La légende des imparfait
Dans un temps ancien, aussi ancien que la naissance du monde, un être suprême vit le jour
Il n'avait ni nom ni identité. Son corps, si l'on pouvait l'appeler ainsi, était une longue silhouette pâle, presque grisâtre. Il n'avait pas d'yeux, mais voyait tout. Pas d'oreilles, mais entendait tout. Pas de bouche, mais son langage résonnait dans le néant. Deux paires de bras, puissants et calmes. Des jambes faites pour traverser un monde qui n'existait pas encore. Et il fut seul. Pendant des millénaires. Sans temps. Sans bruit. Sans direction. Un jour, lassé du vide, il détacha de lui une infime part de son savoir. Il la façonna en quatre sphères imparfaites. Mais elles ne vivaient pas encore. Sans corps, elles ne pouvaient ni voir, ni entendre, ni parler. Alors il leur donna une enveloppe tirée de sa propre essence.
Et elles devinrent.
Le premier fut nommé Izin.
Le deuxième Arvan.
Le troisième Kilnir.
Le dernier Narn.
Ainsi naquirent les Quatre Imparfaits. Ils existaient, mais sans but. Seulement l'existence. Et dans ce vide, ils apprirent à parler. Puis à s'écouter. Puis à se comparer. Qui savait le plus ? Qui comprenait le mieux ? Qui se rapprochait de leur créateur ? La parole ne servit plus à comprendre, mais à dominer. Et le néant changea. Il ne fut plus vide. Il devint tension. Puis conflit. La dispute grandit. Jusqu'à devenir une onde. Une onde si forte qu'elle fissura le silence du monde. Et pour la première fois, l'être suprême bougea. Il ne ressentait ni colère ni amour. Seulement le constat d'un déséquilibre. D'un geste, il les arracha au néant. Et il les bannit. Sans destruction. Sans pardon. Sans retour. Seulement cette loi, laissée derrière eux : Si vous voulez revenir, trouvez un but qui ne soit pas donné. Accomplissait le sans domination. Alors seulement, vous comprendrez ce que vous êtes.
C'est alors que les quatres imparfaits se retrouvèrent sur terre, en quête de sens. Chacun prit une trajectoire différente, pensant que seuls leurs destins seraient plus prometteurs. Dans un premier temps, qui durera plus d'un millier d'années, les êtres errent sans savoir où trouver se fameux but. Mais à l'arrivée de l'homme, tout changea. Ils se passionnent alors pour ces petits Hommes inférieurs. Les Quatre Imparfaits furent dispersés. Ils tombèrent dans le monde naissant, encore brut et incomplet. Chacun prit une direction différente, convaincu que seul leur chemin pouvait contenir une réponse. Et durant un millier d'années, ils errèrent. Sans comprendre, sans atteindre. Mais lorsque l'humanité apparut, une curiosité s'installa. Ces êtres fragiles, éphémères, incapables de voir au-delà de leur propre vie, attirèrent leur regard. Ce qui devait être insignifiant devint fascination. Car dans leur faiblesse, les Imparfaits crurent percevoir quelque chose qu'eux-mêmes n'avaient jamais trouvé : un but.
Izin fut le premier à tenter une approche. Il se révéla tel qu'il était, sans détour. Mais son apparition ne suscita que la peur et le rejet. Et cet échec marqua sa trace dans le monde. Les hommes, encore primitifs, furent saisis de peur face à sa difformité. Ce qui venait de l'être cosmique fut perçu comme une menace. Et immédiatement, ils devinrent hostiles. Arvan, lui, comprit. Il prit une apparence proche des humains, moins étrangère, plus acceptable. Et il leur offrit le feu, pensant que son offrande les rendrait plus dociles. Ce fut un succès. À tel point qu'il ne put prédire ce qui allait se passer. Les humains commencèrent à le vénérer. Arvan prit immédiatement goût à l'adulation. Alors les autres Imparfaits observèrent. Et dans cette adoration naissante naquit la jalousie. Kilnir, Narn et Izin imitèrent alors leur frère. Et à leur tour, ils offrirent aux hommes des fragments de savoir, de nouvelles techniques, de nouvelles forces. Mais ce don n'était plus pur. Car ce qui avait commencé comme une transmission curieuse devint alors une rivalité. Une rivalité silencieuse.
Finalement, les Imparfaits divisèrent le monde en quatre continents.
Et depuis ces terres séparées, ils continuèrent à offrir des connaissances aux hommes.
Mais ces dons n'étaient jamais neutres.
Chacun influençait les civilisations selon sa volonté, utilisant l'humanité comme un pion dans une guerre silencieuse. Les peuples évoluaient, mais sous des directions opposées. Et le monde devint le théâtre d'un conflit invisible entre les Imparfaits.
Un jour, l'Être suprême observa ce qu'était devenu son œuvre. Et ce qu'il vit ne lui plut pas.
Convaincu que les Quatre Imparfaits étaient incapables de s'entendre, il prit une décision.
Il effaça le monde des hommes. La civilisation fut ramenée à son origine la plus primitive.
L'humanité recommença son histoire, depuis l'âge de pierre. Puis il punit les Imparfaits.
Il leur retira leur mémoire.
Ils oublièrent qui ils étaient.
Ils oublièrent leur guerre.
Ils oublièrent leur but.
Livrés au monde des hommes sans passé, ils errèrent parmi eux. Sans comprendre pourquoi ils ressentaient un vide. Sans comprendre pourquoi certaines choses leur semblaient familières. Le monde reprit alors son cours naturel. L'humanité évolua sans intervention directe. Et les Imparfaits disparurent de l'histoire visible. Ils ne se montrèrent plus que rarement, sous des formes incertaines, presque oubliées. Devenus des fragments de mythe, des légendes dispersées, à peine crues par les hommes.
Et depuis ce jour, plus personne ne sut ce qu'il advint des Imparfaits.
Certains disent qu'ils errent encore parmi les hommes, cachés sous des visages ordinaires, incapables de se souvenir de ce qu'ils étaient.
D'autres affirment qu'ils ne sont que des fragments de légende, des histoires déformées par le temps et la peur.
Mais personne ne peut le prouver.
Car les dieux ne parlent plus.
Et le monde a appris à vivre sans eux.
Et au coin des feux, dans les nuits où le silence est trop long, on raconte encore leur histoire.
Une histoire ancienne. Floue. Incomplète.
Une histoire qui commence toujours de la même façon :Dans un temps ancien, aussi ancien que la naissance du monde...