, protéger les habitants, construire des routes… chaque décision peut sauver Vaesira ou attirer l’attention du royaume. Entourée d’alliés aussi dangereux que loyaux, Athena va transformer ce village condamné en une ville capable de défier le destin lui-même.

Genre :
Fantasy
Auteur :
Grace
Statut :
En cours
Chapitres :
3
Rating
n/a
Classification par âge :
16+

UN AUTRE MONDE

Le premier son qu'Athena entendit fut celui d'une souris grattant quelque part dans le mur.

Puis vint la douleur. Lourde. Pulsante.

Comme un marteau frappant lentement derrière ses yeux.

Elle fronça les sourcils avant même d'ouvrir les paupières. Son corps entier semblait peser une tonne, pas la lourdeur du sommeil, mais quelque chose de plus profond. Comme si chaque muscle avait décidé indépendamment de ne plus coopérer.

Une odeur étrange flottait dans l'air.

Du bois humide. De la terre. Et quelque chose qui ressemblait à du blé séché.

Rien à voir avec l'odeur froide de son appartement. Ni avec celle du béton après la pluie. Encore moins avec le café froid qu'elle laissait toujours traîner trop longtemps sur son bureau.

Son esprit embrumé tenta de retrouver quelque chose de logique.

Le chantier. Le dossier. Les plans qu'elle devait rendre.

Puis tout lui revint.

Les heures supplémentaires. Encore. Toujours. Depuis des mois, Athena vivait presque enfermée dans son agence. Elle dormait parfois sur place, travaillait les week-ends, survivait au café et aux nouilles instantanées parce qu'elle était prometteuse, parce qu'elle était jeune, parce qu'on lui répétait sans cesse que c'était normal dans ce métier.

Son patron adorait dire : L'architecture, ce n'est pas un travail. C'est une passion.

Athena avait fini par haïr cette phrase.

Le dernier souvenir qu'elle gardait était celui de son écran éclairant le bureau plongé dans le noir. Deux heures du matin. Puis trois. Puis quatre. Ses mains tremblaient déjà de fatigue alors qu'elle corrigeait encore des plans.

Et ensuite.

Un vertige. Le sol qui se rapprochait. Puis le noir.

Athena ouvrit brusquement les yeux.

Un plafond en bois.

Elle resta immobile plusieurs secondes, le souffle court. Son regard suivit lentement les poutres sombres au-dessus d'elle. Une lumière chaude traversait une petite fenêtre ouverte. Des oiseaux chantaient dehors.

Son cœur accéléra immédiatement.

Ce n'était pas un hôpital.

Elle tenta de se redresser, mais une douleur traversa aussitôt sa nuque.

— Doucement.

Une voix masculine. Jeune. Agacée.

Athena tourna la tête.

Un garçon était assis près du lit, les bras croisés. Cheveux roux en bataille. Regard gris clair. L'expression de quelqu'un qui avait attendu longtemps et n'était pas particulièrement content d'avoir dû le faire, mais qui était là quand même.

— T'es tombée comme une vieille dans les champs, dit-il. J'ai vraiment cru que t'allais mourir.

Athena le fixa sans répondre.

Son cerveau fonctionnait déjà à toute vitesse, même à travers la douleur.

Les vêtements. Tunique sombre. Bottes usées. Pas de synthétique, pas de coutures industrielles. Tissu tissé à la main.

La pièce. Pas d'électricité. Pas d'interrupteur. Pas de prise. Une bougie éteinte sur la table. Des outils agricoles dans le coin.

La fenêtre. Pas de verre. Juste un volet en bois ouvert sur l'extérieur.

Chaque détail arrivait vite, trop vite, et son esprit les classait mécaniquement même pendant que le reste d'elle essayait de comprendre ce qui se passait.

— Pourquoi tu me regardes comme ça ? dit le garçon avec un froncement de sourcils.

— Où suis-je ?

Il l'observa quelques secondes avant d'attraper un bol posé sur la table.

— Tiens. Bois d'abord.

Athena prit le bol entre ses mains. De l'eau. Elle la sentit avant de boire, réflexe idiot peut-être, mais son cerveau semblait avoir décidé de tout vérifier avant d'accepter quoi que ce soit.

— T'as perdu la mémoire ou quoi ? soupira le garçon.

— Qui es-tu ?

Un silence bref.

— Kael. Ton cousin.

Quelque chose vibra dans son esprit.

Kael.

Elle ne sais pas pourquoi mais elle semblait connaître ce nom. Ces cheveux roux. Ce regard froid qui cachait autre chose. Elle connaissait ce personnage.

Pas dans la vraie vie.

Dans un jeu.

Sa gorge se serra brutalement.

Call of War Chronicles.

Des milliers d'heures. Des nuits entières. Elle connaissait chaque royaume, chaque guerre, chaque personnage important. Elle connaissait même les villages oubliés.

Non.

Non, non, non.

Elle posa le bol lentement sur le bord du lit. Ses mains ne tremblaient pas. Elle les força à ne pas trembler.

Réfléchis. Réfléchis avant de faire quoi que ce soit.

— T'es vraiment pas bien, dit Kael qui la regardait avec une inquiétude qu'il ne voulait manifestement pas montrer.

— Je vais bien.

— Tu viens de blêmir complètement.

— Je vais bien.

Elle se leva malgré la douleur. Le bol glissa et s'écrasa au sol. Kael se leva d'un bond pour la rattraper quand elle vacilla.

— Hé...

Mais elle ne l'écoutait déjà plus.

Son regard venait de se poser sur un petit miroir accroché près de la fenêtre. Elle s'en approcha lentement, les jambes instables, comme attirée malgré elle.

Et elle vit son reflet.

Une fille inconnue lui faisait face. Cheveux noirs. Yeux bruns. Visage fin. Jolie, objectivement. Mais ce n'était pas elle.

Sa main se leva toute seule vers son visage.

Dans le miroir, la main de l'inconnue fit la même chose.

Le corps d'Athena. Le PNJ du village. Personnage secondaire sans importance.

Un rire lui monta à la gorge, pas de joie, plutôt le genre de rire involontaire qui arrive quand la réalité dépasse tellement ce qu'on peut traiter normalement que le cerveau ne sait plus quoi faire d'autre.

— Putain...

— Athena ?

Elle se retourna vers lui.

Kael avait les bras à moitié levés, prêt à la rattraper encore si nécessaire. Son expression était un mélange d'inquiétude sincère et de confusion totale.

Il est réel. Tout est réel. Le bois est rugueux sous mes doigts. L'air sent la terre et le blé. Ce n'est pas un rêve.

Athena prit une longue inspiration.

Calme-toi. Pense.

Elle connaissait ce monde mieux que n'importe qui ici ne pourrait jamais le connaître. Elle en connaissait l'histoire, les guerres, les trahisons. Elle savait ce qui allait se passer et quand.

C'était un avantage monstrueux.

Mais seulement si elle le gardait pour elle.

— Quel jour on est ? demanda-t-elle, sa voix plus contrôlée maintenant.

— Hein ?

— Quelle année ?

Kael la fixa avec l'expression d'un homme qui hésite entre appeler de l'aide et répondre à la question.

— 427 du calendrier royal...

Son sang se glaça.

Exactement deux ans avant le début de l'histoire principale. Avant la guerre. Avant la tragédie.

Deux ans. C'est suffisant. C'est largement suffisant si tu ne fais pas d'erreur.

Une part d'elle voulait pleurer. Une autre voulait rire encore. Mais quelque chose de plus froid et de plus patient que les deux s'installait doucement au centre de sa poitrine.

Des pas approchèrent dans le couloir.

Puis un homme entra dans la pièce.

Grand. Les épaules larges. Le visage marqué par des années de travail. Et une démarche avec cette légère asymétrie caractéristique ,le poids compensé sur la droite à chaque pas.

Pierre. Le père.

Dès qu'elle le vit, quelque chose se brisa discrètement dans sa poitrine.

Parce qu'il ressemblait à son vrai père. Pas parfaitement. Mais suffisamment, le même regard fatigué mais doux. La même présence rassurante. La même façon tranquille de se tenir comme si les problèmes pouvaient attendre un moment qu'il soit prêt.

Son vrai père était mort trois ans plus tôt. Un cancer. Et même à ce moment-là, elle avait continué à travailler. Toujours travailler. Elle n'avait jamais su lui dire certaines choses.

Cette culpabilité-là ne l'avait jamais quittée.

Pierre traversa la pièce rapidement et posa une main chaude sur son front.

— Tu nous as fait peur.

Sa gorge se noua.

— Je vais bien, dit-elle.

— Tu devrais te recoucher.

— Je..

— Athena.

Il dit son prénom avec une douceur absolue. Pas d'autorité. Juste de l'inquiétude.

Elle ferma les yeux une seconde.

Garde la tête froide. Tu sais ce que tu dois faire. Tu sais ce qu'il ne faut pas dire.

Mais quand elle rouvrit les yeux et qu'elle vit son regard , ce regard qui la cherchait, qui voulait juste savoir qu'elle allait bien , quelque chose craqua.

— Comment s'appelle le village ? demanda-t-elle.

Kael éclata de rire.

— Elle a vraiment perdu la mémoire.

Mais Pierre répondit malgré tout, calmement.

— Vaesira.

Le monde sembla s'arrêter.

Vaesira.

Elle savait ce nom. Elle connaissait la quête. La Tragédie de Vaesira. Des soldats. Des flammes. Des morts. Un prétexte politique pour déclencher la guerre principale.

Garde la tête froide.

Garde la tête...

— Il faut partir.

Les mots sortirent avant qu'elle ait pu les retenir.

Kael fronça les sourcils.

— Quoi ?

Elle serra les dents.

Trop tard. Maintenant gère ça correctement.

— Le village. On devrait partir.

Un silence lourd tomba dans la pièce.

Pierre la regarda longuement.

— Partir pour aller où ?

— N'importe où. Ailleurs. Loin d'ici.

— Athena...

— Ce village va brûler.

Elle entendit sa propre voix dire ça et la détesta immédiatement. Trop direct. Trop sans preuve. Exactement ce qu'il ne fallait pas faire.

Erreur. Grosse erreur.

Kael échangea un regard avec Pierre.

— Elle délire.

— Je ne délire pas.

— Alors pourquoi le village brûlerait ?

Athena ouvrit la bouche.

Et là, face à la question simple et directe, elle réalisa l'ampleur du problème.

Comment expliquer qu'elle venait d'un autre monde ? Qu'elle connaissait l'avenir parce que tout ça n'était autrefois qu'un jeu sur un écran ? Qu'elle avait regardé ce village mourir des dizaines de fois sans que ça lui coûte quoi que ce soit parce que c'était juste une quête parmi d'autres ?

Elle ne pouvait pas.

Pierre s'approcha doucement et posa une main sur son épaule.

— Toute notre vie est ici, dit-il. Les champs. Les maisons. Les gens.

Sa voix était calme. Apaisante. Celle de quelqu'un qui ne cherche pas à gagner une dispute mais à ramener quelqu'un vers quelque chose de solide.

Ce calme-là était pire que tout.

Parce qu'il avait confiance.

Parce qu'il ne savait pas.

Une douleur brutale traversa son crâne. Elle étouffa un gémissement. Quelque images de l'autre Athena revinrent, vives,  précises, écrasantes.

— Je veux juste vous sauver, murmura-t-elle.

— Sauver de quoi ? demanda Pierre doucement.

Elle baissa les yeux.

Pas comme ça. Pas en criant. Pas en t'effondrant devant eux.

Si tu veux vraiment les sauver... tu dois être plus intelligente que ça.

Elle le savait. Elle le savait depuis la seconde où elle avait entendu le nom de ce village. Mais savoir et ressentir étaient deux choses différentes, et là, dans cette pièce, avec cet homme devant elle qui lui ressemblait tellement à son père.

Sa vision se brouilla.

Le sol vacilla.

Elle entendit Pierre dire son prénom. Elle entendit Kael bouger rapidement.

Et puis le monde bascula.

Dans le noir qui suivit, une seule pensée traversa son esprit avant de disparaître complètement.

La prochaine fois que tu ouvres la bouche... réfléchis d'abord.