Chapitre introductif
« Et si l’humanité allait enfin mieux une fois débarrassée des hommes ? L’absence du genre masculin permettrait-elle enfin à la société d’échapper à la guerre et aux violences… ? »
Dans un monde où les femmes naissent sous un ciel ouvert, bleu et sans nuages, on leur apprend l’importance des mots, des sentiments, ainsi que la manière d’entendre et de comprendre la douleur d’autrui. On leur dit : « Soyez qui vous voulez, vous serez alors complètes, et personne n’a le droit de vous retirer une partie de vous-mêmes. » Ainsi, elles vivent dans l’harmonie, sans concurrence, sans armes, sans haine envers autrui et surtout sans « il »…
Ce « il » est maintenant un mythe pour toutes les femmes de Tilleli ; on y croit à peine. Elles ne peuvent croire en cette créature appelée « homme » qui aurait pu exister dans le monde d’avant. Désormais, « il » n’existe plus que dans les souvenirs des plus anciennes et dans les cours qui leur sont donnés. « Il » est décrit comme un être à qui l’on aurait mis un casque sur la tête avant même d’avoir appris à marcher. On « lui » a dit : « Sois fort, ne montre rien, ne ressens rien, ne pleure pas, n’aime pas. » Alors, « il » a serré les poings, n’a pas pleuré et s’en est allé conquérir plutôt que comprendre. On « lui » disait : « Dehors est un terrain de jeu et les femmes en sont les récompenses. » Alors, « il » est sorti armé jusqu’aux dents ; le monde était son arène et les cœurs comme les corps étaient ses cibles. Dans ce gigantesque terrain de jeu, « il » tirait, puis tirait encore et encore… « Mais pourquoi “il” tirait-il au juste ? » On ne le savait pas. Et « il » ne le savait pas non plus.
Certaines disent qu’en dehors des frontières, des « hommes » vivent encore et possèdent un chef. Beaucoup pensent qu’il ne s’agit que d’un mythe, d’une croyance, de simples rumeurs, car les « hommes » auraient tous succombé au Thanéros, « la maladie des mâles », apparue des années plus tôt et qui ne touchait, étrangement, que les porteurs du chromosome Y. Le virus possédait trois phases : la première était caractérisée par une fatigue intense et une irritabilité excessive, suivies d’une agressivité grandissante. La deuxième phase provoquait d’importants troubles cognitifs accompagnés d’une perte totale d’empathie. Enfin, la troisième et dernière phase commençait par une inflammation systémique suivie d’une défaillance progressive des organes. Ce virus, d’abord vu comme une malédiction, fut finalement considéré comme une « libération » biologique et naturelle après des siècles de domination et de violences masculines. Certaines croyaient même que la Terre elle-même avait envoyé cette maladie afin d’éliminer l’héritage de guerres, de brutalités et d’exploitations que les hommes se transmettaient depuis des siècles. Or, toutes ces rumeurs et croyances ne montraient qu’une chose : l’origine inconnue du virus. Le virus était-il réellement naturel ? Avait-il en réalité été conçu en laboratoire par des femmes afin de provoquer l’extinction des hommes ? Le virus avait-il même existé ou était-ce seulement un mensonge cachant une vérité plus sombre : un génocide des porteurs du chromosome Y ?
Parmi elles, Asirem, une jeune femme avide de comprendre le monde qui l’entoure et de l’explorer jusque dans les territoires interdits, possédait au fond d’elle une lueur de curiosité. Cette même lueur, jugée bien trop dangereuse par certaines femmes, même par celles qu’elle considérait comme sa propre « famille ». Asirem croyait en l’existence de ces « hommes », de ces créatures. Elle aimerait les voir. Alors, elle se demandait : « Tireront-ils ? »
Caché au-delà des frontières, il observe, ne pleure pas, attend et désire. Un jour, il ira les voir, les avoir, les détruire. Oui, un jour, il les possédera toutes. Il gagnera. Alors, il se dit : « Je tirerai. » Puis il tourna le dos aux frontières surveillées et leva les yeux vers le drapeau sanglant de son peuple flottant fièrement dans le vent.