Chapitre 1
« Qu’est-ce qui se passe ? me suis-je écriée. Où est-il ?
À peine ai-je débarqué en trombe dans la classe de mon homme que je me suis mise à véhiculer mon regard affolé dans toute la pièce, à la recherche de ce trésor dont l’état inquiétant était la raison qui faisait que je venais d’éviter de justesse de rouler sur un empafé qui traversait la route en répondant à un SMS.
— Ne vous inquiétez pas, tout va bien, m’a calmée aussitôt la principale. Vous n’avez pas à vous en faire. Damien va bien.
Le souffle saccadé, je lui ai dardé un regard interloqué, tout en soufflant à l’intérieur de moi-même à l’apprentissage que le danger était éclaté, si ce n’est qu’il n’avait peut-être même jamais existé.
La châtaine binoclarde affublée d’une charmante robe en soie beige m’a invitée d’un geste de main à m’asseoir, tout en faisant de même sur un fauteuil de bureau situé en face de moi. Et puisqu’il me fallait reprendre mon souffle, je n’ai pas rechigné avant de m’exécuter.
— Vous dites qu’il va bien ? ai-je tenu à en avoir bien le cœur net.
— Tout à fait, oui, m’a souri la principale. Il est dans la cour en pleine récréation, en ce moment même.
Deux options me sont venues en tête : soit cette dame me faisait une blague d’un goût bien douteux, soit elle était une de ces personnes déjantées aux sarcasmes particulièrement très mal formulés. Enfin, comment pouvait-ce être autrement ! Mot pour mot, elle venait de m’envoyer 10 minutes plus tôt un mail court, laconique, qui stipulait :
“Bonjour chère parent,
Alerte importante au sujet de votre enfant, élève à l’école St Pierre dont je suis la directrice. Hâtez-vous de me retrouver dans mon bureau au plus vite. L’affaire est vraiment très sérieuse, précaire et nécessite une intervention urgente.
Bien à vous,
Sephora Adrounat, institutrice de terminal.”
Je n’ai même pas eu le temps de penser à répondre à son courriel que je me suis éjectée du canapé pour aller me mettre un truc décent sur le dos.
Enfin, qui ne se serait pas foulé la cheville en courant pour attraper ses clés de voiture, après un tel message ? Et là, arrivée au quart de tour dans son bureau, j’apprenais que mon fils allait parfaitement bien.
— Je ne comprends pas, me suis-je exprimée sur un ton confus qui était bien en mon honneur, comme quand Penny découvre que Raj leur a organisé une chasse au trésor d’une pièce en or alors que celle-ci n’était non seulement pas unique mais qu’il avait déjà glissé des répliques bien avant dans la poche de tous les participants, et même dans la sienne.
— Excusez-moi, je sais très bien ce qui motive votre confusion, a-t-elle esquissé un petit sourire amusé. En réalité, c’est une tactique assez courante dans notre institution ; nombreux sont les parents pour qui les soucis d’ordre scolaire qu’on peut procrastiner n’intéressent pas. Alors, pour captiver leur attention, on use d’un subterfuge assez ingénieux consistant à leur annoncer un problème sans en spécifier la nature, comme ça ils seront assez captivés pour se hâter ici d’en découvrir la consistance en personne.
En voyant certainement que j’étais encore plus perdue, elle a conclu sur un ton légèrement badin :
— Vous êtes écrivaine, d’après ce que je sais, alors vous comprenez bien la manœuvre ?
Je me suis arrêtée à ça de claironner “Mais bordel de merde, que voulez-vous que je comprenne là dedans ! Que vous m’avez foutu une peur bleue pour rien du tout ? Que vous avez rusé tels des rats pour attirer de petites bestioles bonnes à être mordues pour peu de me voir débarquer ! Non mais vous êtes tordue, ma parole !”
Franchement, je me suis arrêtée à ça. Sans doute que je n’avais pas encore assez repris mon souffle pour me permettre de gueuler... N’empêche, cette dame aurait mérité un bon savon. N’importe quel parent un tant soit peu concerné par l’évolution de son enfant dans le milieu scolaire rapplique quand on le convoque au sujet de sa progéniture, pas besoin d’insinuer qu’il y a un danger. J’aurais pu faire une crise cardiaque sur le coup, ma parole !
Dans le but de m’assurer qu’il n’y avait vraiment aucun danger et que je n’étais pas en train de rêver cette situation, j’ai réitéré :
— Alors, il n’y a vraiment aucun problème ?
— Mais non ! a-t-elle éclaté d’un rire léger qui m’a donné envie de l’étrangler. Je pense même que le ciel serait d’accord avec moi pour dire que Damien est un garçon à nul autre pareil. Il est gentil, extrêmement brillant, toujours à point nommé dans tous ses devoirs... il n’y a rien qui dérape, il va vraiment bien.
La vingtenaire a toussoté pour s’éclaircir la voix, pendant que je me demandais pourquoi diable m’avait-on alors convoquée ici si tout était en ordre...
Ensuite, en adoptant un ton plus sérieux, elle a ajouté :
— Mais il y a toutefois quelque chose qui m’inquiète à son sujet, et c’est la raison pour laquelle j'ai jugé bon de vous convoquer ici, madame Marin.
— Vanessa suffira, merci, ai-je commencé par préciser.
— D’accord, Vanessa, a-t-elle acquiescé.
Si j’ai tenu à l'exonérer de la charge de parcourir des civilités en lui accordant le droit de m’appeler par mon prénom, c’était parce que je pouvais déjà sentir que cette convocation soudaine était destinée à devenir la première d’une longue lignée. Les inquiétudes des figures parentales des institutions scolaires, j’en avais déjà l’habitude, avec Damien. Alors, j’ai commencé par bien ajuster ma posture afin de m’asseoir confortablement à l’attente de la bombe situationnelle qui, à chaque fois, n’était qu’une question de temps avant qu’elle n’éclate sur ma tronche.
— Si on considère l’élan avec lequel Damien gravit les marches scientifiques, s’est-elle lancée, ça ne m’étonnerait pas qu’il ait déjà décroché sa licence avant ses dix-huit ans.
— On me le dit souvent, en effet, ai-je esquissé un sourire fier.
— Je n’en doute pas, m’a-t-elle rendu mon sourire. Cependant, si j’en crois son dossier, ses bulletins scolaires relatent qu’il a déjà fréquenté trois écoles du même milieu géographique depuis le début de son parcours éducatif... est-ce exact ?
— Oui, je me suis déjà expliquée avec le principal à ce sujet ; on a beaucoup déménagé avant d’atterrir sur une place sédentaire.
— Je sais, elle m’en a informé, a-t-elle confirmé mon mensonge. Et c’est bien, les voyages, a-t-elle ajouté. Ça permet de se réinventer, ça nous ouvre la porte à de nouvelles opportunités, ça forge le caractère... Mais le fait est que je crois que votre fils est, comment dire... déséquilibré psychiquement, et... je suis désolée mais que ça n’y est sans doute pas pour rien.
“Déséquilibré psychiquement”...
Écarquillés, mes yeux ont fait “Waouh”.
Ça, c’était une première. Car, même moi qui me targuait d’être préparée à tout, cette bombe-ci, elle, je ne m’y étais pas le moins du monde attendue.
— Désolée de ne pouvoir trouver d’autre mot pour l’exprimer, a-t-elle continué, sans doute en remarquant mon ahurissement pour son choix de mot fort. C’est juste que c’est très délicat, et le fait qu’il ne bénéficie d’aucune aide, ça me rend de plus en plus inquiète à propos du fait que ça le pousse à progresser de plus en plus dans cette... anomalie cognitive. C’est pourquoi je voulais vous voir pour en discuter.
— Attendez, ça veut dire quoi, ça ? qu’il est fou ? ai-je froncé les sourcils.
— Quoi ? Non ! non, pas le moins du monde, voyons ! s’est-elle défendue. J’essaie juste de vous expliquer que vous avez béni la terre d’une semence brillante et hors du commun, Vanessa... mais justement, Damien est peut-être un peu trop différent de la normale. Et à force de trop bouger, je ne peux m’empêcher de m’inquiéter pour les conséquences que tout ceci a sur lui. Sans parler de l’élément majeur que l’ensemble de tous ces faits révèle.
— Quel élément majeur ?
— Je crois que Damien souffre de son déséquilibre parental, a-t-elle décidé d’en venir enfin au fait. Que le vide jamais comblé de sa perception familiale l’affecte plus que ne peut le laisser percevoir son caractère taiseux et solitaire, a-t-elle ajouté, et cette saudade se ressent sur son humeur constamment maussade, sa propension à vouloir tout le temps s’isoler des autres et surtout les paroles désarçonnantes qu’il proclame à chaque fois qu’on lui pose une question personnelle.
Sans me laisser le temps d’en placer une, la dame a illustré :
— Tenez, petit exemple : l’autre jour je lui ai demandé pourquoi il ne voulait pas aller se mélanger aux autres pour jouer, et vous savez ce qu’il m’a répondu ? Que, et je cite, “ça m’amuse déjà assez de les observer en train de sourire stupidement tous ensemble comme s’il ne suffirait pas tout simplement qu’une balle perdue attrape l’un d’entre eux pour l’ôter à ce monde...
L’entente de ces mots m’a légèrement fait sourire. Un sourire sincère, un sourire fier. Il n’y avait aucun doute que si les paroles pouvaient être associées singulièrement à une personne, ça, c’était bien du Damien tout craché.
— Et il n’a que dix ans, Vanessa, dix ans ! a cela dit punaisé la dame d’un ton catastrophé. Voilà pourquoi j’ai souhaité qu’on ait cette entrevue ; Damien est un garçon merveilleux mais je pense que votre situation familiale l’affecte terriblement et le rend de ce fait beaucoup plus apathique et pessimiste qu’il ne devrait l’être à son âge. J’en ai aussi parlé avec une collègue, elle m’a dit la même chose... et j’aimerais sincèrement qu’on essaie de raisonner à une solution. Ensemble.
Cette femme devait avoir le même âge que moi quand j’avais rencontré le père de Damien. Ainsi, sans doute parce que l’ironie aurait pu être décoiffante et que je n’étais pas un monstre, je me suis à nouveau arrêté à ça de demander à cette jeune adulte si elle avait déjà consulté l’intérieur d’un livre de mathématiques de sa vie, pour savoir à quoi ressemble un problème... Car, pour parler de chercher une solution, il fallait déjà que l’existence d’un problème soit bien établie. Pourtant, moi, je n’en voyais aucun. Damien était comme cela depuis sa naissance, et une heure par semaine avec un énième psy, ça ne risquait que d’augmenter de plus 1 pour cent les pourcentages statistiques des psy ayant succombé à un fâcheux suicide après un suivi d’un patient un peu trop hors du commun pour leurs petites épaules.
Tandis que, à mes yeux, Damien ne pouvait jamais peser lourd sur mes épaules. C’était déjà le cas neuf mois avant sa naissance, ça l’avait été les neuf ans qui avaient précédé ce moment et j’étais certaine que ça ne changerait jamais pour toutes les autres années qui suivraient.
La confiance dans ma force de mère était infaillible.
Alors, pour détruire un par un les arguments de sa maîtresse emplie de peur, d’incompréhension et d’incompétence, j’ai déversé sur elle une cascade de questions qui, elles, valaient bien le mérite du qualificatif “précaire” :
— Est-ce que ses notes ont baissé ?
La maîtresse s’est esclaffée :
— J’dirais que c’est plutôt toujours le contraire qui n’arrête jamais de se produire.
— Je vois..., ai-je noté. Damien a-t-il eu un comportement indécent, brutal ou désobligeant vis-à-vis de l'un de ses camarades ? vis-à-vis de vous ?
— C’est un véritable ange, Vanessa.
— Est-ce qu’il s’est passé quelque chose d’anormal ? d’alarmant ? L’avez-vous retrouvé seul entrain de pleurer dans les toilettes ? entrain de scruter frénétiquement le sol en marchant ? faire quelque chose d’inquiétant ? n’importe quoi ?
— Euh... non, jamais rien de tel.
— Je vois, je vois...
Avant que la maîtresse ne se perde en essayant d’acheminer le sens logique enfermé dans mes questions, j’ai décidé de parler sans filtre :
— Écoutez, je crois qu’entre nous, il est inutile de maintenir la voile du mensonge ; Damien n’a pas butiné d’école en école parce qu’on a beaucoup déménagé — et je soupçonne que vous l’aviez déjà compris. Mais vous savez, mademoiselle Yvonne, mon fils a un QI plus important que celui d’Albert Einstein — il a déjà passé un milliard de tests pour ça, quand il s’agissait de lui faire sauter des classes — et le ministère de l’éducation s’est déjà personnellement engagé à pourvoir à des bourses d’études intégrales à chaque fois que le moment en exigera la nécessité. Il est très spécial, mon petit garçon, vous comprenez ?
— Oui, bien évidemment, je—
— Je n’avais pas fini, l’ai-je coupée bien grossièrement. Le fait est qu’il est encore en primaire et a déjà fréquenté quatre école, si on compte la votre, et vous vous doutez que ce n’est certainement pas parce qu’ils n’étaient pas enchantés de l’avoir dans leurs rangs ? C’est simplement parce qu’il sortait un peu trop des normes pour eux, et que je me montrais un peu trop agressive quand il s’agissait de refuser leurs conseils en matière des docteurs et leur expliquer combien mon fils n’était en aucun cas une anomalie qu’il fallait soigner.
Je me suis gratifié d’une pause, j'ai souri pour lui signifier que j’étais parfaitement sereine, puis j’ai poursuivi :
— Mais aujourd’hui, je vais tâcher de rester calme, je vous promets, et commencer par vous expliquer que ce que vous appelez “être déséquilibré psychiquement”, en réalité, ça s’appelle simplement du nihilisme. Et c’est congénitale dans son cas. Ça peut souvent être associé à de la mélancolie et une nostalgie apparente sans crier gare... mais cela simplement si la personne ne bénéficie pas d’une attention totale. Et si je peux vous assurez d’une chose, mademoiselle Yvonne, c’est que s’il y a bien une raison à mon existence aujourd’hui, c’est uniquement et simplement Damien. Alors de l’attention, croyez-moi, il en a à revendre.
J’avais fini.
Et, après s’être visiblement enquis de ce constat, la dame s’est tortillée dans son fauteuil puis a articulé, sa voix chevrotante :
— Donc, il n’y a aucun risque d’auto...
— Aucun, l’ai-je arrêté. Jamais, ai-je même précisé. Et vous voulez savoir pourquoi j’ai toujours préféré changer mon fils d’école plutôt que d’adhérer aux conseils de ses institutrices qui me recommandaient tous des docteurs, médicaments, ateliers d’aide et psychologues réputés ? Eh bien parce que la particularité de mon fils n’est en aucun cas un défaut qu’il faut corriger à tout prix. Parce que ça fait même partie des choses qui me rendent chaque jour un peu plus fier de lui. Et que je refuse que ce soit vu comme une anomalie simplement parce qu’il est entouré de figures éducatives qui sont si moins informées que leur imagination les empêche ne serait-ce que de soupçonner que ce qu’ils s’amusent toujours à prendre pour de la tristesse inquiétante, il s’agit du plus grand cadeau que la nature puisse offrir à un garçon à peine pubère : son ipséité. Alors non, mademoiselle Yvonne, je vous interdis de vous inquiéter pour mon fils et le coincer dans des cases mondaines seulement parce que celle à laquelle il appartient dépasse votre compréhension. Et encore moins en parler autour de vous, comme d’un vulgaire sociopathe à en devenir — mon fils n’est pas un sujet de discussion entre vieilles amies.
— Je... je ne voulais pas—
J’ai arrêté ses balbutiements avant qu’elle me fasse perdre encore plus de temps en s’excusant :
— Écoutez, j’aime bien cette école, lui ai-je confié. Et Damien l’apprécie énormément, lui aussi. Ça serait donc dommage que je me retrouve obligée de lui en changer simplement parce qu’on a été en désaccord sur son éducation, avec vous également. Mais je peux déjà vous asserter que le fait qu’il ne s’attache jamais à rien de matériel m’a toujours facilité la tâche dans cette entreprise et que vous ne lui manquerez aucunement lorsque je lui aurai trouvé une nouvelle école dès demain.
— Justement, a-t-elle rebondi, ce que vous venez de dire à l’instant... Honnêtement, vous trouvez cela normal que votre petit garçon à peine âgé de dix ans ne ressente aucun besoin de se faire des amis parmi ses camarades ? jouer avec eux ? badiner avec eux ? Qui c’est qui arrive à s’en sortir seul dans la vie sans recourir à l’aide des amis ? ou juste des connaissances ?
— Moi, mademoiselle Yvonne, ai-je pointé fièrement. Juste là, en face de vous, ai-je bien clarifié.
Je lui ai laissé le temps de poncer les brûlures qu’avaient occasionnée la flamme de ce rebondissement avant de poursuivre en lui disant :
— La normalité est une futilité enduite de banalité pour les plus grands esprits de notre monde. C’est quelqu’un qui a jadis été très important à mes yeux qui m’a dit cela. Et si je vous le répète, c’est bien pour vous apprendre également qu’être différent de ses pairs est souvent le plus grand cadeau de la nature, dans la mesure où la normalité se rapporte souvent à la médiocrité.
À court de mot, la petite dame a dégluti. Ça y est, j’avais gagné. Il était aussi clair que le monde que je venais de m’assurer que plus jamais elle ne traiterait mon fils de “déséquilibré psychiquement”, qu’elle ne s’amuserait plus jamais à me contacter d’urgence sans raison vraiment particulière et qu’elle se prosternerait même désormais devant l’incroyable équanimité de mon petit garçon. C’est un éloge qui ne pouvait, pour moi, qu’être un présage de la gloire qui l’attendait à l’avenir. Car, personnellement, je ne voyais pas mon garçon finir autre qu’une figure importante reconnue partout dans le monde, au titre de président, de prix Nobel, de chercheur scientifique, d’ingénieur spécialisé en fusées ou d’écrivain, comme son père et moi.
— La balle est dans votre camp, mademoiselle Yvonne, ai-je conclu en m’adossant au fauteuil. La liste des spécialistes que vous pensiez déjà me donner, je crois que vous savez dorénavant sa place exacte. Et si vous vous sentez dans l’incapacité d’assurer l’éducation scolaire de mon enfant en acceptant sans stigmatiser sa différence de personnalité, vous n’avez qu’un mot à dire et son passage dans votre école ne sera pas mentionné dans ses interviews lorsqu’il aura acquis gloire et célébrité à la hauteur de son génie. »
Si je ferme les guillemets, c’est bien parce que dans ma tête, une animatrice dotée d’une voix artificielle qui parrainait une partie virtuelle entre mademoiselle Yvonne et moi a énoncé sèchement : “Échec et mat”.
Acceptant sa défaite, celle-ci n’a d’ailleurs pas été longue à me présenter ses excuses.
« Je tiens à m’excuser pour mes préjugés, a-t-elle dit, son regard sincère.
Pas rancunière, — du moins, ayant déjà réussi à dompter cette tare dans ma personnalité, — j’ai hoché la tête pour lui signifier que ce n’était pas grave. Que j’acceptais ses excuses. Le simple fait qu’on soit désormais sur la même longueur d’ondes me satisfaisait amplement.
— Mais je pensais ce que j’ai dit, au sujet de ses racines, a-t-elle soudain rebondi. Je sais que vous savez que j’ai déjà lu son dossier scolaire, dans lequel il y a mentionné que son père est en vie. Mais puisqu'il n'apparait nulle part dans les environs, ca ne peut qu'impliquer qu'il est tenu à l’écart des visites de son garçon... alors que Damien ne pourrait qu’être plus heureux qu’il ne l’est, s'il pouvait enfin faire la connaissance de son père. Et je sais que vous savez que j’ai raison là-dessus. Avoir un modèle paternel peut s’avérer fortement influent sur la personnalité d’un garçon en bas âge, Vanessa, et je pense que je ne suis pas la première à vous le dire... Et là, je ne vous le dis pas comme institutrice mais simplement comme mère.
Cette petite dame emplie d’outrecuidance et de préjugés circoncis au sujet de mon enfant, j’ignorais qu’elle pouvait avoir déjà enfanté. Et ça m’a déstabilisée. Ça m’a fait découvrir une réelle attention portée à mon enfant, un amour presque solennel qu’elle portait à ces petits êtres dont elle assurait l’éducation scolaire de base. Et ça donnait plus de crédit à ses propos au sujet de l’éducation de Damien.
Bien sûr, je savais que ça ne lui ferait pas de mal de rencontrer son père. D'’autant plus qu’il avait plusieurs fois été curieux à son sujet dans le passé. Je l’imaginais même s’épanouir plus dans sa compagnie que dans la mienne, étant donné que leurs personnalités miroirs illustraient parfaitement l’adage du “tel père, tel fils”. Et pendant un instant, cette idée se matérialisa réellement dans ma tête. Je commençai presque à l’envisager.
Mais puisqu’il était hors de question de gratifier à son père le plaisir de faire sa connaissance, après toutes les atrocités qu’il m’avait fait endurer, j’ai emprisonné tous mes sentiments dans mes mucosités nasales, j’ai reniflé un bon coup puis j’ai lancé à la petite dame, mon ton blasé :
— Y’avait-il autre chose, mademoiselle Yvonne ?
La maîtresse de Damien a semblé désarçonnée par ma question, par mon indifférence. Toutefois, parce que je restais la seule dernière décisionnaire en tout ce qui concernait mon fils, elle n’a eu d’autre choix que de se plier à ma volonté.
— Non, c’est tout, a-t-elle fait d’une petite voix.
Pendant que l’institutrice regroupait le dossier de mon fils qu’elle avait ressorti pour servir de support à ses dires, je me suis levée en positionnant parfaitement mon sac à main sur mon épaule. Parce que maintenant, à force de devoir trimballer du biberon, du couche et du batman miniature, je blairais depuis longtemps les sacs à main.
— Oh, et ne vous inquiétez pas, m’a-t-elle lancé soudain. Damien n’aura pas besoin de changer à nouveau d’école — je m’engage personnellement à l’éduquer et prendre soin de lui comme chacun de mes élèves.
Je n’étais pas vraiment inquiète sur ce point, étant donné que mon échec et mat ne pouvait avoir de sens équivoque. Mais, si ça pouvait faire plaisir à l’institutrice, j’ai hoché la tête, comme pour lui signifier ma gratitude.
— Mais je vous demande sérieusement de réfléchir à ce que je viens de vous dire, a-t-elle insisté au moment où j’empoignais la poignée de porte. C’est vraiment très important, Vanessa. La présence d’une figure paternelle dans sa vie, ça change la vision du monde d’un petit garçon.
Étant donné le nombre de traumatismes et séquelles émotionnels que je m’étais trimballée une bonne partie de ma vie à cause de ma propre expérience avec mon père, sur ce point, je n’ai pu lui contredire. En effet, la présence d’un père dans la vie d’un enfant, ça change sa vision du monde qui l’entoure.
Et, même si celui de Damien, bien qu’un peu hétéroclite pour le travail de père, ne pouvait faire pire que mon père avec moi — je soupçonnais d’ailleurs qu’il pouvait posséder en lui tous les critères nécessaires pour faire un bon père —, je me suis retrouvée à répliquer :
— Ça fait dix ans qu’on va très bien sans lui, merci beaucoup.
Parce que le papa de Damien, pour le réitérer, ne méritait pas d’avoir un jour connaissance de son existence. Pas de mon vivant. Et si j’avais réussi à le tenir très distinctement éloigné de moi depuis plus de dix ans, j’étais tout à fait certaine d’arriver à passer le reste de l’enfance de Damien en le tenant éloigné de lui. À l’âge adulte, s’il décidait de partir à la rencontre de son père, ça n’engagerait que lui. Je faisais assez confiance en l’esprit de discernement dont je lui inculquais pour être sûre que sa décision serait sans doute la bonne.
— Je n’en doute pas une seule seconde, n’a pas cherché la maîtresse à contredire. Cependant, les racines, c’est important. Encore plus quand leur source est binaire. Je vous assure, peu importe vos raisons de lui en écarter, sachez déjà que je vous soutiens comme n’importe quelle mère... mais vous ne devriez pas lui en priver.
Et, comme si elle avait lu dans mon esprit, elle a ajouté :
— Son père le mérite peut-être, mais Damien, lui, non. Il ne mérite pas d’être tenu à l’écart de son père.
J’ai senti l’échiquier trembler, même si mon échec et mat avait déjà été gravé dans le marbre...
Et, avant que n’apparaisse brusquement un nouveau pion qui viendrait contrer mon coup de grâce, j’ai déclamé pour clore :
— Bonne journée, mademoiselle Yvonne. »
Ensuite, j’ai tourné la poignée de porte et me suis empressée de disparaître hors de ce bureau.
Je ne suis pas repartie à la maison tout de suite ; étant déjà là, il aurait été incongru que je m’en aille pour gaspiller à nouveau de l’essence au moment de revenir récupérer Damien. Alors j’ai décidé d’aller le retrouver dans la cours, puis je lui ai enfilé son coupe vent et son cartable en lui informant que j’étais venue le kidnapper pour une journée mère-fils complément improvisée. Ce n’était pas comme s’ils allaient lui apprendre quelque chose qu’il ne connaissait pas encore à l’école, à part peut-être l’art de rigoler de quelqu’un qui sort assez du lot pour servir d’objet d’incandescentes moqueries enfantines et être caractérisé de bizarre.
En chutant sur ce mot, une discussion assez particulière est repassée dans mon esprit sans crier gare... En roulant dans la voiture avec mon bébé dans le siège passager pour la sécurité, j’ai repensé à la fois où on avait eu avec son père une courte discussion particulièrement marquante sur le caractère de l’adjectif “bizarre”. Celui-ci avait affirmé haut et fort que se questionner sur toutes ces petites choses qui forgent le caractère de la vie au lieu de la vivre, cette vie, était complément une perte de temps, et je n’avais jamais eu l’occasion de le contredire, lui démontrer qu’il avait tort. Et pourtant, à présent que sa semence avait contribué à la création de cet enfant pour le moins unique, je me demandais s’il pouvait attribuer à cette coïncidence du destin un autre adjectif que “bizarre”. Car aucun ne s’était attendu à la manière dont notre histoire s’était soldée, à la façon que ma grossesse s’était manifestée. Encore moins moi.
Une chose était certaine, moi lui présenter ce trésor assis dans mon siège passager, il était simplement hors de question. C’était peut-être égoïste mais j’avais envie d’une victoire. Envie de me dire que je n’étais pas ressortie de notre histoire qu’avec des plaies, des pleurs et des douleurs. Envie de me dire que Damien était à moi, rien qu’à moi, et que, comme toutes les autres choses qui caractérisaient jadis ce que j’étais, tout ce qui formait ma personnalité, il ne viendrait jamais me le prendre.
Oui, c’était mieux ainsi. Peut-être pas pour Damien... mais pour moi, franchement, de plus en plus. Et j’étais certaine que, comme quand on se faisait ce genre de virée pour s’empiffrer de gâteaux et faire du manège, à ses yeux, je continuerais très bien à remplir le rôle de père et de mère. Je me trouvais d’ailleurs déjà assez généreuse comme ça d’avoir laissé l’empreinte de son passage dans ma vie dans l’inscription du nom de famille de mon fils. La preuve que je n’étais peut-être pas si égoïste que ça, si je pouvais faire l’impasse sur l’envie de l’appeler par mon nom de famille et privilégier plutôt de le designer par le nom de son père comme le veut la tradition patriarcale, ancestrale.
Mais bon, la situation obligeait quand même aussi un peu de lucidité : de toute façon, Damien Wilbert Marin n’aurait jamais aussi bien résonné que Damien Wilbert Kiyana.