Chapitre 1
« Le corps humain est une mécanique encore inconnue »
Phillip Blackwood
Londres, 1920
Mes bottines claquaient sur les pavés sales et irréguliers tandis que des trombes d’eau se déversaient sur moi. Seul mon souffle saccadé accompagnait ma course effrénée. Je me faufilais entre les passants, les frôlant imperceptiblement. La pulsation chaude et régulière dans ma paume contrastait avec le métal rendu froid par le vent. Je sortis ma main au grand dam de mes doigts frigorifiés par le froid pernicieux qui s’installait en ville. Le reflet doré de l’objet me rassurant, je la replongeais dans ma poche. Je m’arrêtais devant la devanture d’une boulangerie où de délicieux arômes s’en échappaient, tentateurs, avant de repartir. J’arrivais enfin devant le magasin que je cherchais. J’entrais, faisant tinter la clochette. Je secouais mon pardessus avant de le passer sous mon bras. Je frissonnais à la température ambiante. Le commerçant se releva du comptoir et j’eus l’impression d’entendre un arbre par un jour de tempête. Sa voix rocailleuse et usée par le temps m’interrogea.
- En quoi puis-je vous être utile mademoiselle ?
J’inspirais l’air empli de poussière et m’avançais. Je sortais ma main gauche et la posais sur son établis. Le médecin horloger grimaça puis cria un nom en se tournant vers l’arrière boutique.
- Auguste viens donc par là !
Un jeune homme de mon age sortit de derrière les teintures. Il s’approcha de nous et se pencha sur ma main. Auguste siffla avant de lever des yeux bleus glaciers vers les miens. Il me demanda d’une voix moqueuse.
- Eh bien ! Il semble que vous ayez déployé des efforts singuliers pour obtenir ce résultat. Pourriez‑vous m’en expliquer le secret ?
Le vieil homme le rabroua.
- Faut‑il comprendre que c’est de cette façon que tu parles à tes clients ?
J’esquissais un léger sourire narquois et enlevais ma main du comptoir. Auguste s’inclina légèrement et s’excusa.
- Je vous saurais gré de bien vouloir accepter mes excuses et de me suivre à l’arrière-boutique.
Disparaissant d’où il venait, Auguste semblait mépriser les règles de la société. Je le suivais, n’ayant pas d’autre choix pour réparer ma moitié de cœur. Derrière les rideaux se cachait un véritable atelier. Sur le mur de gauche, des dizaines de pinces hétéroclites et de toutes formes. A droite des bouts de montres à gousset y étaient classés. Au milieu, une chaise à côté de d’un transat et d’une petite table. Auguste eu une geste dédaigneux.
- Je vous en conjoint de bien vouloir vous asseoir si cela n’est pas trop sale pour vous mademoiselle, dit-il, en appuyant de manière exagérée sur le mademoiselle. Pour qui se prenait il ?
Je pris place sur le transat tandis qu’Auguste s’asseyait sur la chaise.
- Ta… Votre main sur la table s’il vous plaît.
Je la sortais et la dépliais sur la console. Je sentis plus que je ne vis la lanière de cuir s’enrouler autour de mon poignet. Auguste prit une pince et s’approcha de ma main.
- Ça va faire mal, me prévint-il. Comment diable avez vous réussi à enfoncer si profondément votre montre à gousset dans votre main ?
- Cela ne vous regarde pas, mêlez vous de vos affaires, sifflais-je.
Je sentis la pince accrocher la chaînette, tout doucement pour voir sa résistance. Puis Auguste tira d’un coup sec. J’étouffais un juron alors que les larmes me montaient aux yeux.
- Rustre ! j’arrivais tout de même à articuler.
Je regardais ma montre à gousset posée délicatement sur un coussin. C’était un bel ouvrage, fait d’or et de pierreries. L’aiguille améthyste trottait tranquillement au rythme de mon cœur. Auguste ferma doucement le couvercle délicatement ouvragé.
- Le verre est fissuré, lui indiquais-je.
Il rouvrit la montre et se rendit compte de sa méprise. Le jeune apprenti prit un nouveau verre, et, d’un geste habile, le changea avec le mien, écarlate de mon sang. Je regardais le nouveau verre où de minuscules vaisseaux sanguins commençaient déjà à prendre place formant des entrelacs.
- Et voilà miss. Est ce qu’il y aura autre chose ?
Je faillis lui répliquer que son arrogance de trop ne serait pas mal si elle disparaissait mais je n’osais pas exprimer le fond de ma pensée, le voyant arriver avec du phénol, de peur qu’il ne se venge pendant qu’il désinfectait ma blessure. Je me levais d’un bond quand il eu finit cependant la lanière en cuir me retint. Je me retrouvais donc sur ses genoux, pestant bon gré, mal gré. Auguste se figea, et, dans une infini lenteur, décrocha mon poignet. Sitôt qu’il m’eut détaché, je bondissais loin de ce malappris. Je claquais trois cent trente shillings sur le comptoir, faisant sursauter le vieil homme, marmonnais un rapide « merci vous pouvez garder la monnaie » et sortis dans la rue déjà bien imprégnée de l’hiver rude qui se profilait.