Prologue
Un vent sec et poussiéreux balayait le royaume d'Arcadus, charriant avec lui les murmures étouffés de la forêt sacrée, comme si les arbres eux-mêmes chuchotaient des avertissements dans l'obscurité croissante.
Le tonnerre grondait au loin, chaque éclair déchirant le ciel d'un violet spectral, révélant brièvement les nuages tourbillonnants, aussi noirs que l'encre. La colère des dieux était palpable, pesant sur l'air comme une chape de plomb.
Sous les pieds des hommes rassemblés dans la salle du trône, la terre tremblait, fissurant les dalles de marbre. Les lampes à huile vacillaient, projetant des ombres dansantes sur les murs, avant de s'écraser au sol dans un fracas de verre brisé. Une à une, les flammes s'éteignirent, laissant place à une obscurité vorace, où seules les lueurs intermittentes de la foudre éclairaient les visages marqués par la terreur.
Les conseillers du roi, des hommes autrefois fiers, maintenant réduits à l'état d'ombres tremblantes, échangeaient des regards emplis d'effroi. Leurs mains moites se serraient sur leurs armes inutiles, leurs souffles courts résonnant dans le silence oppressant.
Assis sur son trône doré, le roi Darius fixait l'horizon invisible, les doigts crispés sur les bras du siège royal. Les veines saillaient sur ses mains vieillissantes, trahissant une tension qu'il refusait de laisser paraître. Dans ses yeux d'acier, pourtant, se reflétait une tempête bien plus dévastatrice que celle qui faisait rage à l'extérieur.
Le fléau sombre.
Ce souvenir le hantait encore. Les rues d'Arcadus jonchées de cadavres, les pleurs des mères, l'odeur âcre de la mort imprégnant chaque pierre du château. Il avait supplié, imploré, offert des montagnes d'or aux guérisseurs et aux mages. Rien n'y avait fait. Alors, dans un dernier recours désespéré, il s'était tourné vers les dieux.
Et ils avaient exigé un prix : Son premier-né.
La voix des divinités résonnait encore dans ses cauchemars. Il avait accepté, bien sûr. Quel roi aurait choisi son propre sang plutôt que la survie de son peuple ?
Mais cela avait été avant.
Avant qu'Amaya ne lui donne une fille. Avant que la reine ne rende son dernier souffle en serrant contre elle ce petit être aux joues roses, aux cheveux ébènes si semblables aux siennes. Avant que ce rire cristallin ne remplisse les couloirs glacés du palais, apportant avec elle une lumière que Darius croyait à jamais éteinte.
«Papa !»
Ce simple mot, prononcé avec tant d'innocence, lui déchirait maintenant le cœur.
Les dieux réclamaient leur dû.
Et Darius refusait.
Le plus âgé des conseillers, un homme voûté dont les mains noueuses s'accrochaient à un bâton de frêne, s'avança en boitillant. Ses yeux, enfouis sous des paupières tombantes, brillaient d'une lueur d'urgence.
— Votre Majesté... Sa voix était rauque, usée par les années. Les dieux ne patienteront plus. Leurs éclairs frappent déjà les villages frontaliers. Les puits se tarissent, les récoltes pourrissent sur pied. Si nous n'agissons pas maintenant...
— Nous avons tout tenté ! s'exclama le plus jeune, un homme au visage anguleux, dont les doigts maigres pianotaient nerveusement sur la garde de son épée. La divinatrice l'a confirmé : ils ne veulent que la princesse. Rien d'autre ne les apaisera.
Darius sentit une douleur fulgurante lui transpercer la poitrine. Sa petite fille. Son soleil. Livrée à ces entités insatiables.
— Elle est tout ce qui me reste d'Amaya, murmura-t-il, la voix brisée.
Un silence lourd s'abattit sur la salle.
Le troisième conseiller, un homme au regard fuyant, osa enfin parler :
— Et Arcadus, Votre Majesté ? Des milliers de vies contre une seule...
Les mots résonnèrent comme un coup de poignard.
Darius se leva d'un coup, son manteau écarlate volant derrière lui. Les conseillers reculèrent, saisis par la fureur muette qui émanait de lui.
— NE ME PARLEZ PAS DE CHIFFRES ! tonna-t-il, faisant trembler les vitraux. Elle a cinq ans. Cinq ans !
Sa respiration était saccadée. Dans un effort surhumain, il reprit le contrôle, redressant sa stature royale.
— Mais je suis roi avant d'être père.
Les mots lui brûlaient la langue.
— Amenez-la.
Lorsque les portes se refermèrent derrière les conseillers, Darius s'effondra sur les marches de son trône. Les larmes, coulèrent enfin, silencieuses et amères.
_ Pardonne-moi, Amaya...
Et dans le silence du trône vide, un père pleurait, là où le roi avait abdiqué.








