Deux
Elles avaient grandi au bout d’une impasse, dans une maison ordinaire bordée par un bois. Une enfance en apparence paisible : parties de cache-cache avec leurs grands frères, gâteaux au chocolat le dimanche, baignades au lac l’été, histoires lues à voix haute avant de dormir. Rien qui sorte de l’ordinaire. Rien qui laisse deviner
Elles étaient identiques. Cheveux noirs, peau pâle, bouches en cœur. Seuls les yeux trahissaient.
Ceux d’Allia étaient toujours un peu humides, comme si le monde la blessait rien qu’en existant. Elle sauvait les coccinelles, pleurait quand un oiseau se cognait à la vitre, serrait trop fort les chats errants.
Ceux d’Elia ne pleuraient jamais. Ils observaient. Pesaient. Déchiffraient. On aurait dit qu’elle cherchait la faille chez chacun, la petite fissure par où tout pouvait basculer.
Elles ne se disputaient presque jamais. Quand ça arrivait, ça finissait en fou rire, comme si même la colère n’avait pas le droit de rester longtemps entre elles.
L’enfance sentait le gâteau au chocolat du dimanche, les histoires lues à voix haute, les éclaboussures du lac l’été, le bruit du marteau de papa qui réparait tout ce qui cassait. Une enfance en apparence parfaite.
Pourtant, quelque chose rôdait déjà.
Le voisin.
Quinze ans. Toujours seul. Un père qui partait des jours entiers. Le garçon les regardait passer, Allia et Elia, quand elles rentraient de l’école. Des regards trop longs. Parfois il leur parlait. Des phrases sans queue ni tête. Parfois il les imitait, répétant leurs gestes quelques secondes en décalé, comme un miroir détraqué. Parfois il riait tout seul, un rire qui s’arrêtait net quand on le regardait.
Allia serrait la main de sa sœur plus fort en passant devant chez lui.
Elia ne serrait rien. Elle regardait droit devant. Mais ses doigts étaient glacés.
Un soir de printemps, l’air était doux et lourd à la fois, chargé de l’odeur des lilas et de terre retournée.
Les frères étaient au foot. Les parents dans la cuisine, le bruit des couteaux sur la planche, la radio en fond.
Allia sortit chercher Elia. La balançoire oscillait encore, vide, ralentissant doucement.
Un vide trop parfait.
— Elia ?
Le silence répondit, épais comme de la ouate.
Allia sentit la peur avant même de comprendre. Une peur ancienne, animale. Celle qu’on porte en soi depuis toujours sans savoir pourquoi.
La porte de la remise était entrouverte. Une lame de lumière jaune s’échappait, tremblante.
Elle entra.
L’ampoule nue grésillait au plafond.
Elia se tenait là, droite, immobile.
Devant elle, le garçon.
Allongé. Trop grand pour la pièce.
Bras tordus comme des branches cassées. un angle que le corps humain refuse d’ordinaire.
Et dans la main droite d’Elia, une pelle. Le métal encore tiède.
Allia vacilla. Le monde se mit à tanguer.
— Elia… qu’est-ce que tu as fait ?
La voix d’Elia était calme. Trop calme. Une voix d’adulte sortie de la gorge d’une enfant de dix ans.
— Il m’a pris le poignet. Très fort. Il a dit : « Viens chez moi, juste une minute. »
Alors j’ai fait stop.
Comme si c’était simple.
Comme si « stop » pouvait expliquer le craquement sourd qu’Allia imaginait soudain, le bruit mat d’un crâne contre le béton.
Allia aurait dû hurler. Appeler. Fuir.
Mais quelque chose en elle se brisa net, et en même temps se souda.
Un déclic. Un pacte plus ancien que les mots.
Elle s’approcha. Posément.
Posa sa main sur le bras de sa sœur. Le bras qui ne tremblait presque pas.
— D’accord, murmura-t-elle. Je vais t’aider.
Elles travaillèrent en silence.
Deux petites filles aux gestes déjà trop précis.
Elles traînèrent le corps derrière la remise, là où la terre était molle.
Elles creusèrent. Pas très profond elles étaient petites mais assez.
Elles essuyèrent la pelle, les traces de semelles, les gouttes sur le sol.
Elles se lavèrent les mains dans l’évier du jardin, l’eau devint rose, puis claire.
Quand leur père les appela pour passer à table, elles entrèrent en souriant.
Les bras encore terreux.
— Vous avez joué dans le jardin ? Odemanda-t-il tendrement.
— Oui, papa, répondirent-elles d’une seule voix.
Il les embrassa sur le front.
Ce soir-là, personne ne remarqua l’absence du voisin.
Pas encore.
Mais dans la maison, quelque chose s’était installé.
Une présence nouvelle.
Un souffle froid qui passait parfois entre les jumelles quand elles se regardaient dans les yeux.
Allia fixait le plafond chaque nuit, le cœur battant à se rompre.
Elle revoyait le regard d’Elia au moment exact où la pelle s’était levée.
Un regard vide.
Pas de colère. Pas de peur.
Juste… une décision.
Et elle se demandait, la gorge nouée :
Qu’est-ce qui venait de se réveiller en sa sœur ?
Et surtout…
Qu’est-ce qui allait encore se réveiller ?
Quelque part dans le bois, la terre fraîchement retournée attendait la pluie.
Et sous cette terre, quelque chose rêvait déjà de revenir.








