La croisée du passé
Elina
J’ai appris à reconnaître les matins où tout pèse plus lourd que d’habitude.
Aujourd’hui en fait partie.
La lumière grise filtre à travers les rideaux usés de l’appartement, éclairant à peine les murs ternes et le canapé fatigué. Une odeur de médicaments et de soupe froide flotte encore dans l’air.
Je suis assise à la table de la cuisine, une tasse de café refroidi entre les mains, les yeux fixés sur une pile de papiers froissés.
Factures.
Rejets de candidatures.
Silence.
Dans la chambre voisine, la respiration faible de ma mère résonne comme un rappel cruel du temps qui s’écoule. Chaque jour, son état empire un peu plus. Chaque jour, l’urgence me brûle davantage la poitrine.
Mes yeux marron fixent le vide. Mes cheveux lisses s tombent devant mon visage, comme pour me cacher du monde. J’ai l’air abattue. Je le sens.
— Tu devrais sortir, lance une voix distraite derrière moi.
Aline est appuyée contre le mur, téléphone à la main, déjà maquillée, déjà prête à partir. Elle ne me regarde même pas.
— J’ai un entretien aujourd’hui, je réponds sans me retourner.
Elle hausse les épaules.
— Tant mieux. Moi, je rentre tard. Ne m’attends pas.
La porte claque quelques minutes plus tard. Comme toujours.
Je ferme les yeux. Je n’ai plus l’énergie de me battre. Ni même de me plaindre. Tout repose sur moi. Toujours sur moi.
Je me lève, enfile un manteau trop fin pour la saison, attrape mon dossier et quitte l’appartement.
Le bâtiment de EZN Group s’élève devant moi, immense, froid, intimidant. Une façade de verre et d’acier, lisse, parfaite. Le genre d’endroit où je n’aurais jamais imaginé mettre les pieds.
Dans l’ascenseur, je relis l’annonce pour la dixième fois.
Poste : Assistante de direction du PDG.
Contrat : immédiat.
Rémunération : avantageuse.
C’est presque trop beau pour être vrai.
Mais je n’ai plus le luxe de douter.
Quand les portes s’ouvrent, je suis accueillie par un silence feutré et des regards professionnels. Tout ici respire l’ordre et le contrôle. On m’indique une salle d’attente.
— Le PDG va vous recevoir, mademoiselle.
Je serre mon dossier contre moi. Tout semble trop grand. Trop lisse. Trop parfait.
Le silence est intimidant, seulement troublé par le bruit feutré des talons sur le sol brillant.
Ce poste représente bien plus qu’un simple emploi. C’est une chance. Peut-être la dernière.
Je respire profondément. Puis je me lève.
Le bureau est vaste, baigné de lumière naturelle. Derrière un grand bureau sombre, un homme se tient debout, concentré sur des documents. Costume parfaitement ajusté. Posture droite. Présence imposante.
— Mademoiselle Elina… ? demande-t-il sans lever les yeux.
— Oui.
Il relève enfin la tête.
Nos regards se croisent.
Il y a une seconde de flottement.
Une impression étrange. Comme un écho du passé.
— Asseyez-vous, dit-il calmement.
Sa voix est posée. Maîtrisée. Professionnelle.
Je m’exécute, tentant d’ignorer le malaise qui s’installe. Il feuillette mon dossier.
— Votre parcours est intéressant. De bons résultats. Peu de stages, mais des recommandations solides.
Il me pose des questions précises : organisation, résistance au stress, gestion des urgences. Je réponds avec sérieux, parfois avec nervosité, mais toujours honnêtement.
— Pourquoi ce poste ?
— Parce que je suis rigoureuse. Et parce que je sais m’adapter.
J’ai besoin d’un travail stable… mais je sais aussi ce que je peux apporter.
Un silence.
Il m’observe avec plus d’attention.
— Vous avez conscience que travailler avec moi implique des horaires exigeants ?
— Oui.
— Une grande discrétion ?
— Oui.
Il hoche la tête.
— Vous êtes plus calme que la plupart des candidats.
Je souris légèrement.
— J’ai appris à l’être.
Quelque chose traverse son regard. Une lueur brève.
Il se lève, contourne son bureau et me tend la main.
— Enzo. Enzo Romano.
Le nom me frappe comme un coup sourd.
Mes doigts se figent une fraction de seconde avant de serrer sa main.
Des souvenirs flous tentent de remonter. Mais le visage devant moi ne correspond plus à celui du garçon d’autrefois. Trop mature. Trop maîtrisé.
— Elina… répète-t-il doucement.
Mon prénom entre ses lèvres a un goût étrange.
Puis il reprend un ton neutre :
— Nous avons encore quelques candidats à voir, mais votre profil est solide. Vous aurez une réponse rapidement.
Je hoche la tête et quitte le bureau, le cœur battant.
Dehors, l’air froid me brûle les poumons.
Quelque chose ne va pas.
Je ne sais pas quoi.
Mais je viens de franchir un seuil invisible.
En rentrant, j’essaie de chasser ces images de ma tête. Mais les souvenirs reviennent, fragment par fragment.
Je m’effondre sur le canapé et ferme les yeux.
Son visage apparaît.
Je sursaute.
Serait-ce vraiment lui… ?
Non. Impossible. Le Enzo que je connaissais était brutal. Méchant.
Celui-là est calme. Maîtrisé.
Mais ils ont… certains traits en commun.
Je cherche des ressemblances. Mais ce qui revient, ce sont les horreurs du lycée. Les mauvaises blagues. Les insultes. Les moqueries.
J’arrête net.
Je refuse de retomber dans ce cauchemar.
Ça ne peut pas être lui. Ce n’est qu’une coïncidence.
J'essaye de chasser ces images de ma tête
Je ferme les yeux tentant d'oublier cette journée mais le visage d'Enzo m'apparaît soudainement, je sursaute et me redresse...
Peut après mon téléphone vibra.Un numéro inconnu. Je décrocha.
— Bonjour, ici EZN Group, commença une voix calme et professionnelle.
— Elina Peyton
— Oui.
— Félicitations. Vous avez été retenue pour le poste d’assistante de direction du PDG. Votre première journée commencera demain à 9 heures précises. mon souffle se bloquer. Je raccrocha et reste assise un instant, consciente que ma vie venait de changer. Mais au fond de moi une intuition me tiraillait : travailler avec Enzo ne serait pas simple. Je le sentait déjà.








