Chapitre 1
CHAPITRE 1
La soirée tirait à sa fin au restaurant Chez Vous. L’odeur festive du poisson braisé, de la marinade pimentée et de la banane jaune frite embaumait encore la salle principale. Dans un coin bien éclairé sous les suspensions en rotin, Imrane LOHOUES, 27 ans, était installée à une table. Devant elle, un grand plat fumant garni d’attiéké bien aéré, d’aloco doré et d’un demi-capitaine braisé à la perfection. À côté de son assiette trônait une tasse fumante de sa verveine citronnée préférée.
Les yeux rivés sur l’écran de télévision accroché au mur, Imrane tenait sa fourchette suspendue en l’air, le visage décomposé par la colère. Elle suivait son émission de critique culinaire préférée.
Imrane : Mais regardez-moi ce soi-disant chef ! Il met du gingembre séché et du persil dans un bouillon de poisson ? Mais c’est quel sacrilège ça encore ?! Il veut gâcher le palais des gens ou quoi ? Tu quittes l’école de cuisine en Europe pour venir insulter notre gastronomie à la télé nationale ? Massah !
Derrière le comptoir, les jeunes serveurs chuchotaient en essuyant les derniers verres.
Serveur 1 : La cheffe a encore trouvé son adversaire ce soir hein.
Serveur 2 : Il ne faut même pas s’approcher d’elle quand cette émission passe. Si tu fais l’erreur de poser une assiette de travers, elle va te faire un cours de trois heures sur l’étiquette.
Ousmane ALEDJO se leva de sa table au fond, ses livres de comptes bien rangés dans sa mallette en cuir. À 67 ans, toujours tiré à quatre épingles dans ses chemises sobres, il s’approcha doucement d’Imrane, un sourire paternel au coin des lèvres.
Ousmane : Ma fille, tu vas finir par casser ta télé avec tes cris. Laisse le pauvre monsieur faire sa cuisine, chacun gagne son pain comme il peut.
Imrane :(Secouant la tête)Papa Ousmane, ce n’est pas une question de gagner son pain ! C’est le respect des ingrédients ! Bref, vous avez fini avec les chiffres de la semaine ?
Ousmane : Tout est en ordre. La comptabilité est propre. D’ailleurs, n’oublie pas demain matin ton dossier pour la banque. Tu as bien récupéré toutes les autorisations pour la demande de prêt ?
Imrane : Oui, tout est dans mon sac. Si la banque valide le dossier, on pourra enfin attaquer les travaux pour agrandir la salle et moderniser la cuisine.
Ousmane : Que Dieu facilite. Tu te bats tellement depuis la mort de tes parents, tu mérites cette réussite. Au fait, j’ai eu ma fille au téléphone cet après-midi depuis la France. Les enfants grandissent tellement vite... Le petit dernier a commencé à marcher, il a déjà cassé le vase du salon.
Imrane :(Riant)Ah ! Les petits-enfants là vont vous rendre jeune encore ! Et Maman Chymene ? Elle m’a dit hier que Papa Gilles avait encore laissé ses bougainvilliers envahir son côté de la clôture.
Ousmane :(Rigolant)Ne m’en parle pas ! Ces deux-là, c’est comme le chat et la souris. Chymene a menacé de couper toutes les fleurs si Gilles ne taille pas son jardin d’ici ce weekend. Bon, ma fille, la nuit tombe. Je vais rentrer avant que ma femme ne s’inquiète.
Imrane : Rentrez bien Papa Ousmane, saluez-moi la famille !
Une fois le vieil homme parti, Imrane se replongea dans son assiette tout en continuant de pester à voix haute contre l’animateur de l’émission.
Imrane : Regarde-moi sa présentation... On dirait qu’il a jeté la sauce de loin ! Aucun amour, aucune précision. Stuiiiippp !
C’est à ce moment-là que la porte du restaurant s’ouvrit à la volée.
Myress :Tu vois non ?! Je te l’avais dit qu’à cette heure-ci elle serait encore ici en train de disputer la télévision !
Myress ADE fit son entrée, éclatante dans une robe fluide colorée. À 28 ans, la propriétaire du salon O’féminin débordait d’une énergie théâtrale. Elle tenait par la main son fils Ethan, quatre ans, qui lâcha sa mère pour courir droit vers Imrane.
Ethan : Tata Imrane !
Imrane : Mon champion !
Imrane s’empressa pour attraper le petit garçon et le couvrir de bisous sur les joues, oubliant aussitôt l’émission de cuisine.
Imrane : Mais qu’est-ce que vous faites encore dehors à cette heure-ci ? Ethan devrait déjà être au lit !
Myress : Ma sœur, laisse-moi seulement ! Ton neveu a refusé de fermer les yeux tant qu’il n’avait pas eu son bisou du soir. Et puis moi-même, je sors du salon, j’ai la tête comme ça !(Elle s’assit lourdement sur une chaise en soupirant).
Imrane : Ça n’a pas été aujourd’hui ?
Myress : Une catastrophe ! Trois rendez-vous annulés à la dernière minute. Les clientes disent toutes que c’est dur en ce moment. La semaine ci, je n’ai même pas fait la moitié de mon chiffre d’affaires habituel. Si ça continue comme ça, je ne sais pas comment je vais payer le loyer du salon à la fin du mois.
Imrane : Sois patiente ma chérie, tu sais que dans la coiffure il y a des hauts et des bas. Le weekend arrive, les femmes vont venir se faire belles.
Myress : Hum, j’espère oh ! Parce que mon moral est au plus bas. Et pour couronner le tout... Kevin est passé au salon cet après-midi.
Imrane :(Fronçant immédiatement les sourcils) Kevin ? Encore lui ? Il voulait quoi cette fois ?
Myress : Ma sœur, il est venu me faire son numéro de charme là. Il disait qu’il avait un “projet urgent” mais qu’il lui manquait un peu de liquidités pour bloquer l’affaire. Il me jurait sur tous ses grands dieux qu’il allait me rembourser d’ici vendredi avec des intérêts.
Imrane : Et ne me dis pas que tu lui as donné de l’argent Myress !
Myress :(Gênée, évitant le regard de son amie) C’était juste une petite somme Imrane... Il m’a promis qu’on irait au restaurant ce weekend pour fêter ça. Il m’a même dit qu’il voulait qu’on commence à parler sérieusement de notre avenir.
Imrane :(Déposant brusquement sa tasse de thé) Myress ! Ce gars-là est un gigolo, combien de fois je dois te le répéter ? Il n’a aucun travail fixe, il passe sa vie dans les bars branchés avec des habits voyants qu’il n’a même pas les moyens d’acheter, et dès qu’il a besoin d’argent, il vient pleurer dans tes bras en te vendant du rêve ! Tu travailles dur pour ton fils, arrête de te faire pigeonner par des promesses en l’air !
Myress : Ehh pardon Imrane, ne me crie pas dessus ! Pourquoi tu es toujours négative dès qu’il s’agit de ma vie amoureuse ? Kevin m’aime, il est gentil avec Ethan ! Toi, depuis ta mauvaise histoire avec Fred là, tu penses que tous les hommes sont des monstres !
Imrane : Je ne dis pas que tous les hommes sont des monstres, je dis juste que...
Avant qu’Imrane ne termine sa phrase, le cliquetis de la porte retentit à nouveau. Un jeune homme grand, athlétique, vêtu d’une chemise ajustée bleue nuit et d’un jean impeccable, franchit le seuil, un sac de voyage en cuir posé sur l’épaule. Un sourire éclatant et plein de malice éclairait son visage.
? : Bonsoir la compagnie ! Dites-moi que la Cheffe Lohoues n’a pas encore tout jeté, j’ai une faim de loup !
Un silence brutal s’installa dans la salle. Imrane et Myress restèrent pétrifiées, la bouche grande ouverte.
Imrane : Samir... ?
Myress : Eh Ah ! Samir !
Sans réfléchir une seconde de plus, Imrane et Myress se levèrent d’un bond et se jetèrent ensemble sur lui dans un cri de joie hystérique. Elles le serrèrent dans leurs bras, le couvrant de tapotements et de questions, pendant que le jeune homme riait aux éclats en essayant de garder l’équilibre.
Samir : Laissez-moi respirer oh ! Vous allez me démonter le bras !
Imrane : Mais qu’est-ce que tu fais là ?! Tu devais rentrer d’Europe seulement le mois prochain ! Pourquoi tu n’as pas prévenu ?
Samir :(Enlaçant sa sœur avec tendresse) Et gâcher la surprise ? Jamais de la vie ! J’ai pu boucler mes papiers plus tôt que prévu. J’ai signé mon contrat avec la boîte ici, je rentre définitivement à la maison la grande sœur ! Fini la distance !
Myress :(En lui tapant l’épaule) Massah ! Le petit prince est de retour ! Mais dis-moi Samir, tu as apporté quoi pour moi depuis là-bas ? Ne me dis pas que tu es venu les mains vides oh, je te connais !
Samir :(Riant de plus belle) Myress, tu ne changeras jamais ! Laisse-moi au moins poser mon sac et saluer mon neveu ! Viens là mon champion !
Samir s’agroupit pour soulever Ethan qui rigolait aux éclats. Autour de la table, entre un plat d’attiéké réchauffé et des tasses de thé, les anecdotes du voyage, les souvenirs d’enfance et les éclats de rire s’enchaînèrent jusqu’au milieu de la nuit, oubliant pour un instant les soucis d’argent et les doutes de la journée.
À SUIVRE








