Chapter 1
Jake’s Bakery
Jake faisait le tour de la petite salle de son établissement, remplissant les tasses de café et débarrassant les tables. Le coup de feu du petit-déjeuner commençait à se calmer, et il se détendait enfin. Il n’était toujours pas certain que transformer une partie de son espace pour servir des cafés et des pâtisseries fût la meilleure des idées, mais chaque matin, il était surpris de voir combien d’habitants du coin raffolaient d’un croissant accompagné d’un latte.
C’était une petite ville, à peine une ville d'ailleurs, plutôt un gros bourg sur la côte ouest de l’Irlande. L’été, le commerce explosait grâce aux touristes, tandis que le reste de l’année, il tournait au rythme régulier des habitués. Lorsqu’il avait ouvert la boulangerie, dix ans plus tôt, ce n’était qu’un trou de souris qui vendait des beignets et des biscuits. Il cuisait tout dans l’appartement qu’il louait à l’étage et vendait sa marchandise par la fenêtre de l’agence immobilière située au rez-de-chaussée.
Quelques années plus tard, quand l’agence avait déménagé dans une ville voisine pour viser une zone plus large, il avait agrandi l’espace pour installer un vrai comptoir, et même un système de tickets pour servir les clients dans l’ordre. L’été dernier, après avoir entendu ses habitués se plaindre qu’il n’y avait nulle part où s’asseoir pour boire un café, il avait ajouté quelques tables, embauché un autre boulanger et un serveur. Soudain, il se retrouvait à la frontière d'un véritable café.
En rangeant les tasses vides dans le lave-vaisselle, il énuméra tout ce qu’il avait à faire dans la journée et se demanda si Ellie serait dans le coin pour l’accompagner. Ou même si elle en aurait envie, pensa-t-il avec dédain en replaçant la cafetière sur la plaque.
C’était comme si sa fête d’anniversaire la semaine dernière avait tout déclenché : à 14 ans, elle ne voulait plus traîner avec lui aussi souvent. Elle ne voulait plus faire les courses avec lui, ni aller à la pêche ou au cinéma. Maintenant, elle voulait voir des films avec ses amies, et les garçons… elle ne parlait que de garçons. Jake essuya distraitement le comptoir avec son torchon, perdu dans ses pensées. Il était si absorbé qu’il ne remarqua pas Ellie sortir par la demi-porte derrière le comptoir, celle qui menait à leur appartement.
« Papa… hé, Papa ! » cria-t-elle en tirant sur sa manche.
« Hein ? » Il se tourna vers elle, son regard balayant son short en jean, son crop top et ses couettes. Il semblait que c’était il y a seulement quelques jours qu’elle portait des jeans larges et des pulls, plus concentrée sur ses livres que sur son apparence.
« Je vais voir Helen, d’accord ? »
« Chez elle ? »
« Ouais, sa mère est partie au salon des antiquaires à Hartford, donc on peut mettre la musique aussi fort qu’on veut. »
Jake sourit et secoua la tête. « Tu seras là pour le dîner ? Je fais du chili. »
« Ouais, sûrement. Peut-être avec Helen. »
« Ok, il y en aura pour tout le monde. »
« Merci Papa, à plus tard. » Elle fit signe de la main et s’éloigna en courant.
Il la regarda traverser la rue et trottiner sur la place vers la maison d’Helen. Il se reconcentra sur sa tâche, encaissa le reste des clients, débarrassa les tables, puis rapporta la vaisselle en cuisine où Steve enfournait une nouvelle fournée de biscuits.
« Tu peux tenir le fort ? » demanda Jake en retirant son tablier pour l’accrocher à un crochet près de l’arche.
« Pas de souci, patron. »
Jake fronça les sourcils. Il détestait quand Steve l’appelait « patron ». Techniquement, il l’était, mais il ne se sentait pas comme tel. La plupart du temps, il avait l’impression qu’on allait le démasquer à tout moment. Comme si le directeur de la banque allait débarquer pour lui expliquer que lui accorder ce prêt avait été une erreur et qu’il devait tout rembourser immédiatement. Chaque fois que Steve l’appelait « patron », cette peur revenait le hanter. Mais il avait fini par abandonner l’idée de corriger Steve et faisait avec.
« Je reviens dans deux heures. »
Jake traversa la boulangerie et sortit jusqu’au coin où était garé son pick-up. Mais avant de monter, il se dirigea vers l’arrière, où une petite voiture à hayon en piteux état était garée juste derrière lui, pare-chocs contre pare-chocs.
« Putain de merde… » grommela-t-il. Il regarda autour de lui, espérant voir le propriétaire arriver en trombe, bien qu’il ne pût jurer que ce véhicule n’était pas abandonné vu son état. Il marcha jusqu’à l’avant de son pick-up et réalisa que son autre pare-chocs était collé à un arbre. Sachant qu’il ne pourrait pas sortir, il retourna vers la voiture pour voir si elle était ouverte. Il regarda à travers la vitre et tira la poignée, mais c’était verrouillé. Il pensa brièvement à forcer l’entrée pour atteindre le frein à main et faire reculer le véhicule, mais décida que c’était un peu radical. Il fit le tour jusqu’au coffre pour voir s’il était fermé et s’appuya contre la voiture, scrutant l’intérieur à travers le pare-brise pour identifier le propriétaire, quand il entendit quelqu’un l’appeler.
« Hé ! » Elle courait presque vers lui, une pile de papiers dans les mains, ses cheveux noirs bouclés volant autour de son visage.
Elle portait une jupe crayon noire et un chemisier en soie bleu ciel qui épousait ses formes. Il ne put s’empêcher de remarquer qu’elle n’avait pas de collants et qu’elle avait du mal à avancer avec ses talons de dix centimètres.
« Qu’est-ce que vous faites ? » Quand elle arriva à sa hauteur, elle était légèrement essoufflée et son visage était contracté par une moue colérique.
« C’est votre voiture ? » demanda-t-il, bien qu’il connaisse la réponse. Elle remonta son sac sur son épaule, menacé de glisser, et serra la pile de papiers contre sa poitrine pour éviter qu’ils ne tombent.
« Ouais, et avant que vous essayiez de la voler, sachez qu’elle n’a aucune valeur, qu’elle roule à peine et que la radio est bloquée sur une station de vieux succès. »
« Je n’essayais pas de la voler. »
« Alors vous avez une sorte de fétichisme pour les voitures ? » Elle essaya de tout tenir en fouillant dans son sac pour trouver ses clés. « Vous passez votre temps à épier les voitures des gens ou alors j’ai gagné au loto ? »
« Vous êtes garée collée à mon cul ! » dit-il en s’éloignant vers l’arrière de son pick-up pour lui montrer.
« Quoi ? » Elle baissa les yeux vers son derrière, confuse, avant de remonter vers son visage.
« Votre voiture est garée juste derrière mon pick-up », clarifia-t-il quand il se tourna et vit qu’elle fixait son postérieur. « Je ne peux pas sortir. »
Elle alla là où il se tenait, regarda le minuscule espace entre les deux pare-chocs, puis haussa les épaules en se détournant. « Vous ne pouviez pas partir dans l’autre sens ? »
« Il y a un arbre ! Je ne peux pas avancer. »
« Donc vous vous êtes garé trop près d’un arbre, et maintenant vous êtes coincé. »
« Parce que vous vous êtes garée derrière moi ! »
« Hé l’ami, j’ai vu une place, je l’ai prise. »
« Et vous avez trouvé normal de vous garer aussi près ? »
« Écoutez, je vois que vous êtes en train de préparer une grosse engueulade, et d’habitude, c’est quelque chose que j’encouragerais, mais là, j’ai les mains prises… littéralement… » dit-elle en luttant pour ouvrir sa voiture. « Et au sens figuré. Je suis en route pour un entretien d’embauche, je viens de faire authentifier ces documents, je dois les livrer à l’agence immobilière avant midi sinon je n’aurai plus de toit au-dessus de la tête ce soir. Donc la dernière chose dont j’ai besoin, c’est qu’un inconnu m’aboye dessus pour mon stationnement douteux ! »
Il l’observa lutter pendant un moment, mais lorsqu’elle réussit à sortir ses clés de son sac et à les insérer dans la portière, les papiers qu’elle tenait commencèrent à glisser. Elle fit tomber ses clés et essaya de retenir les documents, mais il était trop tard. La gravité l’emporta et les feuilles s’échappèrent de sa main.
« Non ! » cria-t-elle en essayant de les rattraper, mais en vain. Ils jonchèrent le trottoir, emportés par la petite brise, et commencèrent à tapisser la route aussi. Elle s’accroupit pour les ramasser et Jake vint l’aider.
« Merde, je vais être super en retard ! » jura-t-elle entre ses dents en s’agitant partout.
« Calmez-vous ! » Il l’aida à ramasser les papiers, courut après quelques feuilles égarées et revint à ses côtés alors qu’elle ouvrait la voiture pour les déposer sur le siège passager.
« Merci », marmonna-t-elle sans le regarder. Elle jeta son sac sur les papiers en désordre, claqua la portière et pivota sur ses talons pour lui faire face. Elle essaya de sourire, mais il ne vit que la colère et la frustration derrière ce geste.
« Écoutez, oubliez ce stationnement, laissez-moi vous offrir un café. Vous en avez visiblement besoin. »
« Un café… » soupira-t-elle en fermant les yeux un instant. « Là tout de suite, je tuerais pour un café, mais je n’ai vraiment pas le temps. »
« C’est vrai, l’entretien… » Il baissa les yeux sur ses vêtements chiffonner puis sur son expression tendue. « Vous allez y aller comme ça ? »
« Quoi ? » Elle le foudroya du regard.
« Non, je veux dire… » Jake chercha ses mots et leva les mains en signe d’excuse. « Attendez une seconde… » Il fit volte-face et se précipita dans la boulangerie, remplit un gobelet à emporter, mit un couvercle, attrapa un gros cookie au gingembre sur le plateau avec une serviette et revint vers sa voiture, où elle était en train de s’installer au volant. « Tenez. »
Elle baissa les yeux sur sa main tendue, puis remonta vers son visage, déconcertée.
« C’est quoi ça ? »
« Un café », dit-il. « Et un cookie. »
« Vous les avez empoisonnés ? Pour vous venger de mon stationnement ? »
« Non, je me suis juste dit qu’un café vous ferait du bien avant votre entretien. »
« Ce serait génial, merci infiniment ! » Elle lui prit les objets et but une gorgée. « Oh mon Dieu, il est bon ! » Elle tendit le cou pour regarder la boulangerie d’où il sortait. « Il faudra que je me souvienne de cet endroit. »
« Le meilleur café de la ville », dit Jake avec un petit sourire. Et pour la première fois depuis qu’il l’avait rencontrée, elle lui rendit son sourire.
Elle but une nouvelle gorgée, le regard fixé sur lui, et il sentit une vague de chaleur monter de sa nuque et colorer ses oreilles. « Bon, merci pour le café… je ferais mieux d’y aller. »
« Euh, ouais. Bien sûr. » Il fit un pas en arrière et ferma sa portière, puis remonta son jean et monta sur le trottoir.
Elle lui sourit en démarrant le moteur et fit signe de la main alors que la voiture s’insérait dans la circulation. Jake la regarda partir jusqu’à ce qu’elle disparaisse, et ce n’est qu’à ce moment-là qu’il réalisa qu’il ne lui avait même pas demandé son nom. Se maudissant, il sortit ses clés de sa poche et grimpa dans son pick-up.
« Putain de merde, Jake. La nana la plus canon que cette ville ait vue depuis des lustres, et t’as même pas demandé son nom. » Il frappa le volant en faisant marche arrière et essaya de recentrer ses pensées sur la liste des choses à faire pour le reste de la journée.