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Un Goût de Ténèbres

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Summary

Âgée de vingt-quatre ans, Hadrya, jeune pâtissière, a grandi dans l'île de Boréa, perdue au cœur d'eaux chaotiques. Elle lutte chaque jour pour dissimuler sa magie venimeuse, consciente que, sous le joug de la servitude, la moindre erreur pourrait lui coûter cher. Sa vie vole en éclat lorsqu'elle est contrainte de quitter son île natale pour rejoindre Wismoon, l'empire des stellaris, des êtres bénis de la magie des Astres. Dans ce royaume redoutable, elle découvre qu'une malédiction pèse sur les femmes. Si elles ne trouvent pas leur âme-sœur avant leur vingt-cinquième anniversaire, elles sont condamnées à se transformer en démons, qu'on appelle sombres-cœurs. Pour échapper à ce destin cruel, Hadrya s'allie à Oz, un gentleman aussi envoûtant qu'imprévisible, propriétaire d'un salon de thé aux mille secrets. Mais une ombre plane au-dessus d'elle : Talas, le cruel Nocturne, maître chocolatier et ennemi d'Oz, veut sa mort et il fera tout pour l'empêcher d'atteindre ses objectifs. Plongée dans un monde où l'amour côtoie la mort à chaque instant, Hadrya se retrouve mêlée dans un jeu dangereux de manipulation et de pouvoir. Elle est prête à tout pour survivre, quitte à incarner la part monstrueuse d'elle-même.

Genre
Fantasy
Author
Lily Nova
Status
Ongoing
Chapters
1
Rating
n/a
Age Rating
16+

Chapitre 1 - Le champignon cadavre

La mort avait une odeur.

Douce et âcre, elle évoquait à Hadrya la langueur douloureuse d’un poison s’insinuant lentement dans les moindres recoins de l’être avant de porter le coup fatal.

Et cette odeur avait un nom : Violetta dulcis, autrement appelé le champignon cadavre.

À travers le rideau de bruine, Hadrya plissa les yeux vers l’horizon. Par-delà les collines couronnées de brume, l’océan rugissait avec hargne. Un monstre baveux d’écume qui ne cessait de grignoter les contours irréguliers de l’île. Quiconque se jetait dans la Mer Hurlante était destiné à une mort certaine. Les habitants de Boréa avaient conscience de cette prison iodée qui les empêchait de partir.

Hadrya le savait et, chaque jour, elle espérait une vie meilleure où elle ne serait pas sujette à la servitude. Son seul réconfort résidait dans la pâtisserie et la cueillette de champignons.

Et cette journée démarrait sous le signe funeste de l’apparition de ce fongus. L’odeur subtile qu’il dégageait était un mélange écœurant de guimauve et d’amertume qui souleva son estomac. Pourtant, elle l’empoigna à l’aide de l’ourlet de sa robe brune et le déracina.

— Bonjour, mon petit cauchemar, lâcha-t-elle en l’étudiant longuement. Quel message as-tu à me révéler ?

En temps normal, le chapeau du champignon arborait une teinte mauve pâle, mais celui qu’Hadrya venait de cueillir commençait à se liquéfier en absorbant l’humidité de l’air. L’encre noire qui dégoulinait de ses lames constituait un excellent ingrédient pour sa cuisine. Elle était ravie de cette trouvaille, pourtant un mauvais pressentiment la tenaillait.

Les légendes astrales disaient que leur apparition n'était qu'un sombre présage annonçant un malheur imminent, laissant dans son sillage une odeur de mort. Ce n’était qu’une légende. Rien qu’une légende. Pourtant, elle ne put s’empêcher d’y croire.

***

Elle ne se lassait jamais du contraste saisissant qu’offraient les plaines ondulantes d’émeraude où s’esquissait un ciel nuancé de gris. Alors qu’elle traversait l’entrée de la forteresse qui se déployait en arche de pierres, elle ressentit l’excitation des habitants comme un bonbon acidulé qui fondait sur sa langue. L’atmosphère était saturée d’une électricité si palpable qu’elle aurait pu effleurer l’air du bout des doigts. La place centrale grouillait de marchands qui préparaient leurs étals tandis que les enfants jouaient près de la fontaine en riant.

Hadrya ne put s’empêcher de sourire devant cette scène si insouciante, si joyeuse de bon matin.

Comme chaque année, les Passeurs débarqueront sur l’île chargée d’un flot de cargaisons pour réapprovisionner Boréa en marchandises essentielles au bien-être des insulaires.

Si elle n’était pas aussi angoissée par leur arrivée, elle aurait pu partager cet émoi. Tout lui paraissait si irréel lorsqu’ils étaient présents, comme si l’île retenait son souffle.

Elle resserra son châle autour de ses épaules et baissa la tête pour se frayer un chemin entre les passants en direction de la forteresse du château.

La pluie remplaça la bruine et Hadrya fut obligée d’accélérer le pas pour ne pas être intégralement trempée. Il ne manquait plus qu'elle ne tombe malade. Le vent se leva violemment et lui lacéra le visage de ses griffes glaciales.

Par les Astres, jura-t-elle en gravissant la longue pente glissante qui s’étendait jusqu’en haut de la colline. Elle ne s'habituera jamais à l’effort qu’elle devait fournir à chaque déplacement qu’elle effectuait.

Maudites soient sa gourmandise et sa fainéantise !

Quelques minutes plus tard, elle franchit l’entrée de la forteresse et se faufila entre les bâtisses en pierres massives en direction de l’aile nord.

Niché au sommet de la plus haute colline, le château de Boréa constituait le cœur même de l’île. L’Histoire racontait que les Astres auraient vécu quelque temps ici avant que la Guerre des Tempêtes n’éclatât et qu’ils avaient imprégné leur magie dans chacune de ces fondations.

Hadrya rejoignit l’arrière-cour de l’officine et poussa la lourde porte. La chaleur qui y régnait lui fit presque gémir de plaisir.

Elle se déchaussa et déposa son châle à la patère située à sa gauche. Depuis le couloir, elle perçut des éclats de rire. Elle fronça les sourcils et s’avança jusqu’à la salle de soin. Myra était assise sur une couchette aux côtés d’un homme qui l’embrassait dans le cou. La scène fit rougir Hadrya. Elle voulut faire demi-tour discrètement, mais elle se cogna contre l’encadrement de l’entrée. Elle lâcha un juron pas très subtile avant de relever la tête dans la direction de son amie.

Fichu mur !

— Hadrya ? appela Myra en se redressant, ses yeux luisant encore de désir.

Elle arqua un sourcil en jaugeant le bord de la robe pleine de boue et des boucles emmêlées d’Hadrya. Myra n’était pas gênée le moins du monde. Elle murmura quelque chose à l’homme dont ses oreilles avaient pris une teinte cruellement cramoisie.

En se levant, Myra remonta la bretelle de sa robe et adressa un sourire à Hadrya. L’homme s’empressa de mettre de l’ordre dans sa tenue avant de quitter les lieux en évitant de croiser le regard de la nouvelle venue. Cette dernière ne put s’empêcher de noter sa beauté brute et ses yeux sombres.

— Pendant que j’essayais de me motiver à me lever pour la cueillette de ce matin, tu étais en train de batifoler avec un homme, répliqua Hadrya en déposant son panier.

— Il était venu pour ses maux de tête. Il fallait bien que je l’aide, dit-elle en papillonnant des yeux.

Hadrya leva les yeux au ciel tout en réprimant un sourire. Malgré ses vingt-cinq ans, Myra était une enfant qui savourait l’instant présent avec une intensité effrayante.

— Il voulait surtout te voir.

— La jalousie ne te va pas, petit oiseau, sourit-elle en s’approchant d’elle.

Elle lui cala une boucle écarlate derrière l’oreille. Hadrya perçut l’odeur caractéristique de la violette qui émanait d’elle. Myra la fixait de ses grands yeux noirs ourlés de longs cils, mi-amusés, mi-curieux. Sa chevelure sombre était tressée et nouée autour de son crâne comme une couronne, mais quelques mèches étaient parvenues à s’égarer sur ses tempes.

Sur l’île, Myra fascinait autant qu’elle intimidait les habitants. Réputées pour ses compétences médicales, ses connaissances étaient redoutablement efficaces. Elle apportait aux blessés une présence apaisante et lumineuse, contrairement à Hadrya qui se sentait toujours mal à l’aise en présence d’autres personnes. Voilà pourquoi elle préférait se terrer, seule, dans l’herboristerie, loin des regards à préparer des médicaments ou des pâtisseries médicinales.

— Je ne suis pas jalouse, mais nous avons beaucoup de choses à faire aujourd’hui, répondit-elle.

Myra balaya sa réplique du revers de la main.

— Quand est-ce que tu ne t’es pas trouvé un homme pour réchauffer ton lit ?

Elle inclina la tête et l’étudia à la manière d’un prédateur. L’intensité de son regard mit Hadrya mal à l’aise et se détourna pour extirper les herbes du panier. Cela lui donna une excuse pour ne pas répondre.

Elle n'avait fréquenté qu’une fois un homme, mais ce dernier s’était révélé être un crétin en la faisant croire qu’il l'aimait, uniquement pour se rapprocher de Myra. Il fallait bien l'admettre, elle n’était pas jolie.

Avec le temps, elle s’y était habituée et ne plaçait plus ses espoirs dans les hommes. Elle savait reconnaître une défaite. Et pourtant, elle ne pouvait s’empêcher de rêver à l'Amour, celui qui renverserait son monde.

Sa poitrine se serra. Jamais elle ne serait comme les étudiants de l’académie, prédestinés à leur âme sœur.

— Il serait peut-être temps que tu te trouves quelqu’un, ma belle, murmura Myra derrière elle.

La lèvre inférieure d'Hadrya se mit à trembler. Cela semblait si simple pour son amie. Elle ne prenait pas conscience de ce qu’endurait Hadrya quand elle croisait ceux de l’académie. Ils se faisaient un malin plaisir de lui rappeler où se trouvait sa place : en bas de l’échelle.

Au lieu de répliquer, elle gratifia Myra d’un sourire qui se voulait rassurant.

— Je n’ai que vingt-quatre ans, marmonna Hadrya.

Son regard s’illumina en contemplant le champignon cadavre dans son panier. S’il n’était pas en train de se décomposer, il aurait pu s’apparenter à un simple champignon de couche, mais sous la lumière matinale, l’encre de son chapeau semblait engloutir toute clarté.

Voilà ce qu’elle aimait chez eux. Leur beauté se révélait lorsqu’on apprenait à les connaître. Hadrya se retrouvait en eux. Peut-être que si un homme daignait voir au-delà de son apparence, peut-être que…

Elle secoua la tête puis s’empara d’une écuelle sur la table de soin puis se tourna vers Myra. Elle le brandit devant son visage avec un air victorieux.

— À ce propos, regarde ce que j’ai trouvé dans les bois, amorça Hadrya.

Les yeux de son amie s’écarquillèrent.

— Ne me dis pas que c’est…

— … un champignon cadavre ! finit-elle.

Elle le lui prit délicatement des mains et Hadrya pouvait presque voir les rouages de son cerveau s’activer.

— Avec ses propriétés coagulantes, tu pourrais préparer des breuvages pour stopper les hémorragies internes ou encore des baumes !

Évidemment, Myra ne prêtait aucune foi aux légendes concernant ces champignons. Elle ne voyait en eux que ce qu’elle pouvait en tirer.

Le nez de Hadrya frémit.

Il y avait comme une odeur chaude de gâteau qui venait de sortir des fourneaux. Son regard capta aussitôt l’origine. Des muffins dorés fleurissaient sur le plan de travail en bois sombre, ne demandant qu’à être goûtés.

Hadrya en profita pour en dérober un. Elle arracha un morceau en savourant son aspect moelleux sous la pulpe de ses doigts et le porta à sa bouche.

Par les Astres… Il n’existait pas de saveur aussi merveilleuse que celle qui fondait sur sa langue. L’acidité de la myrtille et du citron se confrontait avec le parfum subtil et frais du basilic.

— Hé ! Ils ne sont pas pour toi ! s’exclama Myra.

Elle tenta de lui arracher le muffin, mais Hadrya fut plus rapide et le lécha.

— Hadrya !

— Quoi ? Ils sont tellement bons que je n’ai pas pu m’en empêcher. Laisse-moi deviner, c’est l’un de tes admirateurs qui t’en a préparé ? demanda-t-elle dans un sourire sournois.

Myra croisa les bras sur sa poitrine, arquant un sourcil.

— Peut-être que c’est moi, lâcha-t-elle.

Hadrya se figea et faillit avaler de travers.

— Tu sais que je t’adore, mais la dernière fois que tu as tenté de cuisiner, tu as failli mettre le feu à l’herboristerie.

— Je sais, soupira Myra.

Hadrya reprit l’écuelle et se dirigea de l’autre côté du couloir, en direction de son atelier. Elle suspendit le champignon cadavre afin de récupérer l’encre qu’il expulsait sous forme de goutte.

— Ça te tenterait de m’accompagner dans quelques jours pour assister à l’arrivée des Passeurs ? demanda Myra depuis le pas de la porte.

Le goût acide de la myrtille qui persistait encore prit soudain la consistance du sable sur sa langue. Nerveuse, Hadrya passa une main sur ses boucles écarlates, pas certaine d’avoir bien entendu.

Pourquoi est-ce qu’elle avait la désagréable intuition que Myra testait sa réaction ? Depuis sa rencontre avec elle, Hadrya s’était toujours évertuée à garder pour elle la raison de sa haine envers les Passeurs et les marchands originaires de Wismoon. Bien sûr, elle ne dissimulait jamais l’animosité qu’elle éprouvait.

Hadrya gardait ce secret scellé en elle. Un secret qu’elle-même refusait de libérer, même si des souvenirs fugaces revenaient la hanter.

— Je sais que tu n’es pas friande des Passeurs, reprit-elle précipitamment. Mais peut-être que l’on trouvera des merveilles… comme du cacao ?

Hadrya eut du mal à dissimuler le sourire qui brûlait ses lèvres à la mention du cacao. Elle se retourna et jugea Myra, les bras croisés sur sa poitrine.

— Vraiment ? Tu penses m’amadouer avec ça ?

Myra haussa les épaules avec nonchalance, sachant qu’elle avait gagné.

— Ce n’est pas comme si tu m’avais incendié les tympans durant des semaines après avoir goûté du chocolat il y a deux ans.

Hadrya leva les yeux au ciel avant de soupirer, vaincue.

— Très bien, mais on ne reste pas longtemps !

Son amie poussa un cri de joie avant de sauter dans ses bras. Hadrya se raidit une demi-seconde avant de repousser doucement son amie.

— Tu me dois une grosse faveur, déclara-t-elle.

— Tout ce que tu veux !

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