Journal
29 Mai 2012 - Tribunal de grande instance de Roehampton Jugement du Tueur fantôme de Roehampton
— Pour les cinq meurtres sur les personnes de … et les tentatives d’homicide à l’encontre de …
Au fil des énumérations des victimes, des chuchotements horrifiés se faisaient entendre dans le tribunal. Des pleurs éclatèrent, des cris aussi. Le Juge frappa son bureau d’un grand coup de marteau, appelant au silence dans la salle.
— … est condamné à la peine capitale. En attente de son exécution prochaine, celui-ci sera placé dans le couloir de la mort, jusqu’à nouvel ordre.
Le monstre se redressa sur sa chaise, le regard soudainement encore plus vide qu’il ne l’avait été auparavant. On raconte souvent que les tueurs en série ne témoignent jamais d’aucune once de culpabilité. Que parfois, ils ne se rendent pas compte de ce qu’ils ont fait, qu’un déni total s’abat toujours sur eux lorsqu’il est l’heure d’admettre les faits. Ou bien qu’ils ressentent de la fierté d’être ainsi mis sous les feux des projecteurs, enfin reconnus par cette société qui les a si souvent oubliés. Mais lui, il souriait. Il était l’homme le plus heureux du monde en cet instant. Il ne ressentait pas de fierté, pas de regrets, pas de peur ni de rejet. Juste du bonheur. Le bonheur de n’être enfin plus seul dans cette épreuve. Il en était presque ému. Il avait la nette impression d’avoir enfin une famille, quelqu’un pour l’écouter, même si ce quelqu’un était un Juge, des Magistrats, des témoins.... Des fantômes. Il avait enfin une famille, quelqu’un pour l’écouter. Et il en était heureux. Alors, ce jour-là, pour la première fois depuis longtemps, il se surprit de nouveau à sourire. D’un sourire radieux, lumineux.
— Je ne suis pas un monstre. Je ne l’ai jamais été. Pourquoi les tueurs devraient être les seuls coupables dans les affaires de meurtres ? Si j’ai tué, c’est qu’il y avait un problème. Je ne comprends pas pourquoi je devrais être le seul inculpé là-dedans. J’ai tué, oui, mais j’ai tué parce que c’était le seul moyen de communication que vous arriviez et vouliez bien entendre pendant toutes ces années. C’est tellement drôle. Toutes ces années à crier à l’aide à des personnes qui ne voudraient entendre de moi que ma rage explosant, juste pour le plaisir de me dire que je suis fou. Mais quoi de plus fou que d’emprisonner quelqu’un avec pour seul motif que cette personne est malade, qu’elle a tué à cause de troubles mentaux ? Je suis parfaitement sain d’esprit. J’ai agi de mon libre arbitre. Je ne suis cependant pas coupable de mes actes, Monsieur le Juge, vous en êtes coupable. La société est coupable. Vous auriez dû me tendre la main avant que la folie ne me tende beaucoup trop la sienne. Payez le prix de vos actes et je paierais les miens.
Ce jour-là, lorsque l’individu en uniforme orange sortit du tribunal, escorté par deux hommes des forces de l’ordre, un attroupement s’était fait sur la grande place, le prenant en photographie, le huant, l’insultant. Des pierres furent jetées à la face du prisonnier, faisant couler son sang sur ses habits. Mais il n’affichait qu’un immense sourire, comme si toute cette situation l’amusait plus que toute autre chose.
Oui, il souriait.
D’un sourire ensanglanté, que tout le monde aurait voulu ne jamais avoir vu.
09 Juin 2012 - Dans le couloir de la mort, Prison de Roehampton - Les derniers moments du Tueur Fantôme
Je respire difficilement, le regard perdu dans l’obscurité de ma cellule. Mon crâne est comme pris dans un étau et, les mains posées dessus, j’essaie de le serrer, de l’écraser comme pour m’arracher la tête tant la douleur est insupportable. Comme à chaque fois dans cette situation, je ne sais pas quoi faire, roulé en boule sur le matelas ou prostré dans un coin de ma cellule. Comme à l’accoutumée, depuis que la nuit devient trop sombre, je n’ai de cesse de vouloir retrouver la lumière qui n’apparaîtrait qu’au jour, pour m’extirper de la sensation de ses mains sur mon corps. J’entends de nouveau cette petite voix dans mon esprit, qui lutte encore et encore pour me sauver et me rappeler qui je suis, en dehors de ma folie. Comme si je ne le savais pas déjà. Tout ce que je peux faire néanmoins, c’est de me battre contre moi-même. J’aurais voulu ne jamais rien eu à prouver à qui que ce soit. Mais cette voix résonne nuit et jour, comme un écho de ma décrépitude, m’empêchant depuis des années de me montrer réellement comme je suis. Même dit comme cela, il est difficile de vraiment comprendre et savoir où je veux en venir. Mais passons.
J’ai essayé de faire semblant, de devenir quelqu’un d’autre, pour plaire aux gens. En taisant ce que j’étais depuis le début pour pouvoir rentrer dans les rangs de la normalité imposés par la société. Mais parfois, cette voix qui hurle en moi me rappelle que je ne pourrais jamais être comme eux, que je suis un monstre et …
D’un seul coup, je ne suis plus vraiment là. Tout ce que je souhaite, c’est de pouvoir effacer tout ce brouillard devant mes yeux. M’effacer moi. Pour que tout cela s’arrête. Lentement, je me redresse, secouant la tête comme pour en faire tomber ce qui se trouve à l’intérieur. Je ne sais pas combien de temps je suis resté dans cette position, mais le jour vient de faire son entrée au travers des barreaux et l’agitation est à son comble. Là où toutes vies doivent vivre et là où elles ne le devraient pas. Afin de calmer mon esprit tortueux, je prends le petit carnet marron se trouvant sur ma droite, à même le sol. Il est toute ma vie. À l’intérieur se trouvent tous les souvenirs de ma funeste existence, les bons, les mauvais, écrits par différentes mains. Des mains qui ont su, bien plus que moi, retranscrire toute ma folie. De diverses écritures, de diverses larmes, de diverses taches de sang ou encore de feuilles volantes. Il me permet de me repentir à chaque ligne. Alors, pour la énième fois dans cette dernière nuit, je l’ouvre. À la première page venue.
Le 01/03/2012 - Journal de Louise Steven
Lorsque j’étais petite et que j’avais toute l’innocence dont font toujours preuve les enfants, je pensais que la vie n’était faite que de rêves et qu’il suffisait de tendre la main vers les étoiles pour voir l’un d’entre eux se réaliser. Que chaque rêve et que chaque désir était l’essence même de la vie et que, sans eux, elle ne valait pas la peine d’être vécue. Du moins, c’était ce que mon moi enfant croyait. Quelle crédulité. Lorsque j’étais adolescente, que mon innocence commençait déjà à s’étioler et à ne devenir qu’un lointain souvenir, je me suis prise à rêver. À rêver du prince charmant, celui-là même qui guérirait mes démons intérieurs et qui panserait mes blessures extérieures. Qui viendrait sur son cheval blanc pour me sauver des griffes d’êtres maléfiques. Je me mentais à moi-même. Les sauveurs n’existaient pas. Mais ma mère essayait en vain de me convaincre, de préserver le plus longtemps possible cette innocence en train de s’enfuir sous ses yeux. C’est ce que font toutes les mères, préserver son enfant d’un monde trop injuste et dangereux pour lui. Jusqu’à ce que la vérité du Monde leur explose à la face. Quelle imbécilité. Mais bon, je ne peux pas lui en vouloir, elle fait partie de ceux un peu trop naïfs, pensant que chaque chose était là pour une bonne raison. Car pour elle, tout cela commençait souvent d’un rien. D’un regard, d’un sourire, d’une parole. De la chance hasardeuse du temps et de l’éventualité elle-même. Qu’il suffit de quelques secondes pour tout bouleverser, y compris nous et notre futur. Parce que le hasard est là et vient briser nos idéaux. Parce qu’en amour, on est bien souvent surpris. D’abord, parce que la personne face à nous est la dernière personne à laquelle nous aurions pensé. Ou justement parce qu’elle est la personne que nous attendions désespérément. Depuis le début. Qu’il n’existe pas de baisers ou de promesses qui ne veulent rien dire. Qu’en amour, rien n’est prétexte, tout est important. Rien ne devrait être mis de côté. Que la simplicité des premiers instants est la surprise d’un nouveau parcours à traverser et qu’il faut foncer vers l’amour inconscient et plein d’espoir avant que le rideau ne tombe. Elle avait tout faux. L’amour ne veut rien dire, aimer ne veut rien dire. Les mots d’amour se transforment en gestes haineux, les roses rouges deviennent des bleus et les "je t’aime" deviennent de la haine. Les masques tombent et l’amour s’envole comme s’il n’avait jamais existé.
Lorsque je suis devenue adulte, j’ai appris que la vie n’était pas faite que de joies et de promesses, que la personne en qui tu as le plus confiance n’est peut-être pas celle que tu penses. J’ai appris que les apparences sont trompeuses et que les promesses et les plus douces paroles ne valent rien. Que l’amour a un prix à payer et que ce prix, c’est celui de ta propre vie. Parce que dès que le jour paraîtra et que les rayons du soleil transperceront la pièce de toutes parts, du gaz se faufilera dans l’aération, arrêtant toutes formes de vie ici, entre ces murs. Et cette seule forme de vie, c’est moi. Une mise à mort dans toute sa splendeur et dans toute son horreur.
Je me suis toujours questionnée sur la façon dont j’allais mourir et disparaître de ce monde. J’ai réfléchi à toutes les possibilités, en vain, car rien ne semblait vouloir concorder avec la suite. Du moins, rien ne pouvait concorder avec la situation dans laquelle je me trouvais actuellement. En fait, je ne sais même pas s’il y a la moindre chance pour que quelque chose aille avec l’instant présent. La seule chose que je savais, c’est que j’allais mourir. Chose qui, admettons-le, est loin d’être réjouissante. Je n’avais jamais aimé me retrouver seule entre quatre murs en ayant aucune porte de sortie ni même une seule issue de secours à l’horizon. Et pire encore était ma peur de l’isolement aujourd’hui. Autour de moi, que ce soit derrière, devant ou bien encore sur les côtés, je ne voyais aucune issue, sinon celle de faire naître en moi la folie. Cette folie qui vous happe instantanément dès l’instant où vous passez trop de temps entre des murs avec pour seuls voisins votre esprit détruit et votre solitude grandissante. Et c’est dans ces moments-là que vous avez tout le temps nécessaire pour réfléchir. Tout le temps nécessaire pour remettre votre propre vie en question. Tout le temps nécessaire pour faire ressortir tout ce qu’il y a de plus mauvais dans l’être humain. Mais surtout, vous avez tout le temps nécessaire pour devenir quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui est à la fois vous-même et à la fois étranger à vous. Une dualité qui met à mal tout ce que vous pensiez être. C’est le résultat d’un artiste qui vous façonne, phase par phase. Il vous détruit puis vous reconstruit à sa manière, à ses goûts et à ses envies.
Je ne sais pas, je ne sais plus depuis combien de temps je suis là. Ou plutôt depuis combien de temps nous sommes là. Car je sais que je ne suis pas totalement seule en ces lieux. Tu es là, je te sens plus que je ne te vois à l’intérieur de moi. Tu n’es pas encore là et pourtant te voilà doublement emprisonnée. Tu es la folie. Celle qui attend, dans l’ombre, une occasion de démontrer tout son pouvoir. L’homme qui se trouve derrière la baie vitrée frappe un grand coup sur la surface glacée, me signifiant ainsi que j’ai assez rêvé et qu’il est temps pour moi d’écrire. Je regarde une dernière fois la tranche du carnet vierge posé devant moi. Il y a un code-barre, une suite de numéros qui ne voudront rien dire aux yeux des autres, mais qui sont transparents à mes propres yeux. Ce sont mes numéros, ceux-là même qui constituent ma nouvelle identité. Je ne suis plus une femme, ni une fille, ni même une sœur et encore moins une mère. Je ne suis plus qu’une suite de chiffres. Et lorsque quelqu’un me trouvera, si quelqu’un me retrouve un jour, il ne trouvera que des chiffres et un roman autobiographique. Le stylo est froid, si froid dans ma main. Ils retrouveront un roman autobiographique. Et ils me retrouveront. Du moins, j’en ai l’horrible espoir. Je suis certaine qu’il n’avait jamais réellement voulu en arriver là. Au départ, il avait juste prévu de se venger d’une seule personne. D’un homme qui avait mis sa vie sens dessus dessous. Et il était venu un moment où la situation lui avait échappé. Où il n’avait plus su comment mettre un terme à sa propre folie, où il n’avait plus su mettre un terme à sa propre haine. Car toute folie a pour départ la haine, il avait vécu sa vie dans l’ombre de ce que les autres interprétaient comme de la décadence et qui était pour lui la véritable signification de la vie. Une succession de prises de risques, un combat acharné pour ne pas rentrer dans les idéaux de la société. Il avait toujours refusé d’être comme les autres, préférant être bizarre que formaté à devenir un mouton. En fait, il était incompris de tous et cette incompréhension avait formé au fil des années une envie de démontrer qui il était vraiment et ce dont il aspirait à devenir, non sans succès. Mais contre toute attente, tous ces mots et tous ces appels qu’il avait émis auprès de ses semblables n’avaient pas trouvé d’oreilles attentives et il avait alors su que, dans cette société, il n’y aurait d’aide que lorsqu’il deviendrait un danger imminent. Alors, il l’était devenu peu à peu, puis un peu trop, s’enlisant dans les délits comme l’on plonge dans son lit le soir après une longue et éreintante journée, avec un réconfort sans équivoque. Et surtout, il savait qu’il ne pouvait plus reculer. Il n’y avait plus aucune marche arrière possible.
Il s’était trop enlisé dans les marécages qu’est la vie. Les voix malsaines qui résonnaient dans son crâne n’avaient de cesse de le supplier de mettre un terme à tout cela le plus rapidement possible. Ces mêmes voix lui hurlaient également d’assouvir un besoin de vengeance, celui qui grondait à l’intérieur de lui depuis des années. Mais ce qui lui faisait le plus peur, c’était que ces voix étaient le reflet de la sienne, décuplées en une multitude d’autres voix. Aucune d’elles n’était pourtant entendue et cela l’avait toujours mis dans un état de rage incommensurable. Il avait envie de me dire d’arrêter d’écrire, que je n’avais plus besoin de tout rédiger dans ce foutu carnet, que je devais me lever et sortir de cette foutue pièce, qu’il ne me ferait aucun mal, qu’il n’avait jamais voulu me faire de mal, jamais. Du moins, c’est ce que ses yeux disaient. Son esprit, lui, doutait. Il doutait, il en doutait. Voulait-il vraiment me faire du mal ? Voulait-il vraiment que je parte ou bien... Et puis, d’un coup, une autre personne prenait possession de lui, une autre personne qui vivait en lui, tapie très profondément dans sa chair. Et il savait pertinemment que c’était sa vraie nature qui s’était cachée là. Et il savait aussi qu’il ne pouvait qu’avoir peur. Avoir peur d’elle. ELLE.








