Tome 4 - A la droite du diable

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Résumé

Après la mort brutale de Patricia, David Goliath comprend très vite qu’il ne s’agit pas d’un accident. Derrière l’apparente banalité d’un crash routier se cache une organisation tentaculaire capable d’effacer des vies, manipuler les enquêtes et faire disparaître quiconque s’approche trop près de la vérité. Ancien tireur d’élite habitué aux zones de guerre, David entame alors une traque clandestine qui le mène des ports français jusqu’aux entrailles sécurisées de Manhattan. Face à lui : Vespera, un empire invisible dirigé par des hommes qui pensent contrôler le monde depuis leurs tours de verre et d’acier. Mais à mesure qu’il remonte la piste, une question devient impossible à ignorer : jusqu’où peut-on aller pour obtenir justice… sans devenir soi-même un monstre ?

Genre :
Adventure
Auteur :
LRO29
Statut :
Terminé
Chapitres :
21
Rating
n/a
Classification par âge :
13+

Prologue

Patricia est assise derrière son bureau, immobile, les mains croisées.

Le café posé à sa droite a refroidi depuis longtemps. Une fine pellicule sombre s’est formée à la surface. Elle ne l’a même pas touché.

Ses yeux restent fixés quelque part au-delà de la vitre. Rien ne bouge, sauf les souvenirs qui reviennent par vagues.

La Tanzanie. La chaleur écrasante, la poussière rouge, la peur qui brûle la gorge. Les silhouettes qui couraient dans la savane, les cris, les nuits sans sommeil… et puis la fin, ce dénouement improbable qui lui avait sauvé la vie. Et avec lui, les visages : Mutumbe, les scientifiques du CORSI, David surtout.

Tout s’était emballé ensuite : les caméras, les interviews, un procès qui avait secoué l’opinion, puis cette promotion tombée comme un couperet.

Directrice des opérations du CORSI.

Elle se revoit signer la lettre de nomination avec un mélange d’incrédulité et de fierté. Le CORSI… L’un des rares organismes capables d’intervenir partout, tout de suite, dès qu’une catastrophe écologique pointe le nez. Une force d’urgence mondiale, indépendante, incorruptible. Elle en fait partie. Et ça, personne ne pourra jamais le lui retirer.

Son regard glisse vers l’écran allumé devant elle. Un dossier y est ouvert. Toujours le même. Celui qu’elle n’arrive pas à fermer.

Cela a commencé comme ça commence toujours : un détail qui revient trop souvent pour être innocent. Des entreprises différentes, des scandales différents, des continents différents. Mais derrière chacun, la même signature financière. Les mêmes structures fantômes. Les mêmes circuits de blanchiment, trop élégants pour être improvisés. Un fil ténu, caché, continu.

Vespera.

Elle a mis des mois à isoler ce nom. Des mois à comprendre qu’il ne désignait pas une société, pas vraiment, mais plutôt une architecture. Un système conçu pour rester invisible, dont les ramifications traversent les paradis fiscaux, les cabinets d’avocats, les fonds souverains et les partis politiques avec la fluidité de quelque chose qui a eu le temps de se perfectionner. Ce qu’elle sait maintenant, c’est simple et glaçant : des gens très puissants ont décidé depuis longtemps que certaines règles ne s’appliquaient pas à eux. Et que ceux qui essayaient de le prouver ne persistaient jamais très longtemps.

Grâce à Ghost, l’informaticien de son organisation, elle a fini par remonter le fil assez haut pour voir la structure se dessiner. Pas le sommet, pas encore. Mais assez pour comprendre qu’elle a mis le pied dans quelque chose qu’on ne peut lâcher facilement.

Elle rassemble les derniers fichiers, les compile, les transfère sur sa Card, cette clé USB fine comme une carte de crédit. Quand elle la tient entre ses doigts, un frisson lui traverse la main. Ce qu’elle tient là pourrait faire tomber des empires. Il faut la cacher. Quelque chose de simple, d’évident, mais d’invisible.

La photo, posée dans son cadre juste devant elle, accroche son attention. David et elle sur cette plage, un soir d’été, le vent dans les cheveux. Cette image lui fait quelque chose chaque fois. Une chaleur brève au creux de la poitrine, le genre de rappel dont on a besoin quand le reste du monde ressemble à ce dossier ouvert sur l’écran. Elle ouvre le cadre, glisse la Card derrière la photo, et referme.

Parfait.

Elle se lève, range ses dossiers, coupe les lumières et ferme son bureau derrière elle. La clé tourne dans la serrure. Un déclic net.

La route est mouillée, les phares trouent la pluie fine. Elle remet la radio un cran plus bas et laisse ses mains conduire pendant que son esprit continue de tourner. Encore un peu, juste le temps de rentrer, de poser tout ça, de retrouver David et de ne plus penser à Vespera jusqu’au lendemain.

00:12 — Au moment où elle prend la bretelle pour rejoindre l’autoroute, un faisceau de phares surgit dans son rétroviseur, très loin, très vite. Elle ne panique pas. Trop habituée aux routes pour se laisser surprendre. Elle poursuit son chemin, laissant ses mains faire le travail.

00:23 — Le camion met son clignotant et commence à la doubler. Grand semi-remorque, blanc, un logo bleu sur le côté qu’elle n’arrive pas à déchiffrer, cabine haute. Les pneus crissent un instant comme s’ils cherchaient l’adhérence sur le sol mouillé. Elle aperçoit seulement le côté droit quand il la dépasse. La portière passager a une profonde rayure. Les lumières latérales battent un rythme maladroit.

00:25 — Un frôlement à l’arrière. Pas fort, mais précis. Un souffle contre la carrosserie. Patricia serre le volant, corrige la trajectoire sans urgence. Elle se dit que le vent du camion joue avec sa voiture. Elle jette un œil : elle se demande ce qu’il attend pour la doubler et pourquoi il reste à sa hauteur. Elle hésite, mais rien d’alarmant. Elle note mentalement le logo bleu, la rayure sur la portière.

00:27 — Le camion ralentit, mais reste dans la file de gauche. Il paraît de plus en plus proche. Même plus que nécessaire. Patricia sent la pression sur l’arrière de sa voiture. Elle redresse encore par réflexe. Il semble quand même rouler trop près, comme pour la pousser.

00:30 — Les côtes de la route passent. Un panneau, un virage. Une lumière derrière un bosquet. Elle sent l’espace se réduire. Le souffle du camion n’en est plus un : c’est une poussée. Sa roue arrière claque contre le bas-côté. Un caillou ricoche. Sa voiture tremble.

00:31 — Impossible de contrôler maintenant. Sa berline dérape. Le volant lui échappe un instant. Les pneus crissent en vain. Les freins mordent, mais la route est une patinoire d’huile et d’eau. Un klaxon lointain. Elle voit soudainement le camion dans sa lunette arrière qui la pousse vers la glissière.

00:32 — Le flanc droit percute la barrière de sécurité. Le choc est sec. Un coup sourd qui traverse la colonne vertébrale. Airbag. Souffle coupé. Les vitres explosent en myriades d’étoiles. Les phares s’éparpillent. Le monde se fiche en éclats lumineux.

00:33 — Sa voiture bascule. Le temps ralentit. Elle entend le métal gémir, une plainte mécanique. Le siège la retient. La ceinture lui colle au corps. Son front heurte le volant. Un goût de fer dans la bouche, une odeur d’essence. Des gouttes chaudes glissent le long de sa tempe.

00:34 — Le véhicule passe par-dessus la glissière. L’air hurle. La nuit se déplie comme un voile noir. En dessous, la pente. Un trou, des arbres sombres. Sa voiture s’élance, puis redescend, et tombe en contrebas dans un grondement sourd.

00:35 — Le monde se scinde en deux : l’explosion du vide, et le temps qui semble se suspendre. Puis suivent les branches qui frappent la carrosserie en coups secs. Les freins hurlent encore, puis s’éteignent. Le coffre se plie. L’habitacle se rétrécit. L’air devient lourd, chaud, immobile. La pluie tambourine sur le toit froissé comme si le ciel pleurait sur ce qui vient de se briser.

00:37 — Patricia est consciente, confuse. La ceinture la tient toujours. Des étoiles fulgurent derrière ses paupières. Son souffle est court, rapide. Ses doigts cherchent son téléphone, instinctivement, puis s’arrêtent. Sa main trouve le cuir du siège, puis le vide. Les sons sont distants, comme traversés par de l’eau. Des pas qui courent, peut-être. Ou peut-être le vent.

00:38 — Sa première pensée réelle n’est ni la douleur, ni la peur : c’est David. Son image surgit, nette, comme toujours. Ses mains sur sa nuque. Son rire. La cuisine qu’ils partageront. La douche chaude. Elle sent sa chaleur, l’odeur du café, sa présence comme une ancre.

00:39 — Elle essaie de parler. Rien ne sort, seulement un souffle rauque. Sa vision se floute sur les bords, mais le centre reste lumineux. Elle veut dire son nom. Elle veut dire « je reviens ». Elle veut lui dire de ne pas s’inquiéter pour elle, de continuer à vivre, d’aller publier ces fichiers s’il le faut. Une phrase, même courte. « David… ».

00:40 — La douleur s’amplifie, puis devient lointaine. La gorge s’assèche. La température dans l’habitacle change, un picotement d’odeur d’essence plus fort. Elle sent quelque chose de chaud sous sa main, peut-être du sang, mais l’image se dissout avant qu’elle ne l’examine.

00:41 — Ses pensées redeviennent fragments : la plage, la photo dans le cadre, le cadre qu’elle a refermé. Elle pense à la clé. Où est-elle ? Elle a un éclat de lucidité : la Card est sûre, invisible. Un soulagement stupide et bref.

00:45 — Un bruit de pas se rapproche, d’abord indistinct, puis plus net. Une voix suit, étouffée, comme filtrée à travers quelque chose, et une lumière blanche traverse l’habitacle de biais, avant de disparaître. Elle croit discerner des silhouettes à travers le pare-brise fissuré. Son cerveau greffe ces ombres à la forme de David, mais ce ne sont pas ses mains qui la touchent.

00:51 — Le silence se fait à nouveau dans sa tête. Les contours disparaissent. Elle garde au centre l’image de son amour. Etonnamment, son esprit n’est ni haine ni peur : il est gratitude. Pour avoir connu le bonheur. Pour que, quelque part, quelqu’un sache qu’elle a essayé. Elle l’imagine et un dernier sourire adressé à la mer.

01:00 — L’air quitte son corps en un souffle qui ne fait aucun bruit. Les paupières se ferment. Les lumières s’éteignent. Le monde bascule et Patricia, qui ne voulait que rentrer à la maison, disparaît dans la nuit.

La voiture gît dans le fossé, fumante, tandis que plus loin, le semi-remorque blanc reprend la route, comme s’il n’avait jamais existé.