Chapter 1 - La répétition
Chapitre 1 — La répétition
Pendant longtemps, j’ai cru que les applications de rencontre avaient simplement modernisé le hasard.
Au lieu de se croiser dans un café, au travail, dans une soirée où personne n’avait vraiment envie d’être, on se rencontrait désormais derrière un écran. Le décor changeait, pas nécessairement le fond. Deux inconnus se remarquaient, échangeaient quelques mots, décidaient éventuellement de se voir et découvraient ensuite si l’imagination survivait au réel.
Du moins, c’est ce que je pensais au début.
Je n’ai jamais eu beaucoup de mal à faire des rencontres sur ces applications. Même sans y montrer clairement mon visage.
Je n’avais pas besoin d’aligner des photographies soigneusement retouchées, de me mettre en scène dans des restaurants, sur une plage ou devant un miroir. Quelques images choisies suffisaient. Une silhouette, un détail, une façon de me tenir, parfois seulement une atmosphère. Cela pouvait sembler paradoxal sur des plateformes où tout reposait prétendument sur l’apparence, mais l’absence de visage n’avait jamais été un véritable obstacle.
Elle intriguait.
Elle laissait de la place à la projection.
Et lorsque le reste suivait — quelques mots, un peu de répartie, une conversation qui ne s’effondrait pas après trois messages — la curiosité faisait généralement son travail.
Je n’éprouvais pas non plus cette angoisse que certaines personnes décrivaient avant une première rencontre. Cette peur d’arriver et de voir la déception apparaître dans le regard de l’autre. Je ne me considérais ni parfaite ni exceptionnelle. J’avais simplement conscience de ce que je dégageais.
Une apparence ne se résume pas à un visage.
Il y a la voix. La manière de sourire. La posture. La façon de regarder quelqu’un lorsqu’il parle. L’assurance que l’on possède ou que l’on feint suffisamment bien pour qu’elle finisse par devenir naturelle. Il y a surtout cette chose plus difficile à définir, ce mélange de présence, d’humour, d’intelligence et de singularité qui fait qu’une personne peut devenir plus séduisante au fil d’une conversation.
Sans prétention, je savais que je n’étais pas de celles dont l’intérêt disparaissait lorsqu’elles entraient dans la pièce.
Le mystère ne me desservait pas.
Il me précédait.
La plupart du temps, la découverte était même accueillie comme une bonne surprise. Parfois comme la confirmation d’une intuition. Rarement comme une déception.
Cette facilité aurait pu rendre les applications agréables.
Elle les rendait surtout abondantes.
Au commencement, cette abondance ressemblait à une liberté.
Il y avait toujours quelqu’un à qui parler. Toujours une nouvelle personnalité à découvrir. Une manière différente d’écrire, une profession inattendue, une histoire de vie que je n’aurais probablement jamais croisée autrement.
Chaque match semblait ouvrir une porte.
Derrière l’une d’elles pouvait se trouver une conversation passionnante. Derrière une autre, une soirée plaisante. Une amitié improbable, peut-être. Un désir immédiat. Une histoire plus sérieuse. Ou simplement quelques heures suffisamment agréables pour ne pas regretter de les avoir vécues.
Tout paraissait possible.
Puis, progressivement, les portes ont commencé à mener aux mêmes pièces.
Les profils changeaient, mais les codes demeuraient.
Il y avait les photographies devant les miroirs des salles de sport, téléphone placé suffisamment haut pour élargir les épaules et affiner la taille. Les photos au volant, souvent prises dans une voiture dont la marque devait être assez visible pour que le hasard de la composition ne trompe personne. Les costumes portés lors d’un mariage, unique occasion récente où une photographie avait été prise autrement qu’à bout de bras.
Il y avait ceux qui posaient devant un paysage pour prouver qu’ils voyageaient.
Ceux qui tenaient un verre pour suggérer qu’ils savaient profiter de la vie.
Ceux qui apparaissaient entourés d’amis, obligeant à mener une enquête avant de comprendre lequel était réellement le propriétaire du profil.
Ceux qui cachaient leurs yeux derrière des lunettes de soleil sur chacune de leurs photos.
Ceux qui empruntaient un chien.
Ceux qui tenaient un enfant dont ils précisaient rapidement qu’il ne s’agissait pas du leur.
Il y avait les hommes torse nu dans une salle de bains, les hommes torse nu à la plage et ceux qui semblaient avoir trouvé un prétexte beaucoup plus artistique pour être torse nu, mais dont le résultat revenait exactement au même.
Les descriptions, elles aussi, avaient fini par former une langue à part entière.
« Épicurien. »
« Amateur de voyages et de bons moments. »
« Ici pour faire de belles rencontres. »
« Je ne mords pas. »
« Pas de prise de tête. »
« Vivre chaque jour comme si c’était le dernier. »
« À découvrir. »
Ce dernier m’avait toujours amusée.
À découvrir.
Comme si l’absence totale d’informations constituait une preuve de profondeur. Comme si l’on pouvait se contenter de déposer quelques photographies et attendre qu’une femme se sente investie de la mission d’enquêter.
Il existait évidemment des exceptions. Des profils drôles, singuliers, intelligents. Des hommes capables de se présenter sans donner l’impression d’avoir consulté un manuel de séduction. Mais à mesure que le temps passait, l’œil repérait de plus en plus vite les catégories.
Le sportif discipliné.
Le voyageur permanent.
Le faux cynique sensible.
Le romantique blessé.
L’homme mystérieux qui confondait le mystère avec l’absence de conversation.
Le cadre débordé qui tenait à préciser qu’il n’avait pas besoin d’une femme mais qu’il aimerait en rencontrer une, probablement pendant un créneau de quarante-cinq minutes placé entre deux réunions.
On apprenait à les reconnaître avant même d’avoir échangé un mot.
Le véritable épuisement commençait pourtant après le match.
Il suffisait parfois d’une seule phrase pour deviner la suite.
« Salut, ça va ? »
« Tu recherches quoi ici ? »
« Tu fais quoi dans la vie ? »
Les questions n’avaient rien de répréhensible. Il faut bien commencer quelque part. Deux inconnus ne peuvent pas immédiatement discuter de leurs peurs les plus profondes ou de ce qui les empêche de dormir à trois heures du matin.
Le problème ne résidait pas dans les questions.
Il se trouvait dans leur accumulation.
Dans la sensation de répondre continuellement au même questionnaire, comme si chaque nouvelle personne remettait le compteur à zéro et obligeait à fournir une fois encore les informations de base permettant d’accéder à la suite.
Mon métier.
Mon quartier.
Mes disponibilités.
Mes attentes.
Mes loisirs.
Depuis combien de temps j’étais célibataire.
Pourquoi je ne montrais pas mon visage.
La dernière question revenait presque systématiquement. Elle pouvait être posée avec curiosité, avec méfiance ou avec cette assurance légèrement agaçante de celui qui pensait déjà connaître la réponse.
« Tu dois être mariée. »
« Tu as quelque chose à cacher ? »
« C’est parce que tu n’assumes pas d’être ici ? »
Parfois, j’expliquais.
D’autres fois, je laissais chacun conserver sa théorie.
La vérité était plus simple : je ne considérais pas que mon visage devait devenir une information publique accessible à n’importe quel homme ayant créé un compte cinq minutes auparavant. Je pouvais choisir de me dévoiler sans pour autant me montrer à tous. Je pouvais aimer rencontrer des gens et préserver une frontière.
Cette nuance semblait étonnamment complexe pour certains.
À force, j’avais développé mes propres réponses automatiques.
Pas entièrement copiées, mais suffisamment proches pour que je puisse parfois deviner ce que j’allais écrire avant même d’avoir terminé de lire le message.
Je racontais les mêmes anecdotes.
Je formulais les mêmes plaisanteries.
Je donnais les mêmes explications.
J’abordais les mêmes sujets.
Il m’arrivait de ne plus savoir à qui j’avais déjà raconté quoi. Je commençais une histoire, remarquais une hésitation et me demandais si je l’avais déjà partagée avec cet homme ou avec un autre rencontré trois jours plus tôt.
La répétition n’effaçait pas seulement les autres.
Elle brouillait aussi ma propre présence.
Je ne mentais pas. Je ne jouais pas un personnage inventé. Pourtant, je présentais nécessairement une version condensée de moi-même. Une sélection d’éléments faciles à transmettre, suffisamment représentatifs pour sembler sincères, suffisamment maîtrisés pour éviter de me livrer inutilement.
Nous faisions tous cela.
Nous ne présentions pas une fausse identité.
Nous présentions une bande-annonce.
Les traits les plus séduisants, les meilleures scènes, quelques répliques efficaces et juste assez de vulnérabilité pour paraître accessibles. Les longueurs, les contradictions et les aspects moins flatteurs étaient réservés à une sortie ultérieure, dans l’hypothèse où quelqu’un resterait assez longtemps pour voir le film entier.
Les hommes me disaient souvent ce qu’ils pensaient qu’une femme voulait entendre.
Pas nécessairement par calcul conscient.
C’était parfois plus subtil.
Ils ajustaient leur discours à mesure qu’ils comprenaient ce qui semblait compter pour moi. Ils devenaient soudainement plus romantiques lorsque je parlais de profondeur, plus libres lorsque je défendais l’indépendance, plus ambitieux si le travail entrait dans la conversation. Ils se disaient sensibles mais pas fragiles, protecteurs mais pas possessifs, confiants sans être arrogants.
Tout était parfaitement dosé.
Trop parfaitement.
Il suffisait parfois de déplacer légèrement la conversation pour voir apparaître autre chose. Un désir plus direct. Une attente moins noble. Une contradiction entre la personne décrite et celle qui commençait à se révéler.
Je ne leur reprochais pas d’avoir des désirs.
Je leur reprochais parfois de ne pas les assumer.
Il y avait une étrange hypocrisie dans certaines rencontres modernes. Tout le monde prétendait valoriser l’honnêteté, mais chacun craignait que la sienne le prive de ce qu’il voulait obtenir.
Alors on adaptait.
On enrobait.
On disait rechercher une connexion lorsqu’on voulait seulement du désir. On se prétendait ouvert à une relation sérieuse pour ne fermer aucune porte. On affirmait ne rien attendre, tout en se vexant si l’autre faisait preuve de la même liberté.
Certains hommes ne cherchaient pas tellement à me connaître.
Ils cherchaient la combinaison correcte.
Les bons mots dans le bon ordre.
L’attention suffisante pour paraître intéressés, mais pas assez pour sembler acquis. Un compliment sur mon intelligence avant celui sur mon physique. Une question personnelle, suivie d’une confidence calculée pour créer l’impression d’une intimité naissante.
Le plus troublant était que ces méthodes fonctionnaient parfois.
Pas parce que les femmes étaient naïves.
Parce que nous avions tous envie, à certains moments, de croire que quelqu’un nous voyait réellement.
L’attention bien imitée ressemble beaucoup à l’attention sincère durant les premiers jours.
La différence n’apparaît qu’avec le temps.
Les conversations finissaient parfois par devenir suffisamment plaisantes pour justifier une rencontre.
Je ne redoutais pas ce passage au réel.
Au contraire.
Le virtuel avait ses limites. Une personne pouvait écrire avec aisance et devenir totalement absente une fois assise en face de moi. Une autre pouvait sembler banale par message et révéler une présence captivante.
J’avais besoin de la voix.
Du rythme.
Des gestes.
De tout ce qui échappe à la préparation.
Les premières rencontres avaient longtemps conservé quelque chose d’excitant. La sortie du métro. Les quelques mètres à parcourir avant le lieu choisi. Le regard qui cherche parmi les silhouettes. Cette seconde très précise où l’on comprend que l’autre nous a reconnu.
Puis, elles aussi, avaient commencé à se ressembler.
Je pouvais anticiper presque chaque étape.
Le message envoyé quelques minutes avant :
« Je suis arrivé. »
Ou :
« J’ai une chemise bleue. »
Comme si l’on risquait encore de se chercher pendant une heure dans un bar à moitié vide.
Puis le premier regard.
Cette fraction de seconde durant laquelle chacun évalue silencieusement la conformité entre les photographies et la réalité.
Le sourire qui suit.
Le soulagement, parfois.
L’hésitation entre la bise, l’accolade ou une distance plus formelle.
« Enchanté. »
« Tu as trouvé facilement ? »
Cette question revenait avec une fidélité presque touchante. Elle n’attendait jamais vraiment de réponse. Même lorsque j’expliquais que le métro avait été interrompu ou que le GPS m’avait envoyée dans la rue parallèle, l’information disparaissait rapidement. La phrase servait uniquement de transition entre le statut d’inconnus numériques et celui de deux personnes assises à la même table.
Ensuite venait le choix des places.
Face à face ou légèrement de biais.
À l’intérieur ou en terrasse.
Un verre pour commencer.
Quelque chose de simple.
La première dizaine de minutes était généralement consacrée à confirmer les informations déjà échangées.
Le travail.
Le lieu de vie.
Les habitudes.
Les voyages.
On approfondissait à peine. On installait la conversation dans une continuité rassurante, comme si reprendre les mêmes sujets permettait de vérifier que la personne derrière l’écran et celle devant nous étaient bien les mêmes.
Puis chacun déroulait ses histoires.
Je connaissais les miennes.
Je savais lesquelles faisaient rire, lesquelles suscitaient une question, lesquelles créaient cette impression de confidence sans m’exposer réellement. Je savais aussi reconnaître le moment où l’homme en face utilisait lui-même une histoire déjà racontée de nombreuses fois.
La chute arrivait trop proprement.
Le rythme était trop maîtrisé.
Il observait ma réaction à un endroit précis.
Nous devenions deux personnes récitant avec talent des anecdotes parfaitement rodées.
Il y avait les gestes.
La main posée sur la table, d’abord à distance, puis légèrement plus proche. Le regard qui s’attarde. Le corps qui s’incline lorsque le bruit du bar offre une raison de réduire l’espace. Le contact apparemment involontaire lorsque l’un de nous passe quelque chose à l’autre.
Un compliment arrivait généralement après un délai raisonnable.
Pas trop tôt, pour ne pas sembler superficiel.
Pas trop tard, pour que l’intention reste claire.
« Tu es encore mieux en vrai. »
C’était probablement celui que j’entendais le plus souvent.
Il était flatteur les premières fois.
Puis il avait fini par devenir une simple étape de la soirée.
Je savais sourire. Répondre. Remercier sans paraître gênée ni trop habituée. Je savais également que le compliment pouvait être vrai. Le fait qu’une phrase soit prévisible ne la rend pas forcément mensongère.
C’était là toute la difficulté.
Ces rendez-vous n’étaient pas nécessairement mauvais.
Les hommes n’étaient pas nécessairement ennuyeux.
Je pouvais passer un bon moment, rire sincèrement, ressentir de l’attirance et, malgré tout, observer le mécanisme se dérouler presque exactement comme prévu.
Après le premier verre venait parfois le second.
La conversation devenait plus personnelle.
Les anciennes relations apparaissaient, toujours racontées avec prudence. Personne ne voulait sembler amer, encore amoureux ou responsable de l’échec. Les histoires étaient reformulées de manière à produire une conclusion rassurante : j’ai souffert, j’ai appris, je vais mieux.
Les torts étaient partagés, mais rarement de façon équitable.
Les ex étaient compliquées.
Trop jalouses.
Pas assez disponibles.
Indécises.
Infidèles.
Froides.
Envahissantes.
Je me demandais parfois ce qu’elles auraient raconté, elles, assises à une autre table devant un autre inconnu.
Puis arrivait le moment où la soirée devait choisir sa direction.
Commander encore.
Marcher un peu.
Changer de lieu.
Se rapprocher.
Se quitter.
La proposition était souvent formulée comme si elle venait de naître spontanément.
« On peut aller boire un dernier verre ailleurs. »
« Il fait encore bon, tu veux marcher un peu ? »
« J’habite juste à côté. »
Cette dernière précision n’était jamais aussi innocente qu’elle en avait l’air.
Là encore, rien de condamnable.
Le désir possède ses propres étapes. Ses signaux. Ses hésitations nécessaires. Chacun laisse à l’autre suffisamment d’espace pour accepter sans avoir l’impression que la conclusion était prévue depuis le début.
Pourtant, elle l’était souvent.
Pas dans ses détails.
Mais dans son mouvement.
Je pouvais parfois deviner la suite avant même de partir de chez moi. Quelques messages suffisaient à comprendre la dynamique, la manière dont l’homme tenterait probablement de me séduire, le moment où il chercherait à créer un rapprochement, la façon dont il réagirait si je décidais d’écourter la soirée ou, au contraire, de la prolonger.
Cette prévisibilité ne me donnait pas toujours envie de renoncer.
Elle réduisait simplement la place de l’inconnu.
J’étais à la fois dans la scène et légèrement en dehors.
Je parlais, je riais, j’observais.
Une partie de moi vivait le moment.
Une autre analysait déjà ce qu’il traduisait.
Le besoin d’être validé.
La peur du rejet.
La stratégie de séduction.
Le désir de paraître détaché.
La volonté d’obtenir sans donner l’impression de demander.
À force, on ne rencontre plus seulement des personnes.
On reconnaît des mécanismes.
On remarque la manière dont quelqu’un cherche à contrôler l’image qu’il renvoie. La façon dont il occupe les silences. Son besoin de parler de lui ou, au contraire, sa tendance à multiplier les questions pour éviter de se dévoiler.
On comprend qu’un homme qui répète qu’il ne veut « aucune prise de tête » a souvent connu beaucoup de situations qu’il n’a pas su gérer. Que celui qui insiste sur son honnêteté peut surtout vouloir imposer sa brutalité comme une qualité. Que celui qui se dit très indépendant attend parfois une disponibilité totale qu’il ne compte pas offrir en retour.
J’apprenais.
Mais chaque apprentissage retirait un peu de naïveté à la rencontre suivante.
C’est peut-être cela, l’impact le plus profond des applications.
Elles ne rendent pas nécessairement cynique.
Elles rendent vigilant.
On ne reçoit plus une phrase pour ce qu’elle est. On la compare aux précédentes. On lui cherche un sous-texte. On se demande ce qu’elle annonce, ce qu’elle dissimule et combien de fois elle a déjà été envoyée.
On ne se contente plus de ressentir.
On interprète.
Cette vigilance protège.
Elle fatigue aussi.
Les applications demandaient une disponibilité mentale qu’elles semblaient constamment minimiser. Quelques messages paraissent insignifiants. Pourtant, répondre exige de choisir des mots, de se raconter, de mémoriser les informations reçues, de maintenir plusieurs conversations sans les confondre.
Il fallait se souvenir que l’un avait une fille, que l’autre partait à Lisbonne, qu’un troisième détestait son travail mais venait d’accepter une promotion. Il fallait retrouver dans quel contexte une plaisanterie avait été faite et éviter de poser deux fois la même question.
Il fallait surtout donner à chaque échange l’impression qu’il était unique alors que l’environnement entier reposait sur la simultanéité.
Cette contradiction finissait par peser.
Tout le monde voulait se sentir choisi dans un espace conçu pour rappeler qu’il existait toujours une autre option.
Une conversation ralentissait, une autre commençait.
Un rendez-vous décevait, un nouveau match apparaissait.
On ne prenait pas toujours le temps de comprendre ce qui n’avait pas fonctionné. L’application offrait immédiatement une distraction, parfois même une réparation narcissique.
Quelqu’un d’autre nous trouvait intéressant.
Quelqu’un d’autre voulait nous voir.
Quelqu’un d’autre pouvait remplacer celui qui venait de partir.
Cette abondance modifiait subtilement le rapport aux relations.
Elle donnait l’illusion que rien n’avait besoin d’être construit.
À la première gêne, au premier désaccord, à la première imperfection, il était tentant de retourner vers l’endroit où des dizaines de possibilités attendaient. Non parce que l’on était incapable d’aimer, mais parce que l’existence permanente d’alternatives rendait l’effort moins évident.
Pourquoi essayer de comprendre quelqu’un quand une autre personne semblait plus simple ?
Pourquoi accepter une déception quand un nouveau départ pouvait procurer une excitation immédiate ?
Pourquoi approfondir lorsque l’on pouvait recommencer ?
Je ne me plaçais pas au-dessus de cela.
J’avais moi-même profité de cette facilité.
J’avais cessé de répondre à certaines conversations sans véritable explication. J’en avais poursuivi d’autres par ennui. J’avais parfois accepté une rencontre en sachant déjà qu’elle ne mènerait probablement nulle part, simplement parce que la soirée pouvait être agréable.
Je n’étais pas victime du système.
J’y participais.
C’était peut-être ce qui rendait la lassitude plus difficile à admettre.
Je recevais de l’attention. Je rencontrais facilement. Je n’avais pas à affronter l’humiliation répétée du silence ou du rejet. Vue de l’extérieur, l’expérience pouvait paraître confortable.
Elle l’était souvent.
Mais être désirée n’empêche pas de se sentir fatiguée.
L’abondance ne garantit pas la qualité.
Et la facilité d’accéder aux autres ne signifie pas que l’on parvient encore à les laisser entrer.
À la fin, j’avais supprimé presque toutes les applications classiques.
Pas à la suite d’un drame.
Pas après une rencontre particulièrement désastreuse.
Je m’étais simplement lassée de recommencer.
Je n’avais plus envie de présenter une fois encore mon parcours, mes goûts et mes contradictions à une personne qui ferait de même avant que nous décidions si l’échange méritait deux jours supplémentaires.
Je n’avais plus envie de répondre aux mêmes questions.
De faire semblant de ne pas connaître la progression.
De consacrer plusieurs heures à vérifier une impression que j’avais parfois eue dès les premiers messages.
Il restait néanmoins une application.
Une application pour adultes.
Elle n’occupait aucune place visible dans mon téléphone. Je l’avais rangée dans un dossier parmi d’autres, suffisamment loin pour ne jamais tomber dessus par réflexe. Elle n’était ni verrouillée ni véritablement dissimulée. Elle existait simplement dans un espace séparé.
Je n’avais jamais activé les notifications.
Ce détail avait son importance.
Je ne voulais pas voir apparaître sur mon écran les likes, les cadeaux ou les messages d’inconnus au milieu d’une journée de travail, d’un dîner ou d’une conversation avec quelqu’un. Je ne voulais pas qu’un son ou une vibration m’informe qu’un homme auquel je n’avais jamais parlé souhaitait attirer mon attention.
L’application n’entrait dans ma vie que lorsque je décidais de l’ouvrir.
Parfois plusieurs fois dans la même semaine.
Parfois pas pendant plusieurs jours.
Je pouvais l’oublier complètement, puis me souvenir de son existence un soir, dans un train, sur mon canapé ou au milieu d’une nuit où je n’avais pas encore envie de dormir.
À chaque retour, les compteurs avaient augmenté.
Des centaines de likes.
Des dizaines de cadeaux virtuels.
Une accumulation de messages dont certains dataient déjà de plusieurs jours.
Ce nombre aurait pu être grisant.
Il ne l’était plus vraiment.
Lorsqu’une attention devient trop abondante, elle perd une partie de sa signification. Un compliment parmi cent ne pèse pas le même poids que celui que l’on n’attendait pas. Un cadeau virtuel envoyé sans un mot ressemblait moins à un geste qu’à une tentative de remonter dans une liste.
Sur cette application, les visages étaient rarement visibles.
Cela ne me dérangeait pas.
J’aurais même trouvé étrange d’exiger des autres ce que je ne donnais pas moi-même.
Les profils montraient des silhouettes, des fragments, une nuque, une main, un torse, parfois seulement une image sans aucun rapport apparent avec la personne. Certains protégeaient leur anonymat. D’autres entretenaient volontairement le fantasme.
Le visage n’était pas la première information.
Les intentions, en revanche, étaient souvent plus directes.
Cette franchise constituait une différence notable avec les applications classiques.
Personne n’était totalement honnête, évidemment. Le désir possède lui aussi ses mises en scène. Mais il y avait parfois moins d’effort consacré à transformer une envie simple en grande promesse sentimentale.
Je trouvais cela presque reposant.
Pas nécessairement plus élégant.
Plus lisible.
Je n’y cherchais pas une personne précise.
Je n’attendais pas qu’un homme surgisse au milieu des autres avec une évidence romanesque. Je parcourais les profils selon mon humeur. J’acceptais certains échanges, en ignorais beaucoup, revenais parfois à une conversation abandonnée.
Il y avait déjà eu des discussions.
Des rencontres.
Des expériences intéressantes, d’autres oubliables.
Il y en aurait encore.
À cette période, la fin de l’année approchait. Les rues étaient couvertes de lumières, les magasins diffusaient les mêmes chansons de Noël et chacun semblait soudainement obligé de faire le bilan de sa vie.
Je n’avais pris aucune grande résolution.
Je ne comptais pas devenir une nouvelle personne au premier janvier.
Je voulais simplement être moins souvent là où je n’avais aucune raison de rester.
Ce soir-là, j’ai ouvert l’application sans attente particulière.
Les chiffres avaient encore augmenté.
J’ai parcouru quelques profils.
Répondu à un message.
Refusé une proposition.
Accepté un match.
Puis un autre.
Rien ne semblait annoncer le début de quoi que ce soit.
Et c’était très bien ainsi.
À ce moment-là, aucun homme n’occupait le centre de l’histoire.
Il n’y avait que moi, cette application cachée dans mon téléphone et l’intuition encore floue que l’on pouvait peut-être explorer le désir autrement qu’en rejouant éternellement les mêmes scènes.
J’ignorais ce que j’allais y trouver.
Je savais seulement ce que je ne voulais plus.
La répétition.