Amour, Amitié, Complications
Ce fut un dimanche d’adieu, car les vacances se terminaient. La rentrée était arrivée trop vite pour une certaine belle jeune étudiante de vingt-deux ans qui aimait festoyer. Dès demain, elle devrait reprendre une vie ennuyeuse. Une vie normale. Mais avant tout, il lui restait un dernier jour festif. Kalishca Tassony était allongée sur son lit dans un pyjama qui laissait paraître ses magnifiques formes rondes. Ses yeux couleur saphir fixaient le plafond, cherchant une idée d’activité qu’elle pourrait faire en cette dernière journée. Après mûre réflexion, une inspiration folle la saisit pour clore ses vacances : faire une fête sur le terrain de football de son université. Un sourire s’afficha sur son beau visage chocolaté en pensant à cette idée. Elle bondit de son lit et attrapa son téléphone pour appeler sa meilleure amie. Mais, à peine avait-elle composé le numéro que celle-ci passait déjà par-dessus le rebord du balcon.
— J’ai senti que tu pensais à moi… alors je suis venue, dit-elle.
— Bénatrice Delsy, parfois je me demande si tu n’es pas ma sœur jumelle, mais d’une autre mère, lui répondit Kali avec son sourire à faire tomber.
Elles se mirent à rigoler.
Ces deux-là savaient quand il fallait être chez l’une ou chez l’autre. Elles se connaissaient depuis le début de leur programme universitaire. Depuis que Kalishca avait défendu Bénatrice d’une bande d’intimidateurs, elles ne s’étaient plus lâchées. Au départ, la jeune femme ne comprenait pas comment une fille de son genre pouvait être amie avec elle. Bénatrice avait la peau d’une couleur blanc pâle, les cheveux courts frisés marron foncé, les yeux en amande verts, des taches de rousseur sur les joues et elle portait de grosses lunettes noires. Personne ne prêtait attention à elle. Tandis que Kali, elle, était l’une des filles les plus populaires de l’établissement scolaire. Elle avait gagné le concours de Miss beauté interuniversitaire de sa région. Elle était d’une élégance inimaginable. Tout le monde la surnommait la femme aux cheveux d’eau à cause de sa magnifique longue chevelure lisse bleue aquamarine. Elle était naturelle, génétique, mais personne n’en connaissait la raison. Un mystère que Kalishca elle-même ne pouvait résoudre…
— Sinon, qu’avais-tu prévu de faire en ce dernier jour de liberté? lui demanda Béna enthousiasmée.
Kali la regarda en souriant, la laissant un peu dans l’attente avant de le lui annoncer.
— Vas-y, exprime-toi ! dit-elle, impatiente d’entendre sa proposition.
Elle finit par lui donner son idée. Elle voulait terminer les vacances en beauté et, grâce à sa popularité, elle savait que tout le monde viendrait. Aussi, son père était non seulement le coach de l’équipe de football, mais également le directeur de l’université. En prenant ses clés, elle pourrait facilement ouvrir l’accès au terrain. Certes, elle n’en avait pas le droit. Mais, comme tout enfant, elle comptait bien utiliser son côté rebelle pour désobéir à son père.
À l’écoute de ces mots, le visage de sa meilleure amie se transforma.
— Tes parents vont te tuer si tu fais ça Kali…
Béna désapprouvait totalement cette idée parce qu’elle connaissait monsieur Tassony. Cependant, Kalishca ne s’en souciait guère. Ses parents faisaient comme si elle n’existait presque pas. Ils étaient riches, donc l’été, ils voyageaient tout le temps, laissant leur fille seule à la maison. Puis, quand la rentrée scolaire recommençait, ils étaient trop débordés pour s’occuper d’elle. C’est ainsi que Kali avait appris à être autonome. Pour cela, elle les remerciait.
Malgré les conséquences à prévoir et le désaccord de Béna, elle organisera quand même sa fête et elle savait comment convaincre sa meilleure amie d’y participer. Elle prit son téléphone et passa un appel.
L’attente ne fut pas très longue quand un jeune homme décrocha.
— Miss beauté, que puis-je faire pour toi?
Il enchaîna sans lui laisser le temps de répondre.
— ET… avant que tu te demandes pourquoi c’est moi qui ai répondu, sache qu’il est dans la douche.
— Tomjoy… soupira-t-elle. Déjà, arrête de m’appeler comme ça. Tu sais que je déteste ça. Ensuite, j’ai une faveur à te demander.
À l’instant qu’elle avait prononcé son nom, Béna rougit. Ses yeux s’écarquillèrent alors qu’elle fixait Kalishca sans oser parler. Celle-ci lui lança un regard complice accompagné d’un sourire en coin aux lèvres. Elle savait qu’elle serait dans tous ses états.
Bénatrice éprouvait une attirance pour un jeune homme nommé Maverick Tomjoy. C’était un bel athlète aux cheveux bruns bouclés. Il avait les yeux couleur chocolat noirs et un teint de peau bronzé, comme s’il revenait de vacances dans le sud. Il était le meilleur ami du garçon le plus populaire de l’université. Depuis qu’il l’avait bousculée à la bibliothèque et qu’il avait demandé si tout allait bien avant de lui réclamer son prénom, elle était tombée follement amoureuse de lui.
Kalishca ne portait pas trop Maverick dans son cœur. Elle le trouvait charmeur, trop sûr de lui et toujours entouré de filles. Un coureur de jupons. Elle ne voulait pas que sa meilleure amie devienne juste un nom de plus sur sa liste. Mais, comme elle savait que Bénatrice l’aimait sincèrement, elle s’arrangeait pour qu’ils se croisent souvent…
— Quelle est ta faveur? demanda Maverick, intrigué.
— J’aimerais organiser une immense fête de fin de vacances au terrain de football de l’école et j’aimerais que vous réunissiez toute l’équipe pour me donner un coup de main.
Maverick ouvrit la bouche pour répondre, mais une autre voix surgit derrière lui.
— Tu parles à qui? lança une tierce personne en s’approchant.
Kalishca sourit en reconnaissant cette voix.
Dorian Matcore… le garçon que toutes les filles voulaient, mais qui n’avait d’yeux que pour Kalishca. Une peau claire, une carrure athlétique, des cheveux en bataille couleur caramel, des yeux captivants noisette, un sourire à faire tomber… il était parfait. Sans oublier qu’il était capitaine de l’équipe de football et qu’il était toujours le premier de sa classe.
Dès qu’il apprit à qui Maverick parlait, Dorian attrapa le téléphone et lança un appel vidéo. Kali accepta aussi, puis transféra l’image sur l’écran de sa télévision.
Quand les deux hommes s’affichèrent sur ceci, Bénatrice se jeta à terre à côté du lit, hors de vue.
— Tu comptes organiser une fête en pyjama? ricana Dorian
— Non, répondit-elle moqueuse. J’ai une fête à préparer, pas un mec à réanimer.
Tout le monde se mit à rire, y compris Bénatrice, seule dans son coin. Elle riait si fort que les garçons l’entendirent.
— Bien, bonjour, Bénatrice, lança Maverick à travers l’écran.
Béna resta silencieuse le temps de réaliser qu’elle avait été repérée. Après quelques secondes d’hésitation, elle se releva lentement, les joues rouges et un sourire gêné aux lèvres. Kali l’observait avec un petit air moqueur, curieuse de voir si elle allait perdre ses moyens.
— Sa… salut, Tomjoy… bredouilla Bénatrice.
Kalishca retint son rire et Dorian reprit la conversation.
— Tu tombes bien, Kali. On n’a rien de prévu et j’espérais justement que tu nous proposes quelque chose d’intéressant. En plus, ce serait une bonne excuse pour me rapprocher de toi.
Un silence inconfortable s’installa.
Kalishca détourna le regard, incapable de trouver les mots. Heureusement, Béna estompa le malaise.
— Oh c’est mignon ! s’exclama-t-elle
Kali lui lança un regard agacé. Elle n’avait pas envie que ça prenne cette tournure, surtout pas devant les autres.
Sa relation avec Dorian était… compliquée. Il la draguait ouvertement, mais elle ne croyait pas en sa sincérité. Il avait la réputation d’un charmeur comme Tomjoy et cela n’intéressait point Kalishca. Évidemment, elle aimait passer du temps avec lui, qu’il la faisait rire et parfois même rêver. Mais de là à s’imaginer en couple? Elle en doutait sérieusement.
Dorian pouvait sentir que Kali le repoussait. Ainsi, l’expression de son visage changea subitement. Il passa de joyeux à neutre.
Soudain, l’écran de la télévision se sépara en deux. Une jolie fille à la longue chevelure blonde et aux yeux bleus y apparut. En la voyant, Kali et Béna roulèrent des yeux. Pas encore elle…, pensèrent-elles, exaspérées.Karren Saderman, la reine autoproclamée du drame et des apparences. Elle ne supportait pas qu’une autre lui fasse de l’ombre et elle ne se gênait jamais pour rabaisser celles qu’elle jugeait déjà comme inférieures. Saderman était rongée par une jalousie tenace envers Kalishca. Si elle restait proche d’elle, ce n’était que par pure stratégie. À ses côtés, elle pouvait faire croître sa propre popularité. Mais cette mascarade ne trompait personne, car tous connaissaient ses véritables intentions.
— Merci, Mavivi, de m’avoir invitée à la conversation, remercia Karren d’une voix mielleuse.
Maverick lui sourit.
Tomjoy et Karren avaient longuement été ensemble. Elle l’appelait «Mavivi», un surnom qui, malgré tout, réussissait encore à lui arracher un sourire. Leur histoire s’était achevée dans un chaos total. Depuis qu’elle avait partagé une nuit d’ivresse avec Dorian. Ils s’étaient réveillés côte à côte, nus dans le même lit, et aucun d’eux ne se souvenait de ce qui s’était passé.
Pour ne pas perdre Maverick, Karren et Dorian avaient gardé le silence pendant un an. Jusqu’au jour où, poussée par la jalousie et la colère en apprenant que Maverick l’avait trompée avec leur professeure d’histoire, Karren avait tout avoué. Ce fut l’explosion. Une tempête de coups et d’insultes s’était déchaînée entre les deux garçons. À cet instant, leur amitié de dix ans s’éteignit, comme une flamme privée d’air.
Rongée par la culpabilité et brisée par la trahison de Maverick, Karren avait préféré fuir. Elle avait quitté l’université, incapable d’affronter ce qu’ils étaient devenus. Quant à Dorian, il avait mis un an à essayer de recoller les morceaux avec Maverick. Après un an, celui-ci avait fini par lui pardonner. Il avait vu les efforts sincères qu’il fournissait et, au fond, il savait qu’en dix ans d’amitié, jamais son meilleur ami n’aurait commis une telle erreur en pleine conscience.
Quelques jours après leur réconciliation, Maverick croisa à nouveau Karren dans les couloirs de l’école. Mais elle n’était plus la même. Elle était devenue «la nouvelle Karren». Une véritable bombe, au charme ravageur, mais au regard glacé. Ses cheveux, autrefois bruns, étaient désormais d’un blond éclatant et elle ne sortait plus sans maquillage. Son allure faisait tourner les têtes et les gens dans les passages s’étaient figés un instant, fascinés par sa métamorphose.
Malgré tout ce qu’il savait, Tomjoy était retombé sous son charme. Dorian, quant à lui, n’eut pas besoin de mots pour comprendre. Il lut dans les yeux de son ami, un mélange de trouble et de manque. Alors, il l’encouragea à aller lui parler. Lorsque Karren aperçut Maverick s’approcher, un raz-de-marée d’émotions la submergea. Elle sentit les larmes monter, prêtes à jaillir, mais son orgueil l’empêcha de céder. Sans un mot, elle s’éclipsa dans une salle de classe vide. Les deux garçons la suivirent. Dorian s’arrêta devant la porte, laissant à Maverick l’espace qu’il lui fallait.
Ce dernier entra. Il s’approcha d’elle, lentement.
— Salut… dit-il doucement.
Karren mit un moment à répondre. Pourquoi maintenant? Pourquoi, après un an de silence, venait-il se planter devant elle pour lui dire simplement « salut »? Elle savait qu’elle avait commis une faute et que ce qu’elle avait fait était grave. Mais, elle n’était pas seule responsable, lui aussi avait trahi. À la différence près qu’il était parfaitement lucide quand il l’avait fait. Elle, non. Ni elle ni Dorian ne se souvenaient de cette nuit.
Elle ravala sa fierté et lui répondit, d’un ton neutre, presque distant. Maverick prit une inspiration, prêt à s’expliquer.
— Je pense qu’on doit parler…
Karren le coupa net. Elle ne voulait pas l’entendre parler en premier. Elle savait que sa voix douce finirait par la faire céder. Alors, elle laissa son cœur s’exprimer avant que les larmes ne l’envahissent.
— Écoute, je t’ai trompé, oui. Mais ce n’était pas conscient, je ne savais même pas ce que je faisais ce soir-là. Toi, en revanche, tu as choisi de coucher avec ta prof. En pleine conscience. Tu savais très bien ce que tu faisais et tu l’as faite quand même.
Maverick garda un ton calme.
— Tu as raison sur certaines choses… mais tu m’as menti. Je te demandais si quelque chose n’allait pas et tu me disais que tout allait bien. Tu souriais, tu disais que tu m’aimais… alors que tu me cachais la vérité.
Karren secoua la tête, les yeux brillants de larmes qu’elle refusait de laisser couler.
— Et toi, tu me disais que tu m’aimais pendant que tu fantasmais sur une autre femme. Alors quoi ? On est quitte, c’est ça ? Tu veux faire les comptes ? Parce que, si c’est ça, Maverick, laisse-moi te dire une chose : tu es bien plus coupable que moi.
Maverick la fixa, les mâchoires crispées. Il encaissa les mots comme des coups, mais son regard s’embrasa d’un feu qu’il ne prit plus la peine de contenir.
— Tu parles de culpabilité, mais t’as fui, Karren. Tu m’as laissé ramasser les morceaux pendant que toi, tu disparaissais. J’ai assumé, j’ai payé le prix, moi. Toi, t’as changé de décor, t’as refait ta vie et t’as laissé croire à tout le monde que t’étais la victime.
Il avança d’un pas, la parole plus froide.
— Alors non, on n’est pas quitte.
Karren le fixa comme si ces mots venaient de la gifler en plein cœur.
— J’ai changé d’établissement, j’ai tout quitté, parce que j’étais rongée par la culpabilité! lança-t-elle, la voix tremblante, mais pleine de feu. Tu crois quoi, Maverick ? Que c’était une fuite de confort ? Que je suis partie pour me refaire une petite vie tranquille? Tu ne sais rien de ce que j’ai ressenti. Rien.
Karren venait à peine de terminer sa phrase que le silence s’imposa à nouveau. Maverick la regarda longuement, comme s’il cherchait encore à percer une vérité qu’elle lui cachait. Sa voix redevint ensuite plus douce, mais teintée d’une tension difficilement maîtrisée.
— Et pourquoi es-tu revenue, alors?
— Je suis revenue parce que fuir ne m’a pas guérie ! s’exclama-t-elle, l’intonation vibrante d’émotion.
Soudain, la porte s’ouvrit. Dorian entra dans la pièce, attiré par les éclats de voix qui résonnaient jusque dans le couloir. Quelques curieux jetaient déjà un œil à travers la vitre, intrigués par ce qui se passait dans la salle.
Il observa la scène tendue qui se déroulait devant lui et laissa échapper un ricanement discret. Cela lui rappela étrangement ses propres disputes avec Karren, celles qui finissaient souvent… par des baisers volés.
— Ça va, vous deux ? demanda-t-il.
— Disons qu’on essaie de régler nos comptes. Même si certains feraient mieux de ne pas jouer les donneurs de leçons…
— Tu peux bien parler toi… ma professeure d’histoire, sérieusement ? répliqua Karren furieuse.
Dorian éclata de rire.
— Disons qu’il a bien étudié l’anatomie de l’Histoire, précisa-t-il.
Maverick partit dans un fou rire incontrôlable. La tension fondit un instant, remplacée par les pensées perverses des garçons. Karren ne trouvait guère cela drôle et elle le fit savoir. Elle s’avança vivement et, d’un geste sec, gifla Maverick. Puis, pivotant sur ses talons aiguilles, elle asséna un coup violent dans l’entrejambe de Dorian.
« AAHH ! » s’écria-t-il, plié en deux, tombant à genoux, les mains couvrant sa région intime.
— Je n’en ai pas fini avec vous deux, lança-t-elle, les yeux brillants de colère.
Matcore ne répondit rien, entièrement absorbé par la douleur cuisante de ses « bijoux de famille ». Maverick, quant à lui, étouffait un rire, incapable de résister à la scène grotesque que son ami lui offrait.
Alors qu’elle tournait les talons pour quitter la pièce, Karren croisa le regard de Tomjoy. Un mince sourire en coin, à peine perceptible, vint effleurer ses lèvres. Même en pleine tempête, l’immaturité de ces deux idiots parvenait encore à lui arracher un sourire. Tomjoy, lui, était soulagé. Leur dispute était derrière eux. D’une manière étrange, mais qui était la leur, ils ont agi de façon théâtrale. Et ça leur suffisait.
— Content que tout soit enfin rentré dans l’ordre, marmonna Dorian, toujours à genoux, les mains crispées sur son entrejambe.
Maverick sourit, puis l’aida à se relever.
— Aller vient l’handicapé. On va aller chercher de la glace pour tes bijoux d’or.
Ils sortirent ensemble de la pièce, encore sous le choc de leur hilarité. Au fond, Tomjoy n’en revenait pas ; elle l’avait frappé et, pourtant, il était mort de rire.
***
Avec le temps, Karren et Maverick s’étaient rapprochés. Cependant, tous les deux avaient compris que leur amitié était plus précieuse que leur amour passé. Ils avaient donc pris la décision, selon eux, la plus sage, de rester de bons amis. Mais, il était difficile de croire que Saderman voulait uniquement préserver une relation amicale. Le simple fait qu’elle appelait encore Tomjoy « Mavivi » en disait long. Kalishca et Dorian n’étaient pas dupes. Elle l’aimait encore et cela crevait les yeux. Tout le monde remarquait qu’elle fixait constamment l’écran où apparaissait Maverick, tandis que la belle blonde lançait à son insu de petits regards langoureux et ajustait distraitement sa mèche.
— Kalishca, ma belle, peut-être que tu es la plus jolie de l’université… enfin, pas vraiment en ce moment, ironisa Karren en désignant son pyjama d’un air moqueur. Mais moi, je suis la plus populaire. Alors, un conseil : laisse-moi m’occuper des invités.
Avec assurance, celle-ci se recoiffa, passant ses doigts dans sa chevelure, le menton levé, puis elle raviva son rouge à lèvres rose, sa touche personnelle, ce rose iconique qu’elle ne quittait jamais. Kali, agacée, se contenta de jeter un regard noir à Tomjoy. Évidemment, il lui avait parlé de la fête. Elle attrapa son téléphone et lui envoya un message.
Kali : Pourquoi tu lui as parlé de la fête ?
Maverick répondit rapidement.
Tomjoy : Elle m’a demandé de l’aide pour l’organisation et je sais qu’avec elle, on aura la meilleure fête du siècle.
Kalishca soupira. Il avait raison. Karren était bien plus connue qu’elle. Si elle voulait que cette soirée soit mémorable, il valait mieux la laisser gérer.
— Très bien Karren. Tu t’occupes des invités. Dis-leur que ça commence vers 21 h 30.
Puis se tournant vers Matcore et Tomjoy.
— Et vous, les gars, ramenez les autres membres des équipes sportives sur le terrain.
— Tout doit être parfait, rajouta Bénatrice.
Karren la fixa avec un mélange de dédain et d’amusement, avant de partir dans un éclat de rire hautain.
— Un problème Saderman? demanda Delsy avec défi.
— Béatrice…
— C’est Bénatrice, corrigea-t-elle fermement.
— Oui, bref, je m’en fous. On invite des gens qui ont de l’allure. Et toi… désolée, mais en te regardant, il te faudrait une sacrée transformation pour ressembler à quelque chose. Personne ne te remarquera. Ce n’est pas parce que tu es la meilleure amie d’une fille jolie que ça fait de toi quelqu’un de joli. Qui te connaît, à part Kalishca et les rats de la bibliothèque ? Personne. Tu n’es personne. Alors, avant d’ouvrir ta bouche pour donner des ordres à des gens mieux placés que toi, réfléchis à ce que je viens de dire.
Un silence gênant s’installa. Dorian resta bouche bée face à la violence des propos de Karren, tandis que Maverick tenta de retenir un rire. Malheureusement, Bénatrice le remarqua et ses yeux s’emplirent de larmes. Kalishca aussi l’avait constaté et elle lui lança un regard de dégoût. Tomjoy étouffa aussitôt son rire, pris de court par un soudain malaise.
Kalishca, furieuse, se tourna vers Karren et répliqua d’un ton cinglant.
— Tu aimes ça, humilier les autres ? Tu écrases les plus faibles parce que tu sais que tu ne fais pas le poids face à ceux qui valent plus que toi. Ta confiance repose sur ton apparence, mais à l’intérieur… tu ne t’assumes pas. Moi, j’assume les deux. Et c’est bien pour ça que tu n’as jamais réussi à te mesurer à moi. Retiens une chose, Karren, la beauté intérieure sera toujours supérieure à celle de l’extérieur.
C’était au tour de Dorian d’esquisser un sourire amusé et à Maverick de rester bouche bée. Bénatrice, touchée que Kalishca l’ait défendue, gardait toutefois les yeux embués. Le rire de Maverick l’avait blessée plus qu’elle ne voulait l’admettre. Mais l’orgueil de Karren reprit vite le dessus.
— Oui, bref. Viens, Mavivi, dit-elle avec désinvolture. J’ai besoin d’aller m’acheter une robe pour ce soir. J’ai bien l’intention de t’en mettre plein la vue, Tassony.
Elle replaça ses cheveux d’un geste assuré, souffla un baiser à travers l’écran, puis se déconnecta sans un mot de plus. Tomjoy quitta l’appel à son tour, pressé d’aller la rejoindre. Dorian en fit de même. Il avait senti que Kalishca avait besoin d’un moment seul avec sa meilleure amie avant de se rencontrer au point de rendez-vous.
Kali se tourna alors vers Bénatrice et elle la trouva immobile, le regard figé, les yeux brillants de larmes.
— Tomjoy, c’est qu’un gros con, il ne te mérite pas, dit Kalishca en posant une main réconfortante sur l’épaule de Bénatrice. Et puis, tu es très jolie. Ne laisse pas les conneries de Karren t’atteindre. Tu la connais… elle est prête à dire n’importe quoi juste pour se sentir supérieure aux autres.
Bénatrice ne répondit rien. Les mots de Kalishca glissaient sur elle sans l’atteindre. Son esprit était ailleurs là, où Karren l’avait cruellement envoyé. Elle repensait à ce que Saderman lui avait craché au visage. Et si elle avait eu la beauté de Kalishca, aurait-elle été la cible de toutes ces moqueries ? Certainement pas. Et ce jour à la bibliothèque, quand elle avait percuté Maverick… aurait-il simplement haussé les sourcils et murmuré un « ça va ? » ou cela aurait été plus longtemps ? Peut-être qu’il aurait demandé son numéro ou ses réseaux sociaux.
Elle releva lentement les yeux vers sa meilleure amie. Elle l’admirait, sincèrement. Cette prestance naturelle, cette beauté éclatante. Kalishca dégageait quelque chose qui imposait le respect sans même le chercher. Bénatrice, elle, devait toujours fournir des efforts pour être vue, pour être entendue.
Kalishca, de son côté, commençait à s’inquiéter. Cela faisait plus de dix minutes que celle-ci ne disait mot et elle ne savait plus quoi dire de plus pour la réconforter. Béna finit par briser le silence.
— On se rejoint à la fête. J’ai besoin de passer chez moi… parler avec ma mère.
Sa voix était calme, mais distante. Kalishca sentit une pointe de déception, mais elle n’insista pas. Elle hocha simplement la tête en signe d’accord, puis elles s’enlacèrent brièvement. Bénatrice quitta ensuite le domicile des Tassony sans un mot de plus. Kali demeura quelques instants du haut de son balcon, observant la silhouette de sa meilleure amie s’éloigner dans la rue, le cœur un peu lourd.
En soupirant, la jeune femme leva les yeux au ciel et aperçut deux hiboux blancs perchés sur un câble électrique. Ils avaient l’air de regarder en sa direction. Elle fronça légèrement les sourcils.
Pourquoi étaient-ils là ?
C’était assez rare d’en voir dans la région. Elle resta figée quelques secondes, troublée sans vraiment savoir pourquoi. Comme si leur présence voulait dire quelque chose.
Soudain, la sonnerie de son cellulaire retentit brusquement, brisant net le fil de ses pensées. Kalishca la reconnut immédiatement. C’était celle qu’elle avait assignée aux messages de ses parents. Les deux partageaient la même alerte, une petite mélodie rassurante qu’elle avait choisie elle-même.
Elle se leva tranquillement, attrapa son téléphone qu’elle avait laissé sur son lit et jeta un coup d’œil à l’écran sans même le déverrouiller. C’était son père.
Papa : Notre vol a été décalé. On doit rester un jour de plus en Italie. On se voit mardi. Sois sage !
Elle haussa les épaules, l’expression neutre. Rien de surprenant. Elle reposa son appareil téléphonique sans répondre.
Mais, une autre notification vibra dans sa paume. Cette fois, c’était Dorian.
Matcore : Tu t’en viens ? Tout le monde est devant le terrain. On attend que tu viennes déverrouiller la porte.
Un sourire s’étira sur ses lèvres. Elle tapa une réponse rapide.
Kali : J’arrive dans 15 minutes.
Désormais redéposé, Kali lança un fond musical dans la pièce, puis se dirigea tranquillement vers sa commode pour se préparer, oubliant la présence des hiboux.
Elle sortit une élégante combinaison bleutée, au décolleté discret et aux manches longues, parfaitement assortie à la teinte profonde de ses cheveux.
Son regard glissa alors vers sa table de chevet, où reposait le pendentif que sa mère lui avait donné à sa naissance. Ciselé avec finesse, telle une dentelle d’argent enroulée autour d’une pierre bleu ciel taillée en goutte, il pendait à une chaîne aussi délicate que précieuse. Elle le portait chaque jour depuis des années. Mais ce soir, elle voulait marquer une différence.
Elle choisit à la place le collier de perles que Dorian lui avait offert, qu’elle assortit avec des boucles d’oreilles. Pour compléter le tout, elle enfila ses talons hauts, en parfaite harmonie avec le reste.
Une fine touche de maquillage vint sublimer son visage. Kali n’avait nul besoin d’artifices pour être remarquable, car sa beauté naturelle suffisait amplement.
Elle se positionna devant le miroir, prenant un instant pour admirer son reflet. Puis, comme par magie, sa chanson préférée démarra. Un sourire illumina ses traits alors qu’elle se mit à chanter, se laissant emporter par la musique, légère et insouciante.
Alors qu’elle tournoyait joyeusement sur elle-même, portée par la mélodie et l’euphorie du moment, Kalishca s’immobilisa net. Du coin de son œil, une lueur bleu pâle surgit doucement. Son regard se posa aussitôt sur sa table de chevet. Le pendentif brillait.
Un éclat tendre, mais clair, presque irréel, émanait de la pierre taillée en goutte d’eau. Elle s’approcha lentement, comme attirée par une force silencieuse, et le prit délicatement entre ses doigts. Le bijou semblait tiède, presque vivant.
Les sourcils froncés, Kalishca l’observa sous tous les angles, fascinée. C’était la première fois qu’elle le voyait luire de cette façon. Depuis toutes ces années à le porter quotidiennement, jamais il n’avait réagi ainsi.
— Qu’est-ce que ça veut dire ? murmura-t-elle, sans attendre de réponse.
Le pendentif, si familier jusqu’à présent, semblait, tout d’un coup, porteur d’un secret qu’elle ignorait. Et maintenant, il venait de s’éveiller.
Soudain, Kalishca fut traversée par un étrange frisson. Un sentiment diffus, comme un pressentiment qu’elle n’arrivait pas à nommer. Elle tourna la tête vers son balcon et vit deux hiboux qui la fixaient.
Leur plumage, d’un blanc éclatant aux reflets opalins, paraissait parsemé de motifs argentés, telles des gemmes incrustées dans un écrin de neige. Chaque plume révélait être ciselée à la main par les dieux, douce comme l’empreinte d’un rêve ancien.
Mais ce furent leurs yeux qui lui coupèrent le souffle.
Deux iris violets, cerclés de noir profonds comme une nuit sans lune. Leur regard la traversait, comme s’il lisait en elle, au-delà des pensées et de la chair.
Plus elle les observait, plus un détail la frappa : leur taille. À cette distance, elle pouvait nettement constater qu’ils faisaient à peu près la hauteur et la largeur d’une chaise de table.
C’était… anormal.
Kalishca ne savait pas comment réagir. Les hiboux restaient immobiles, tels des statues, leurs yeux violets toujours rivés sur elle. Leur regard transperçait l’espace, glacial, insondable. Que lui voulaient-ils ? Pourquoi maintenant ?
La jeune femme saisit instinctivement le balai posé contre le mur, le leva devant elle, puis avança de façon hésitante en continuant de tenir le pendentif dans sa main.
La peur serrait sa gorge.
Elle agita l’outil de nettoyage dans leur direction, espérant les effrayer. Mais les oiseaux ne bougèrent pas d’un centimètre.
Aucune réaction.
Le cœur de Kalishca battait la chamade. Elle relâcha lentement son bras, résignée, le regard toujours rivé sur ces créatures irréelles.
Tout à coup, quelque chose brilla dans son champ de vision. Elle baissa les yeux vers son pendentif. Sa lueur bleue jaillissait de manière intense, pulsant au rythme de sa panique. L’objet vibrait, comme s’il répondait à quelque chose.
Kali recula d’un pas, le souffle court.
Soudain, l’un des hiboux déploya ses ailes. D’un battement majestueux, il poussa un cri strident qui vrilla l’air. Le son perça la jeune femme, la glaçant d’effroi. Dans un éclair de clarté, le pendentif explosa, diffusant une lumière aveuglante dans toutes les directions. Elle hurla, puis s’effondra.
Tout devint flou.
Son regard peinait à fixer quoi que ce soit, les contours du monde se déformaient. Elle crut distinguer deux silhouettes s’approcher d’elle. Deux paires de pieds nus. Et, juste avant que le néant l’absorbe, elle entendit une voix lointaine, profonde, presque irréelle.
— C’est elle…
***
Quelques heures plus tard, Kalishca reprit conscience. Sa chambre était plongée dans l’obscurité, mais seuls les rayons fins de la lumière pâle de la lune filtraient à travers les rideaux entrouverts. Elle se redressa lentement, une douleur sourde pulsant à ses tempes. Elle tourna les yeux vers sa table de chevet. Le pendentif était là, parfaitement immobile, sans la moindre lueur. Comme s’il n’avait jamais brillé. Comme si ce qu’elle avait vu plus tôt n’avait été qu’un rêve. Son esprit embrouillé tentait de reconstituer les événements. Elle se souvenait vaguement du regard perçant de l’un des hiboux, mais le reste… un vide complet.
Pourquoi étaient-ils à son domicile ? Et pourquoi faisait-il déjà nuit?
Mille questions se bousculaient dans sa tête, sans qu’aucune réponse ne s’y accroche.
Son téléphone vibra brusquement, la sortant de ses pensées. Elle le saisit et vit s’afficher le nom de Dorian. En un instant, la réalité lui revint : la fête. L’organisation. L’heure ! Elle jeta un coup d’œil à l’écran. 21 h. Ses yeux s’agrandirent de surprise. Impossible… Elle était restée inconsciente pendant tout ce temps! Elle se frotta le front, essayant de chasser le mal de tête lancinant qui persistait. Sans réfléchir davantage, elle accepta l’appel vidéo.
— Kalishca, est-ce que tout va bien ? demanda Dorian, la voix étouffée par le brouhaha de la foule en arrière-plan.
Kali tenta de se reprendre. Elle regarda à nouveau l’heure, incrédule. Elle n’arrivait pas à croire qu’elle avait perdu autant de temps. Son regard trahissait sa confusion.
Il fronça les sourcils.
— Ça va, Kali… ?
Elle hésita. Lui dire qu’elle s’était évanouie à cause d’un pendentif qui brillait et d’un hibou aux yeux violets… ? Il ne la croirait jamais. Ce n’était pas le genre de chose qu’on entend tous les jours. Et puis, il n’y a même pas ce type d’oiseau dans cette région.
Elle opta pour la version la plus simple.
— Oui, t’inquiètes. Je… je me suis endormie en écoutant de la musique et mon téléphone était en silencieux. Je n’ai pas vu tes appels. Je suis désolée.
Elle tenta d’afficher un sourire pour ne pas sembler désemparée.
— Dépêche-toi, la fête a déjà commencé ! s’exclama Dorian à travers l’écran, le visage radieux.
— Oui, j’arrive… répondit Kalishca en descendant les marches. D’ailleurs, comment t’as fait pour avoir accès au terrain sans les clés de mon père ?
Dorian eut un petit rire et haussa un sourcil, amusé.
— T’aurais pas oublié qu’un capitaine a ses propres clés ?
Kalishca sourit à nouveau.
— Touché. Bon, à tantôt.
Elle mit fin à l’appel, attrapa rapidement son sac, puis les clés de la voiture de sa mère qu’elle lui avait laissée pour ses déplacements. Avant de partir, elle jeta un dernier coup d’œil à son pendentif désormais inerte sur la table de chevet… mais elle n’avait pas le temps d’y réfléchir maintenant.
***
Arrivée sur les lieux, Kalishca aperçut une grande foule déjà rassemblée pour la fête. Elle sourit. C’était une véritable réussite. L’ambiance, les éclairages, la musique, les décors… tout semblait parfait. Les garçons avaient fait un bon travail.
Elle sortit son téléphone et envoya un message à Bénatrice pour savoir si elle était là. Elle descendit de la voiture avec son sac et verrouilla rapidement les portières. Puis elle se fraya un chemin dans la foule, à la recherche de ses amis.
Soudain, une voix familière perça le tumulte.
— Kalishca !
Elle leva les yeux, scrutant les environs, jusqu’à repérer Dorian au loin. Il agitait les bras pour qu’elle le remarque. Elle se précipita vers lui, sans prêter la moindre attention à ce qui l’entourait.
Elle finit par heurter violemment un individu.
— Oh ! Pardon, je suis désolée… dit-elle en se redressant.
Cependant, lorsque son regard croisa celui de la dame imposante qui se tenait face à elle, Kali se figea.
Des yeux violets. Exactement comme ceux des hiboux, perçants, profonds. Une onde de malaise la traversa, accompagnée d’un flash soudain du moment où elle s’était effondrée chez elle. Son cœur se mit à battre plus fort. Elle recula légèrement, troublée.
La femme restait muette, immobile, presque irréelle, vêtue d’une robe de plumes d’un blanc éclatant, courte, mais étonnamment volumineuse. Elle s’arrêtait à mi-cuisse, laissant voir ses jambes fines. Chaque mouvement faisait virevolter ses franges aériennes, lui donnant l’allure d’un petit nuage en perpétuelle danse. Souple et majestueuse, sa tenue semblait flotter autour d’elle sans jamais coller à sa peau comme si elle avait été tissée dans le vent. Son bustier cintré dessinait sa taille svelte, tandis qu’une cascade d’aigrettes gracieuses ornait ses épaules, ajoutant une touche de magnificence à sa posture.
Sa chevelure argentée, coupée au carré asymétrique, effleurait la courbe de son menton. Et son teint… il était blanc. Blanc comme la couleur elle-même. Sans nuances, sans défauts. Une pureté si étrange qu’elle en paraissait presque irréelle. Son visage semblait sculpté par les dieux, maquillé d’une perfection naturelle qui défiait toute logique.
Kalishca se frotta les yeux. Une seconde plus tard, la femme avait disparu dans la foule comme si elle s’était volatilisée. Elle balaya les alentours du regard, mais il ne restait aucune trace de cette mystérieuse apparition.
Elle n’eut pas le temps de réagir davantage qu’une voix familière résonna à ses oreilles.
— Allô, la Terre appelle Kalishca Tassony ! lança Maverick en approchant malicieusement son visage du sien.
Le ton taquin de son camarade la ramena brusquement à la réalité.
— Oui, désolée, je suis avec vous maintenant, répondit-elle en souriant timidement. C’est vraiment bien réussi, la fête !
Les deux amis partagèrent un clin d’œil, manifestement satisfaits de leur travail.
— Tu es très jolie ce soir, Kalishca complimenta Dorian, les yeux remplis de sincérité.
Elle le remercia avec gaieté. Leurs regards se croisèrent et, durant quelques secondes, il y eut des étincelles dans l’air comme si le temps s’était arrêté. Ce moment magique fut brisé net par une voix bien trop familière.
— Waouh, Kali… pas mal ton look ! En revanche, tu ne me bats pas ce soir, lança Karren en faisant une entrée théâtrale, flanquée de ses deux fidèles ombres, Mandy et Myndy.
Oui, ombres… ou plutôt esclaves. Car, qui, sain d’esprit, voudrait se soumettre à ce genre de personne ? Elles lui obéissaient au doigt et à l’œil, la suivaient comme deux chiennes bien dressées, jamais à plus de deux pas derrière elle.
Karren arborait une robe moulante rose courte, si courte qu’un simple geste de trop pouvait provoquer une indécence totale. Un immense décolleté plongeait jusqu’à la base de sa poitrine, tandis qu’une fourrure blanche couvrait négligemment ses épaules. Kalishca la regarda et ricana discrètement. À ses yeux, elle frôlait la caricature.
Cependant, son expression se transforma en inquiétude lorsqu’elle réalisa que Bénatrice n’était toujours pas arrivée. Elle sortit son téléphone pour consulter ses messages, mais ne vit rien de nouveau.
— Vous avez vu Bénatrice quelque part ? demanda-t-elle aux garçons.
Dorian et Maverick secouèrent la tête en signe de dénégation.
Karren, elle, se mit à rire.
— Béna, qui ? Ah oui… ta soi-disant meilleure amie. Celle qui n’est même pas capable d’assumer ce que j’ai dit ce matin ? Franchement, Kali, pourquoi tu fais semblant d’être amie avec elle ? Elle n’est personne. Et peu importe ce que tu feras pour elle, elle le restera.
Celle-ci serra discrètement les mâchoires, mais ne répondit pas.
— Tu sais, je connais ton petit secret. Tu te crois meilleure que moi, hein ? Mais en vérité, tu ne l’es pas. Tu fais genre la fille bienveillante, la gentille qui a de la pitié pour les paumées comme elle, mais tout ça, c’est pour entretenir ton image de fille parfaite. C’est hypocrite. Moi, au moins, je dis la vérité. Et crois-moi, les gens finiront par découvrir ta vraie nature. C’est juste une question de temps.
Un silence glacial s’installa. Kali s’abstint de répondre, refusant de riposter ou même de montrer une expression. La belle blonde, satisfaite d’elle-même, repoussa ses cheveux derrière son épaule avec arrogance et lança un clin d’œil à Maverick comme si elle venait de remporter un trophée.
Les deux garçons échangèrent un regard gêné. Le malaise était palpable.
Soudain, la musique s’arrêta net. Le silence se fit, lourd de curiosité. L’attention du public se porta sur la scène, où une silhouette féminine se tenait fièrement sous les projecteurs.
Kalishca cligna des yeux, stupéfaite.
— Bénatrice… ? murmura-t-elle.
Mais était-ce vraiment elle ?
La transformation était époustouflante. Béna revêtait une somptueuse robe rouge vin au tissu volumineux et soyeux, dont les plis ondulaient à chacun de ses pas, évoquant une traîne de flammes. Ses talons hauts de la même teinte ajoutaient de l’élégance à sa posture redessinée. Finies les lunettes : elle arborait désormais des verres de contact qui mettaient en valeur ses yeux, intensifiés par un maquillage digne d’une reine. Ses cheveux, habituellement bouclés et indisciplinés, étaient raides, brillants, parfaitement lissés, encadrant son visage comme une couronne invisible.
Mais le plus frappant était ses bijoux. Un diadème doré étincelait sur son front, tandis que des boucles d’oreilles triangulaires scintillaient à ses lobes. Sa tenue était complétée par une longue chaîne de perles, soulignant sa prestance seigneuriale. Elle ressemblait à une princesse descendue d’un autre monde.
Un murmure parcourut la foule. Même Dorian et Maverick restèrent bouche bée.
Bénatrice saisit le micro que le DJ lui tendit. D’une voix calme et assurée, elle commença à parler.
— Bonsoir tout le monde. J’espère que vous passez une bonne soirée… Je tenais à remercier les équipes sportives pour l’organisation. Sans eux, rien de tout ça n’aurait été possible.
Son discours fut interrompu par une salve d’applaudissements provenant de la foule.
Elle reprit avec un ton plus tranchant, un sourire insolent aux lèvres.
— Et bien sûr… comment ne pas remercier la grande, l’unique, l’inoubliable Karren? Toujours là pour nous rappeler qu’il faut être « parfaits ». Mais bien sûr… parfaits selon son petit guide personnel du bon goût, édition égocentrique.
Quelques rires étouffés fusèrent dans l’assistance.
— Tu t’es toujours crue au sommet, mais il a suffi d’un peu de courage, d’un peu d’éclat… pour que ton trône vacille. Ce soir, regarde-moi bien. Parce que je suis ce que tu redoutes le plus. Une fille que tu as méprisée… qui brille plus fort que toi.
Un frisson parcourut la foule. Kalishca eut un sourire discret, fière de sa meilleure amie. Elle jeta un coup d’œil vers Karren. Celle-ci éclata d’un rire faux, cinglant, suffisamment fort pour attirer l’attention de tous.
— Oh wow ! C’est donc ça ton grand moment ? s’exclama-t-elle, en se frayant un passage jusqu’à la scène, un sourire carnassier aux lèvres.
Elle gravit les quelques marches avec assurance, fixant Béna droit dans les yeux. En un geste sec, elle lui arracha le micro.
— Je suis vraiment surprise que tu aies osé parler de moi comme ça, cracha-t-elle. Tu prends confiance parce que tu as mis du fond de teint, que t’as raidi tes cheveux et claqué toutes tes économies dans une robe qui ne te ressemble même pas ?
Elle la fixa de haut en bas, méprisante.
— Redescends sur terre, Béna. Tu n’as pas changé. Et tu veux que je te le prouve?
Saderman attrapa un verre d’eau sur la table à côté d’elle et, sans la moindre hésitation, le lança en pleine figure de Bénatrice. L’eau éclaboussa son visage, faisant couler son maquillage comme de l’encre sur une toile abîmée. La foule retint son souffle.
Puis, dans un geste théâtral, Karren secoua ses cheveux pour les libérer, avant de s’emparer de la robe de Bénatrice et de la déchirer sans ménagement, morceau par morceau. Le tissu céda sous ses mains rageuses. En quelques secondes, la tenue élégante de Béna n’était plus qu’un amas de lambeaux, pendants à son corps tremblant. Avec un sourire narquois, la belle blonde s’enfonça les doigts dans la chevelure de celle-ci, les défaisant comme si chaque mouvement visait à rabaisser l’autre.
Le résultat était cruel. Le maquillage dégoulinait sur son visage, sa coiffure était ébouriffée et sa robe n’avait plus rien d’une tenue de soirée. Elle ressemblait maintenant à un misérable chiffon. Bénatrice, figée sous les rires étouffés, avait les larmes aux yeux.
Kalishca, choquée par la violence de l’affrontement, sentit la colère monter. Karren avait dépassé toutes les limites. Elle s’élança vers elles, mais avant qu’elle ne les atteigne, Karrensourit triomphalement et prononça, la voix empreinte de froideur :
— Tu voulais que tout le monde te remarque ? Félicitations. Maintenant, ils ne t’oublieront jamais… en tant que clown.
Elle lui remit le micro avec dédain, lissa ses cheveux, puis descendit lentement de la scène, savourant les rires du public qui suivaient son passage comme une traînée de poudre.
Bénatrice, dévastée, balaya la foule du regard. Elle voyait des visages tordus de moqueries et des téléphones levés pour capturer l’humiliation. Elle ne put retenir ses larmes et prit la fuite, courant hors de la plateforme. Dans sa précipitation, son pied accrocha sa robe déchirée et elle tomba au sol.
Kalishca apparut aussitôt. Sans un mot, elle l’aida à se relever, passa un bras autour de ses épaules et l’entraîna doucement plus loin, fendant la masse compacte d’étudiants qui continuait à se gausser d’elle. Ensemble, elles disparurent en direction des toilettes.
La musique reprit comme si de rien n’était et la fête se poursuivit. Pourtant, pour certaines, plus rien ne serait jamais comme avant.
En approchant du lieu, Kalishca et Bénatrice ralentirent soudainement. Une femme inconnue, appuyée contre le mur carrelé, immobile comme une statue, les observait avec une intensité troublante.
Sa peau, d’un ivoire presque surnaturel, contrastait avec la masse ondulée de ses cheveux rouge sang, taillés en un French bob volumineux, parfaitement structuré, s’arrêtant juste au bas de son cou. Ses yeux étaient hallucinants. Deux perles d’un rubis démoniaque, bordées d’un sombre maquillage noir, comme s’ils étaient cernés par les ténèbres elles-mêmes. Une fine touche de fard assorti à la coloration flamboyante de ses yeux en accentuait encore l’intensité, enflammant son regard d’une beauté diabolique. Ses lèvres, teintées du même rouge aussi profond que ses yeux, s’étirèrent lentement en un sourire dérangeant. Pas de bienveillance, juste une courbe glaciale, trop parfaite pour être honnête. Une expression qui ne disait rien, mais qui promettait tout. Comme si, d’une seconde à l’autre, quelque chose allait arriver.
Cependant, un détail clochait dans l’apparence de cette étrange femme. Elle portait une longue et volumineuse robe noire de sorcière, parsemée de taches rouge sang, taillée dans un cuir rigide qui brillait faiblement sous la lumière extérieure du bâtiment. Ses bottes, assorties à sa tenue, affichaient la même matière sombre et luisante. Elles avaient des talons hauts et montaient jusqu’aux genoux. La dame donnait l’impression qu’elle venait juste de sortir d’un bal macabre… ou bien qu’elle se préparât pour Halloween, mais en avance sur son temps.
Kalishca et Bénatrice échangèrent un regard discret, mais décidèrent de ne pas lui prêter attention. Elles poussèrent la porte des toilettes sans dire un mot.
À l’intérieur, Tassony aida sa meilleure amie à s’asseoir sur le banc près des lavabos, puis commença à lui nettoyer doucement le visage. Les larmes de Bénatrice continuaient de couler, mêlées au maquillage ruiné.
— Tu dois être forte, Bénatrice, dit Kali. Les gens comme Karren, il y en aura toujours. Tu ne peux pas les laisser te briser.
Bénatrice leva les yeux, rougis et pleins de rage.
— C’est facile pour toi de dire ça. Tu ne peux pas comprendre. Toi, tu es miss beauté, miss respectée. Tu n’as même pas eu à lever le petit doigt pour être aimée ! Moi, je me bats chaque jour. Chaque matin, je me répète que ça ira… que personne ne me blessera aujourd’hui ! Mais ce soir, c’était la fois de trop. J’en peux plus, Kali. Un jour… un jour, j’espère que tous ceux qui m’ont humiliée paieront. Tous.
Kalishca l’écoutait, bouleversée. Elle n’avait jamais entendu sa meilleure amie s’exprimer avec autant de souffrance.
Elle ouvrit son sac et en sortit une tenue de rechange qu’elle tendit à Béna.
— Tu sais que je serai toujours là pour toi… dit-elle d’une voix douce.
Bénatrice la fixa droit dans les yeux, blessée.
— Alors, où étais-tu quand elle m’a humiliée sur scène ? demanda-t-elle, le ton sec.
Sa meilleure amie détourna légèrement la tête.
— J’essayais justement de te rejoindre… pour intervenir. Mais il y avait trop de monde.
Béna ne répondit rien et se changea en silence. Alors qu’elle terminait de remettre ses chaussures, elle aperçut quelque chose.
— Kali… c’est ton collier, non ? fit remarquer Delsy en désignant du regard l’objet.
Kalishca baissa les yeux vers le sol, visiblement interloquée. Le pendentif scintillait, étendu sur le plancher.
— Euh… pourquoi il brille ? murmura Bénatrice, reculant d’un pas.
Celle-ci fronça légèrement les sourcils avant de se pencher pour récupérer soigneusement le bijou.
— Je… je ne me souviens même pas l’avoir mis dans mon sac, avoua-t-elle à voix basse.
Elle le manipula entre ses doigts. Il était intact et froid au toucher, mais l’air semblait vibrer d’une tension étrange autour d’elles.
— Il est toujours comme ça ? demanda Béna, les courbes expressives plissées.
— Non… enfin, je ne crois pas. Ma mère dit qu’il est spécial, mais je n’ai jamais vu ça…
Une légère atmosphère apaisante flottait entre elles. La brillance du pendentif persistait, comme une présence silencieuse et envoûtante.
— Peut-être qu’il l’est vraiment, spécial, ajouta Bénatrice.
Les deux jeunes femmes l’observèrent quelques secondes. Sa surface semblait capter la lumière d’une manière mystérieuse, presque vivante. Kalishca le rangea rapidement dès que d’autres filles firent irruption dans les toilettes, ricanant et hurlant, manifestement ivres mortes.
Ne souhaitant pas s’attarder davantage, Kalishca et Bénatrice quittèrent les lieux, taciturnes. En poussant la porte pour sortir, elles remarquèrent que la dame étrange en tenue noire avait disparu. Comme si elle n’avait jamais existé.
À peine étaient-elles éloignées de cet endroit que Dorian et Maverick accoururent vers elles.
— Vous allez bien ? demanda Dorian, l’air inquiet.
Kalishca inclina légèrement la tête, mais Bénatrice répliqua avec un commentaire sarcastique.
— Mais oui, bien sûr ! Je vais super bien ! Ce n’est pas comme si j’avais été humiliée devant tout le monde! Non… mais t’inquiètes, ça va S U P E R.
Un silence gênant s’abattit aussitôt. Elle soupira, serra Kalishca dans ses bras et déclara qu’elle préférait rentrer. Maverick se proposa pour la raccompagner et elle accepta sans hésiter.
Après des au revoir rapides, ils s’éloignèrent dans la nuit.
Il ne restait plus que Dorian et Kalishca.
Le DJ lança alors un slow. La musique devint douce et mélancolique, tandis que la piste de danse s’illumina d’un rouge chaleureux et romantique. Tous les couples se mirent à danser, les corps serrés, les cœurs battants.
Dorian se tourna vers elle, visiblement ému.
— Tu veux danser ? demanda-t-il.
Elle hocha la tête, le visage attendri par un sourire timide. Ils se fondirent dans le flot des invités en mouvement.
Le déroulement du moment s’étira comme si le temps lui-même se faisait plus lent. Dorian la contemplait comme on observe une étoile filante, avec cette lueur dans les yeux, pleine d’admiration, de désir et d’espoir. Quant à Kalishca, son expression était sereine, mais l’étincelle n’y brillait pas.
— Kalishca, tu es… tu es la plus belle fille que j’aie jamais rencontrée. Ça fait longtemps qu’on se connaît et… avec le temps, je suis tombé amoureux de toi.
Elle le regarda, ses grands yeux plongés dans les siens. Elle ne répondit pas sur le moment. Le silence entre eux était lourd, suspendu entre espoir et malaise. Dès le départ, elle était consciente de son amour pour elle. Cependant, la vérité devait être dite.
Dorian fit lentement un pas vers elle et posa doucement ses mains sur ses bras. Il approcha son visage, ses lèvres tremblantes d’émotion, prêtes à franchir une limite qu’elle ne pouvait pas le laisser dépasser.
Elle recula donc. Avec tendresse, elle se détacha de son corps, les yeux remplis de compassion toujours rivés sur lui.
— Je suis désolée, Dorian…
Sa voix était calme, mais ferme.
— Je t’aime… mais pas comme tu l’espères. Tu es mon meilleur ami. Tu comptes pour moi plus que tu ne peux l’imaginer, mais pas de cette façon-là.
Un silence pesant s’installa entre eux, malgré la foule en liesse autour.
Subitement, le comportement du jeune homme changea. Son regard s’assombrit, chargé d’une colère soudaine, presque inhumaine. Kalishca recula, le cœur battant. Quelque chose n’allait pas. Une peur glaciale commença à serpenter dans son corps.
— Dorian… qu’est-ce que tu fais ? murmura-t-elle, la voix tremblante.
Sans prévenir, il s’avança brutalement et enserra sa gorge de ses mains. Kalishca écarquilla les yeux, incapable d’y croire. Jamais, au grand jamais, il ne l’avait touchée auparavant. Qui était ce garçon au regard sombre d’une intensité terrifiante ?
Elle tenta de crier, mais aucun son ne sortit. Ses doigts s’agrippaient aux siens, luttant pour se libérer. Elle suffoquait, les larmes coulaient sur ses joues. Ce n’était pas seulement la violence du geste qui la brisait, mais le sentiment d’abandon : personne ne réagissait. La fête battait son plein. Les couples dansaient toujours, bercés par la musique lente comme si elle n’existait plus.
La détresse de Kalishca atteignit un pic, puis une étincelle apparut. Son pendentif, enfoui dans son sac, se mit à briller d’une lumière éblouissante. L’éclat fut si puissant qu’il fit exploser tous les éclairages des environs, à plusieurs kilomètres à la ronde. Une vague de panique s’éleva. Les élèves hurlaient, se bousculaient et fuyaient dans la nuit, soudainement plongée dans l’obscurité. Submergé par la clarté aveuglante, Dorian recula brusquement, lâchant la jeune femme avant de disparaître dans la cohue affolée. Celle-ci s’évanouit et tombait à terre.
Au cœur de ce chaos, une silhouette émergea, avançant avec une étrange sérénité.
La dame en robe blanche ornée de plumes, aperçue plus tôt dans la soirée, sortit de l’ombre. Quelques étudiants, encore sur les lieux, s’enfuirent. Curieusement, tous s’écartaient sur son passage comme si une force invisible lui ouvrait la voie. Sans hâte, elle s’approcha du corps inerte de Kalishca. Quand elle parvint à ses côtés, l’agitation s’était dissipée, laissant place à une tranquillité étrange et suspendue. Elle s’agenouilla auprès d’elle et l’observa en silence, attendant un signe.
Soudain, un craquement résonna au loin.
La dame dirigea nettement son regard vers la provenance du son. Subitement, ses yeux s’illuminèrent d’un éclat surnaturel, scrutant l’obscurité. Ces yeux pouvaient percevoir au-delà des apparences, des mensonges, de ce que l’œil ordinaire ne pouvait voir. Une vision magique comme si le monde lui livrait ses vérités cachées.
Deux silhouettes se dessinaient, tapies derrière les arbres. Les apercevant, elle déploya deux énormes ailes de hibou qui surgirent magiquement de son dos. D’un seul battement, elle fit jaillir un vent cinglant. Les branches plièrent, les fleurs se tordirent, les feuilles s’envolèrent en tourbillonnant. Les deux intrus furent propulsés à distance, disparaissant ainsi de son champ de vision.
Elle balaya une dernière fois la zone du regard, puis prit Kalishca dans ses bras avec douceur. Elle la hissa sur son épaule gauche, ramassa le sac où reposait le mystérieux pendentif, puis s’éloigna dans la nuit, emportant la jeune femme inconsciente.
***
À son réveil, Kalishca ressentit une douleur sourde dans le crâne comme si des tambours battaient contre ses tempes. Elle grimaça et cligna des yeux, éblouie par la lumière du matin qui filtrait à travers les rideaux. Elle n’avait pourtant pas bu tant que ça… Pourquoi ce mal de tête ?
En se redressant lentement, une autre question surgit dans son esprit :
Comment était-elle rentrée ?
Elle n’avait aucun souvenir d’avoir pris le volant ni même d’être sortie du stade. Le flou de la soirée la plongeait dans une plus grande confusion.
En passant devant son miroir, elle s’arrêta net. Des traces rouges, en forme de mains, marquaient son cou. L’image de Dorian, ses yeux profonds et son expression glaciale et menaçante, refit surface. Il l’avait étranglée. Elle frissonna.
Ce n’était pas lui… Ça ne pouvait pas être lui.
Le Dorian qu’elle connaissait ne l’aurait jamais touchée de cette manière.
Était-ce une sorte de crise ? Une possession ?Non… les démons, ça n’existait pas…
Un doute insidieux venait d’éclore.
Elle secoua la tête. Elle devait lui parler. Elle avait besoin de réponses.
Kalishca enfila une salopette bleu royal et un haut court noir à manches longues, puis un foulard pour cacher les marques sur son cou. Pour finir, elle mit des chaussures de sport. Elle ne porta pas de bijoux, sauf son pendentif qu’elle glissa négligemment sur sa poitrine, comme tous les jours. Toutefois, cette fois-ci, elle l’examina attentivement.
Il s’est passé quelque chose hier soir…
Elle s’admira dans le miroir quelques secondes, perdue dans ses pensées, avant de prendre son sac et de quitter la chambre. En descendant les marches, elle reçut un message sur son téléphone. Kalishca fixa l’écran pour en connaître l’expéditeur : Bénatrice.
Béna : OMG Kali, il faut que je te raconte ce qui s’est passé entre Maverick et moi, hier, dans la voiture ! Trop hâte de te voir à l’école !
Un sourire naquit sur ses lèvres. Au moins, Béna avait eu un moment heureux au milieu de la tempête.
Kalishca sortit de la maison. Elle se rappela que le véhicule était toujours garé près du terrain de football. Hors de question d’y aller à pied. Elle attrapa donc le vieux vélo de son père et enfourcha la selle. Un nouveau jour commençait, apportant peut-être des réponses.
***
Arrivée à l’université, Kalishca aperçut sa meilleure amie l’attendant devant l’entrée. Mais ce n’était pas la Bénatrice d’hier qu’elle retrouvait. Elle portait une jupe taille haute noire, un débardeur en dentelle bordeaux qui mettait en valeur sa silhouette et un blouson de cuir court. Aux pieds, des bottillons à talons carrés complétaient son allure. Mais ce n’était pas tout. Ses cheveux étaient soigneusement coiffés, ses lèvres légèrement luisantes et ses yeux soulignés d’un trait fin d’eyeliner. Un changement subtil, mais évident.
Elle avait opté pour un style plus séduisant et plus affirmé, qui contrastait avec son apparence habituelle. Elle voulait visiblement marquer un tournant et ça se voyait.
Béna s’approcha aussitôt d’elle, le regard brillant d’excitation.
— Tu es venue à vélo ? Où est ta voiture ? demanda-t-elle en arquant un sourcil.
— Garée près du stade, répondit Kali, un peu distraite, les yeux toujours rivés sur le look de son amie.
— Tu es rentrée à pied ? T’avais bu à ce point-là ? s’enquit Bénatrice.
— Je… je ne m’en souviens pas, bredouilla Kalishca, le regard dans le vide.
Elle se posait toujours la question : comment était-elle rentrée chez elle ? Elle savait qu’elle n’avait pas assez bu pour perdre totalement connaissance. Et même si elle avait un trou de mémoire, jamais elle n’aurait pu marcher seule une heure dans cet état. Alors quoi ? Quelqu’un l’avait-il raccompagnée ? Mais qui? Et pourquoi ne se souvenait-elle pas de cela ?
— As-tu perdu l’électricité hier soir ? Parce que, chez nous, oui, ajouta Bénatrice d’un ton agacé.
— On a manqué d’électricité ? releva Kalishca, surprise.
— Euh… ouais ? T’es rentrée vers quelle heure, toi ?
Kalishca fronça les sourcils.
— Je ne sais pas… je n’ai aucun souvenir du moment où je suis rentrée.
Un silence s’installa entre elles, lourd d’incompréhension. Puis, posant enfin un vrai regard sur sa meilleure amie, Kali lui dit avec un sourire sincère :
— En tout cas, tu es vraiment jolie aujourd’hui. Ce nouveau style te va super bien.
Bénatrice rougit légèrement, flattée par son compliment.
— Merci… J’avais juste envie de changer. Me sentir un peu plus sûre de moi, tu vois ?
Kalishca acquiesça, touchée.
Les deux amies marchaient en direction de l’entrée de l’établissement lorsqu’elles aperçurent Tomjoy s’approcher. En le voyant, Bénatrice devint toute rouge et lui fit un petit signe timide pour le saluer. Cependant, il l’ignora complètement et se tourna directement vers Kalishca.
— T’as vu Dorian ? Je l’ai cherché partout, je le trouve nulle part, dit-il d’un ton pressé.
Kalishca, prise au dépourvu, resta silencieuse un instant. Elle avait oublié qu’elle voulait aussi le retrouver pour qu’il explique son comportement de la veille. Elle passa machinalement une main sur le foulard, cachant les marques à son cou, et fit un signe de tête négatif.
— Non, je ne l’ai pas vu, répondit-elle simplement.
Sans accorder un regard à Bénatrice, Maverick poursuivit sa route vers l’intérieur. Le sourire de Béna s’effaça aussitôt, laissant place à une expression de tristesse évidente. Kali, attentive, le remarqua tout de suite.
— Qu’est-ce qu’il y a, Béna ? demanda-t-elle doucement.
— Il m’a complètement ignorée… murmura-t-elle.
— Il n’en vaut pas la peine, je te l’ai déjà dit.
— Tu ne comprends pas… Hier, on s’est embrassés.
Kalishca écarquilla les yeux.
— Quoi ? Toi et lui ? s’étonna-t-elle.
Elle voulait être heureuse pour sa meilleure amie, mais elle avait des doutes sur la sincérité de Tomjoy. Surtout lorsqu’il avait bu. Elle préféra écouter l’histoire complète avant de dire quoi que ce soit.
Bénatrice inspira profondément, puis se lança.
— Hier soir, quand il m’a raccompagnée, on a parlé. Il m’a dit qu’il me trouvait belle… et qu’il admirait le fait que je tienne tête à Karren. J’étais rouge comme une tomate, j’savais pas quoi dire. Et là, il s’est arrêté sur une route isolée. Il disait qu’il ne pouvait pas se concentrer à conduire avec une fille aussi jolie à côté de lui.
Elle s’arrêta un instant, rassemblant son courage pour raconter la suite.
— Il m’a regardée, il a approché ses lèvres… Et on s’est embrassés. Longtemps. J’pensais vivre un rêve. J’avais des papillons partout. Mais après…
Son regard se troubla.
— Il a commencé à poser ses mains partout. J’me suis pas sentie bien, alors je l’ai repoussé. Il a ri. Il a dit que, si je voulais « faire partie de leur monde », il fallait que je le prouve avec lui. Il m’a dit que j’avais une chance de faire tomber Karren, de devenir populaire, d’être enfin respectée… que tous les gars allaient me regarder différemment.
Elle baissa les yeux.
— J’ai dit non. Il a arrêté. Il m’a ramenée en silence. Juste avant que je sorte de la voiture, il s’est excusé. Il a dit que j’étais différente des autres filles… et il est reparti.
Kalishca resta muette un moment, choquée par ce qu’elle venait d’entendre. Elle prit la main de sa meilleure amie avec douceur.
— Béna… t’as fait ce qu’il fallait. T’as été forte. Et crois-moi, ce gars-là ne mérite ni ton amour ni tes larmes.
Après avoir écouté l’histoire, Kalishca bouillait de colère. Comment avait-il pu la traiter de cette manière ? Elle n’avait jamais apprécié Maverick, mais là, elle le détestait profondément. C’en était trop. Il fallait qu’il paie pour ce qu’il avait fait.
Sans un mot, elle laissa Béna derrière elle et se précipita à l’intérieur, déterminée. Elle l’avait repéré de loin, appuyé contre le casier de Karren et engagé dans une conversation animée.
— TOMJOY ! hurla-t-elle d’une voix remplie de rage.
Le couloir se figea. Tous les regards se tournèrent vers elle. Kalishca traversa la foule comme une tempête, fonça sur lui et le plaqua violemment contre le casier. Le bruit métallique résonna dans les lieux.
Karren sursauta, les yeux écarquillés par la peur. Elle n’avait rien vu venir. Kali fixa Maverick avec colère, chargée de rancune.
— C’EST QUOI TON PROBLÈME ?
Pris de court sans comprendre pourquoi, Maverick resta figé, abasourdi par le geste brutal. Pourtant, il réussit à contenir sa réaction. En voyant Bénatrice s’approcher de sa meilleure amie. Il réalisa donc que celle-ci lui avait tout raconté. Alors, il reporta son regard sur Tassony.
— J’étais saoul, Kali… Je ne savais pas ce que je faisais…
Karren, troublée, tenta d’intervenir.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— FERME-LA ! rugit Kalishca en braquant ses yeux enflammés sur elle.
Saderman recula d’un pas, pétrifiée. Elle n’osa plus dire un mot.
Maverick continua, cette fois-ci avec une voix plus douce, mais empreinte de dédain.
— Je suis désolé… Je ne la veux pas, OK ? C’était juste mon côté saoul qui cherchait un peu de fun. Elle n’est pas mon genre. Elle est trop coincée pour moi, tu le sais très bien.
Tout à coup, le collier que Kalishca portait autour de son cou commença à scintiller légèrement. Sa colère, son dégoût et sa haine envers Maverick l’avaient déclenché. Ses pupilles se dilatèrent soudainement, alors qu’elle remarqua une lumière inhabituelle. Cette vision la perturba, mais elle garda son calme. Ignorant cette anomalie, Kali leva à nouveau les yeux sur Maverick. Elle pouvait comprendre qu’une personne ivre puisse commettre des gestes regrettables… mais ce qu’il venait de dire, ce qu’il avait fait, était allé trop loin. Faisant preuve d’un profond ressentiment, elle prit une grande inspiration.
— Écoute-moi bien, cracha-t-elle entre ses dents. Si tu t’approches encore une seule fois de Bénatrice, je t’assure que tu vas le regretter.
Maverick leva les mains, comme pour jurer sa bonne foi.
— D’accord, d’accord… Je ne lui adresserai plus jamais la parole. Promis.
À ce moment-là, une voix tonna dans le couloir.
— Qu’est-ce qui se passe ici ?
Un professeur venait d’arriver. Kalishca recula aussitôt, réalisant que tous les regards étaient braqués sur elle. Elle avait probablement un peu trop dramatisé la scène. Un malaise s’installa en elle. Le pendentif cessa de briller comme si sa colère retombait.
Du coin de l’œil, elle aperçut sa meilleure amie. Elle s’était éloignée lentement, tournant dans un couloir adjacent. Kalishca était trop loin pour distinguer son visage, mais elle la connaissait trop bien : elle pleurait, c’était sûr. Entendre de telles horreurs sortir de la bouche du garçon qu’elle aimait… c’était dévastateur.
Elle voulut courir la rejoindre. Mais la cloche sonna, stridente.
— Allez, tout le monde en classe, immédiatement ! ordonna l’adulte autoritaire.
Les élèves se dispersèrent rapidement. Kalishca, elle, resta figée un instant, tiraillée. Suivre le mouvement… ou aller retrouver Béna, qui avait plus que jamais besoin d’elle ? Le professeur observait attentivement Kalishca. Ses bras croisés indiquaient clairement qu’elle devait obéir. Il ne lui laissait aucun choix.
À contrecœur, elle détourna le regard du couloir où Béna avait disparu. Son cœur se serra. Elle aurait voulu courir après elle, l’enlacer, lui dire que tout irait bien… mais à la place, elle prit une grande inspiration et tourna les talons pour rejoindre sa classe.
Arrivée dans son cours, Kalishca observa les étudiants. Au fond, Matcore était déjà installé. Il la fixait, le visage impassible. Elle hésita une seconde. Ce n’était pas le bon moment pour aller lui parler. Pas après tout ce qui venait de se passer.
Son regard se détourna vers Bénatrice, qui s’assit en diagonale de Dorian. Kalishca la rejoignit aussitôt et prit place à ses côtés. En remarquant ses paupières gonflées et rougies, elle comprit qu’elle avait pleuré.
— Tu vas mieux ? murmura-t-elle d’une voix douce.
Béna resta silencieuse. Ses yeux étaient rivés sur son bureau, son visage impassible comme si toute émotion l’avait abandonnée.
Kali ressentit une profonde tristesse. Sa meilleure amie ne méritait pas tout ça. Pas cette souffrance, pas ce silence.
Puis Maverick entra dans la salle, suivi de Karren. Saderman les regarda avec froideur, mais ne dit rien, se dirigeant vers sa bande, Myndy et Mandy. Tomjoy, lui, alla s’asseoir avec son meilleur ami comme si de rien n’était.
Lorsque tous furent à leur place, le pendentif de Kalishca se remit à briller furtivement, comme s’il réagissait à une présence invisible. Elle baissa instinctivement les yeux vers la pierre, dont l’éclat pâle pulsa.
À cet instant, la professeure fit son entrée.
La pièce s’emplit d’un silence presque solennel à sa vue.
La femme portait une tenue complète, du haut de sa tête jusqu’à ses pieds, composée d’une longue robe noire ornée de fils d’argent étincelants. Sous son voile transparent, on apercevait délicatement ses traits, notamment ses lèvres fines et son nez droit presque sculptural. Sa courte coiffure flottait dans un mystère dont ni la couleur exacte ni la texture n’étaient identifiables. Cependant, c’étaient surtout ses yeux, profonds comme la nuit, qui captèrent l’attention de tous.
— Bonjour, je me présente : Alariane Boldaire. Je serai votre professeure d’histoire cette année.
Sa voix sulfureuse et envoûtante fit tourner toutes les têtes, en particulier celles des garçons, qui se laissèrent hypnotiser.
Elle s’avança lentement entre les rangées, scrutant chacun des visages, un par un… jusqu’à ce qu’elle s’arrête sur la femme à la chevelure bleue.
Elle la fixa longuement. Son regard s’était accroché à son pendentif, dont la lueur semblait étrangement plus vive sous sa présence. Pendant un moment, elle ne dit rien. Elle observait, analysait.
Kalishca déglutit. Un frisson remonta le long de sa colonne. Ce regard… elle ne savait pas pourquoi, mais il la mettait mal à l’aise.
— Quel est votre nom ? demanda celle-ci en s’adressant à Kalishca.
— Kalishca Tassony, madame, répondit-elle poliment.
— D’où venez-vous ?
— D’ici. J’ai toujours vécu dans cette ville.
— Vraiment ? murmura Alariane, intriguée. Pourtant, vous dégagez une aura… différente. Presque ancienne.
— Ancienne ? répéta Kalishca en fronçant les sourcils.
La professeure posa alors les yeux sur le pendentif de la jeune fille qui continuait de briller.
— Ce joyau ornant votre cou… il est magnifique. Il semble très ancien. D’où vous vient-il donc ?
Instinctivement, Kalishca porta la main à son collier.
— C’est un cadeau de famille. Mes parents ne m’ont jamais dit d’où il provenait.
Alariane la fixa, son regard devenant plus sombre.
— Intéressant… Vous savez, certains objets anciens renferment des secrets profondément enfouis. Parfois, ils se réveillent quand leur propriétaire véritable est enfin apte à les découvrir.
Kalishca détourna légèrement les yeux, mal à l’aise.
— C’est juste un bijou. Rien de spécial.
Un sourire mystérieux se dessina sur les lèvres de la professeure.
— Bien sûr… rien de spécial.
Soudainement, une sensation d’inconfort la submergea. Elle ressentit de la confusion. Quelque chose n’allait pas. Elle trouvait la dame voilée étrange, dérangeante même. Cherchant une confirmation, elle jeta un coup d’œil à sa meilleure amie. Celle-ci fronçait les sourcils, visiblement autant troublée qu’elle. Cela la rassura un peu.
Cependant, lorsqu’elle tourna la tête vers Dorian, un frisson parcourut son dos. Il la fixait, lui aussi, avec une intensité glaciale similaire à celle d’Alariane. Il y avait quelque chose dans son regard… quelque chose qui n’était pas lui.
Le malaise l’envahit. Sa respiration devint plus courte, plus difficile. Il sentit qu’il devait partir. Elle se leva sans un mot et quitta la salle d’un pas rapide. Dans le couloir, elle se précipita vers la sortie pour prendre l’air. Mais au moment où elle voulut pousser sur les portes, un clic retentit. Les verrous s’étaient enclenchés.
— C’est quoi ces conneries ? lança-t-elle, paniquée.
Elle se retourna d’un coup et vit Dorian. Il se tenait droit, immobile, à l’extrémité du corridor. Il la fixait.
Son cœur se mit à battre plus fort. L’angoisse monta en elle. Elle recula d’un pas, mais il resta imperturbable. Alors, il sortit de sa longue veste noire une armeantique, un pistolet du passé, venu d’un autre monde. Son aspect ancien était si différent qu’elle ne pouvait l’associer à aucune œuvre humaine.
— Qu’est-ce… commença-t-elle, incrédule.
Elle n’eut pas le temps de terminer sa phrase que, d’un geste, il brandit son fusil et tira sur elle.
Un boulet de canon fendit l’air. Kalishca plongea au sol au dernier moment, évitant de justesse le projectile qui percuta violemment la porte, la réduisant en un trou béant.
Terrifiée, elle se releva aussitôt et s’enfuit dans les couloirs, courant pour sa vie.
— Ce n’est pas Dorian… Ce n’est pas lui… C’est un démon, c’est un démon ! sanglotait-elle intérieurement.
Elle prit un virage dans un corridor, espérant lui échapper, mais heurta brusquement quelqu’un. Elle tomba au sol. En levant la tête, elle reconnut Alariane.
Comment… ? Comment avait-elle pu arriver là aussi vite ?
Kali se frotta le front, sonnée, puis se releva et reprit sa course… mais en sens inverse. Elle devait s’éloigner, fuir, survivre.
Mais soudain, Dorian réapparut. Il surgit à l’autre extrémité du couloir. Elle était prise au piège. Alariane se tenait derrière elle, tandis que Dorian était devant elle, son arme pointée vers elle, représentant une menace.
Kalishca comprit. C’était la fin.
Elle ferma les yeux et se mit à genoux comme si elle s’apprêtait à prier. Elle ne souhaitait pas regarder la mort en face ; elle préférait imaginer le paradis.
Tout à coup, un vrombissement étrange se fit entendre à sa droite. Une gerbe d’étincelles éclata soudainement, traçant une spirale incandescente dans l’air. Un portail interdimensionnel surgit alors dans un tourbillon d’énergie pure. Kali rouvrit les yeux, ébahie par cette scène surréaliste. Elle vit une sorte de tunnel de lumière, un passage vers l’au-delà, qui semblait être une illusion créée par son imagination.
À peine avait-elle eu le temps de comprendre ce qu’il se passait qu’un bruit sec fendit l’espace. Une détonation.
L’arme de Dorian explosa dans ses mains. Une plume rigide, blanche et brillante, l’avait transpercé de part en part, telle une fléchette mortelle. Le choc le projeta au sol, inconscient, le corps inerte.
Une silhouette familière émergea du portail comme une apparition divine, éclairée d’une lueur céleste.
La dame à la robe de plumes.
Mais cette fois, elle portait une combinaison entièrement faite de duvet blanc qui épousait parfaitement sa taille élancée. On aurait dit qu’elle était confectionnée par le vent et la lumière. Elle paraissait irréelle, comme venue d’un univers de tranquillité absolue. Une présence majestueuse se dégageait d’elle.
Le portail se referma derrière celle-ci.
Elle avança vers Kalishca, pieds nus, puis tendit la main vers elle.
—Vous devez partir d’ici, avertit la dame, la main toujours tendue.
Kalishca, paniquée, la prit et se releva.
— Qui êtes-vous ? lui demanda-t-elle, la voix tremblante. Pourquoi Dorian veut me tuer ?
— Ce n’est pas lui. Ce n’est pas votre ami. Il a pris son apparence pour s’approcher de toi, répondit-elle d’un ton sec, la tirant sans attendre vers l’arrière.
Un mouvement soudain attira leur attention. Le garçon se releva lentement. Ce n’était plus Dorian.
Face à elles se tenait un homme aux gestes précis, glacials. Il portait un long manteau marron usé qui descendait jusqu’à ses bottes en cuir montant jusqu’aux genoux. Une combinaison noire moulait son corps sous le manteau. Son visage était à moitié dissimulé par un masque sombre couvrant jusqu’à son nez, tandis qu’un chapeau penché vers l’avant projetait une ombre sur ses traits. Ses yeux, mêlant noir profond et reflets acajou, transperçaient l’obscurité avec une intensité presque irréelle. Sous le bord de son couvre-chef, on distinguait sa chevelure d’un brun profond aux reflets chauds, retombant en ondulations indomptées jusqu’à sa nuque. Il semblait ne jamais se peigner et, pourtant, chaque mèche tombait dans un désordre parfait, comme un chaos maîtrisé. Une frange en bataille voilait partiellement son front, tandis que des boucles dégradées encadraient son visage, ajoutant à son allure un charme brut et insaisissable. Ses mains gantées laissaient ses doigts pâles exposés.
Kalishca sentit que sa respiration devenait saccadée et que son cœur s’emballait. Rien n’avait de sens.
— Mais… ce n’est pas possible… Qu’est-ce que j’ai fait ? Pourquoi moi ? s’exclama-t-elle, l’anxiété dans la voix.
Elle chercha désespérément une réponse dans le regard de la femme ailée.
— Ils savent déjà qui vous êtes, Kalishca, même si vous, vous l’ignorez encore… Ils sentent que votre pouvoir s’éveille et ils veulent vous éliminer avant qu’il ne soit trop tard. Tout commence avec vous et ce que vous portez. Vous êtes bien plus importante que vous ne le croyez.
Tout à coup, un portail insolite s’entrouvrit, révélant un tunnel stellaire : une voie intergalactique semblant tout droit sortie d’un film de science-fiction.
Stupéfaite, Kalishca voulut poser d’autres questions, mais la dame la coupa.
— Je sais que vous avez des questions, mais le temps presse. Entre dans ce portail : vous comprendras tout.
Au plus profond d’elle, une voix susurrait qu’elle devait lui faire confiance. Elle n’avait aucune preuve, aucun repère, mais elle le sentait. Elle le savait.
Soudain, un sifflement fendit l’air. Une pointe noire surgissait des ténèbres et perça l’épaule de la femme.
Un hurlement jaillit de sa gorge. Mi-humain, mi-animal, il résonna comme un écho déformé, presque surnaturel. Pendant un instant, Kalishca crut entendre le cri strident d’un oiseau. La dame vacilla et porta la main à la blessure, là où une douleur sombre venait de la toucher. Une poussière d’ombre s’échappa de la plaie.
Kalishca pivota brusquement pour chercher l’origine de l’attaque.
Dans le couloir, sa professeure avançait d’un pas lent et assuré. Elle retira son déguisement, révélant enfin la vérité. Son bras s’abandonna avec grâce, tel un geste final après l’élan d’un sortilège. Elle leva les yeux vers l’étudiante et sa voix claqua, glaciale.
— Vous n’irez nulle part, Kalishca.
La femme blessée recula, la respiration saccadée, puis murmura :
— Mafalda…
Ce nom sembla geler l’instant. Kalishca se figea. Elle se souvint de la dame qu’elle avait aperçue près des toilettes. C’était donc elle. La professeure. Depuis le début.
Mafalda esquissa un sourire, puis éclata d’un rire sec, presque mécanique.
— Mon frère sera ravi d’apprendre que nous l’avons retrouvée. Tu pensais vraiment pouvoir nous la cacher indéfiniment ?
La protectrice de Kalishca fronça les sourcils, le regard noir.
— J’aurais dû me douter que c’était toi dans les bois, hier soir…
Kali s’interrogeait sur leur conversation. Elle se souvint qu’après la fête, elle n’avait jamais vraiment su comment elle était rentrée chez elle. Peut-être que cette protectrice mystérieuse l’avait ramenée ? Cette question la tourmentait.
— Tu aurais dû rester en dehors de tout ça, reprit Mafalda, sa voix teintée de menaces. Nous aurions terminé ce que nous avions à faire.
La femme ailée redressa les épaules, malgré la douleur visible.
— Désolée de te décevoir, mais on m’a confié une mission. Celle de la protéger.
Kalishca sentit sa gorge se nouer.
Mafalda avançait lentement d’un côté, pendant que l’homme masqué progressait depuis l’autre extrémité, refermant sur elles une tenaille silencieuse.
— Alors tu échoueras, car tu mourras avec elle.
La Sorcière Rouge leva la main et murmura une incantation. Un sort d’ombre jaillit de ses doigts, prenant la forme d’un long projectile noir qu’elle projeta droit vers Kalishca. Mais sa protectrice, l’œil alerte, l’aperçut à temps. Elle poussa celle-ci sans hésiter, la faisant basculer dans le portail. Celui-ci se referma instantanément, dissimulant Kalishca.
La rage déforma aussitôt les traits de Mafalda. Elle serra les poings, furieuse d’avoir perdu sa cible.
— Retrouve-la ! gronda-t-elle à l’homme qui se rapprochait.
Sans dire un mot, celui-ci hocha la tête d’un mouvement sec. Un portail d’ombre s’ouvrit à côté de lui. La dame en blanc, déterminée à l’arrêter, traça un geste vif dans les airs. Un sort s’échappa de ses doigts : les plumes de sa combinaison s’animèrent brusquement, se détachant pour former une nuée acérée qui fusa dans sa direction. Cependant, Mafalda, rapide et implacable, fit surgir un bouclier provenant des ténèbres qui se dressa devant lui, parant chaque fléchette avec une précision redoutable. Protégé, le jeune homme traversa le portail et disparut.
Mafalda se tourna alors vers la femme ailée, un sourire cruel aux lèvres.
— C’est entre toi et moi à présent, déclara-t-elle avec défi.
Elle concentra son énergie et forma un sortilège d’obscurité, qu’elle projeta d’un geste vif. La protectrice l’évita d’un bond agile et riposta aussitôt en créant une tornade qui fusa dans le couloir en rugissant. Mafalda resta immobile. Ses lèvres laissèrent échapper un souffle glacial qui congela instantanément ce phénomène atmosphérique en plein vol, le brisant en éclats. Ensuite, elle fit apparaître une épaisse brume qui submergea les alentours.
Plissant les yeux, la dame en blanc activa son regard de vérité. Une silhouette émergea au loin. Elle fonça sans hésiter, brandissant une lame en forme de plume à la main, pour frapper une statue de glace. Une illusion.
Elle se redressa, méfiante, l’oreille aux aguets. Les rires de Mafalda résonnaient dans le brouillard, diffus, omniprésents, insaisissables. Une autre forme surgit. Elle attaqua de nouveau. Encore, une statue.
Son regard balaya les ténèbres. Et soudain, elle comprit. Celle-ci était dans son ombre. Elle pivota pour réagir, mais il était déjà trop tard.
Mafalda apparut subitement, tenant un éclat de glace dans sa main. Elle poignarda la protectrice dans le ventre. Un gémissement déchirant s’échappa des lèvres de cette dernière alors que son corps se cambrait sous l’impact. Soudain, la brume disparut, comme si elle avait été écartelée par l’intensité du moment, révélant ainsi l’horreur brutale de la scène.
— Je croyais que tu avais compris la leçon, la dernière fois… On n’attaque pas plus fort que soi…, murmura-t-elle à son oreille.
La femme ailée, les genoux au sol et les mains pressées contre sa blessure, se mit à rire faiblement.
Mafalda fronça les sourcils, troublée.
— Et comme à chaque fois… tu tombes dans le piège, souffla la protectrice dans un sourire douloureux. Je n’étais qu’une distraction. Tu n’es pas la seule à savoir jouer de l’illusion. Elle est déjà partie, tout comme moi. Tu as gaspillé ton énergie… celle que tu devais garder pour ton seigneur. Que dira-t-il, lorsqu’il apprendra ton échec ?
Le visage de celle-ci se figea. Elle comprit trop tard qu’elle avait été manipulée. Sa colère commençait à s’embraser.
La dame en blanc bascula en arrière. À l’instant où son corps toucha le sol, il se dispersa en une nuée de plumes. Elles flottèrent un instant dans l’air, avant de se dissiper, comme un souvenir effacé.
Mafalda poussa un hurlement si puissant qu’il fit voler en éclats toutes les fenêtres et plonger l’école dans l’obscurité. Dans un dernier grondement de haine, elle ouvrit un portail d’ombre et s’y engouffra, disparaissant à son tour.
Quelques minutes plus tard, les portes de l’établissement se déverrouillèrent enfin. Les étudiants quittèrent leur salle de classe, escortés par leurs professeurs, leurs téléphones brandis comme des lanternes dans la noirceur persistante. Le spectacle qui s’offrait à eux était chaotique : les couloirs baignaient dans une semi-pénombre, le sol recouvert de débris de verre, d’eau et de givre fondant. L’air était lourd d’humidité et de stupeur.
Après avoir constaté que l’école était dans un état désastreux, la directrice adjointe décida de suspendre tous les cours jusqu’à nouvel ordre. Une vague de soulagement envahit alors l’atmosphère. Les élèves se dispersèrent promptement hors du bâtiment. Tous, sauf Bénatrice.
Inquiète, elle errait de couloir en couloir, le regard rivé sur son téléphone. Elle avait tenté de joindre sa meilleure amie à plusieurs reprises, mais en vain. Son pouls s’accélérait à chacun de ses pas.
Enfin, elle arriva dans un corridor particulièrement ravagé. Les murs étaient striés comme par des griffes, l’eau glissait lentement entre les fragments de glace et de verre. Un frisson la parcourut : cette scène avait des allures de champ de bataille.
Puis elle le vit.
Au milieu du couloir, baignant dans une flaque d’eau scintillante, le pendentif de Kalishca reposait au sol, émettant toujours une lueur vive, comme un cœur abandonné.
— J’espère que tu vas bien… murmura Bénatrice en se penchant pour le ramasser.
Elle le glissa rapidement dans son sac, consciente qu’il s’agissait d’un objet précieux, peut-être même vital. Puis, jetant un dernier coup d’œil autour d’elle, elle quitta les lieux d’un pas hésitant.
Derrière elle, dissimulée dans l’ombre d’un couloir mal éclairé, une silhouette maléfique observait en silence. La Sorcière Rouge était de retour, déterminée à récupérer le pendentif. Elle aurait pu l’abattre sans effort. Pourtant, en regardant la jeune fille, quelque chose l’empêchait de lever le bras. Cette adolescente… elle avait quelque chose. Une aura, un éclat insoupçonné. Elle semblait unique.
Intriguée, Mafalda resta immobile, les yeux brillants de curiosité malsaine. Un sourire, glacial et sinistre, étira lentement ses lèvres en voyant Bénatrice s’éloigner avec le bijou lumineux dans son sac.
Le plan avait changé et un nouveau pion venait d’entrer en jeu.








