Une place à conquérir
Le ciel de Brazzaville était encore teinté de rose lorsque Rachelle ouvrit les yeux. À travers les persiennes de la petite fenêtre, les premiers rayons du soleil se glissaient timidement dans la chambre qu’elle occupait depuis douze ans. Les murs, autrefois peints en bleu clair, avaient perdu leur éclat sous l’effet du temps. Une armoire en bois, une table d’étude, un lit étroit et une vieille photographie de famille composaient l’essentiel de cet univers modeste.
Comme chaque matin, son regard se posa d’abord sur le cadre posé près de son oreiller.
Deux visages lui souriaient.
Sa mère, au sourire tendre.
Son père, fier dans sa chemise blanche.
Il ne lui restait d’eux que quelques souvenirs, quelques photos et une promesse qu’elle s’était faite le jour où ils avaient quitté ce monde : réussir ses études, quoi qu’il en coûte.
Elle porte délicatement le cadre contre son cœur.
— Aujourd’hui, c’est pour vous que je franchirai cette porte, murmura-t-elle. J’espère que, là où vous êtes, vous serez fiers de moi.
Elle resta quelques instants immobile avant de déposer la photographie à sa place.
Dans la cuisine, les bruits des casseroles annonçaient déjà le début d’une nouvelle journée. Sa tante Clarisse était debout depuis longtemps. Femme de ménage dans une société privée, elle quittait souvent la maison avant le lever du soleil pour multiplier les heures supplémentaires. Sans elle, Rachelle n’aurait jamais pu poursuivre ses études.
Lorsqu’elle entra dans la pièce, Clarisse leva les yeux et lui adressa un sourire rempli de tendresse.
— Tu n’as presque pas dormi, n’est-ce pas ?
Rachelle esquissa un léger sourire.
— J’étais trop impatiente.
Clarisse posa devant elle une tasse de café et quelques morceaux de pain.
— Ce n’est pas un grand repas, mais je voulais tout de même marquer cette journée.
Rachelle sentit sa gorge se serrer. Elle savait combien d’argent manquait à la maison. Chaque franc était compté. Pourtant, sa tante trouvait toujours une façon de lui rappeler qu’elle n’était jamais seule.
— Merci, tata.
Clarisse s’assit en face d’elle.
— Tu sais pourquoi tes parents se sont toujours privés ?
Rachelle baissa les yeux.
— Pour que je puisse étudier.
— Exactement. Alors promets-moi une chose.
— Laquelle ?
— Peu importe les difficultés que tu rencontreras là-bas, ne baisse jamais les bras. Les études sont la seule richesse que personne ne pourra te voler.
Ces paroles s’imprimèrent profondément dans l’esprit de Rachelle.
Après le petit-déjeuner, elle enfila sa chemise blanche soigneusement repassée, une jupe noire simple et des chaussures dont le cuir usé témoignait des longues années d’utilisation. Elle se coiffa devant le miroir, lissa quelques mèches rebelles et attrapa son sac à dos.
Avant de quitter la maison, Clarisse la retint par le bras.
— Attends.
Elle ouvrit discrètement son sac à main et en sortit un billet soigneusement plié.
— Prends-le.
Rachelle recula aussitôt.
— Non, tata. Tu en auras besoin pour le transport.
— Et toi, tu en auras besoin pour manger ce midi.
— Je peux attendre ce soir.
Clarisse secoua la tête avec douceur.
— Une étudiante qui a faim ne peut pas apprendre correctement.
Les yeux de Rachelle se remplirent de larmes. Elle savait que ce billet représentait certainement le repas de sa tante. Sans discuter davantage, elle la prit dans ses bras.
— Merci... pour tout.
Clarisse déposa un baiser sur son front.
— Va construire l’avenir que tes parents rêvaient de t’offrir.
Le trajet jusqu’à l’université lui sembla durer une éternité. À mesure que le taxi collectif avançait, son cœur battait de plus en plus vite. Lorsqu’elle aperçut enfin les bâtiments de l’université, une étrange émotion l’envahit.
Des centaines d’étudiants traversaient déjà la cour principale. Certains riaient bruyamment, d’autres consultaient leur emploi du temps ou retrouvaient des amis. L’endroit débordait de vie. Rachelle resta quelques secondes immobile devant le portail. Elle avait tellement imaginé cet instant qu’il lui paraissait presque irréel.
En franchissant les grilles, elle eut le sentiment de laisser derrière elle une partie de son ancienne vie.
Mais très vite, elle comprit que tout le monde n’était pas venu pour apprendre.
À quelques mètres d’elle, plusieurs étudiants détaillent discrètement sa tenue. Leurs regards insistants la mirent mal à l’aise. Une jeune fille, impeccablement habillée, glissa quelques mots à son amie avant d’éclater de rire.
Rachelle ne distingue pas toute la conversation. Seulement quelques mots.
« Ses chaussures... »
« On dirait... »
« Pauvre fille... »
Elle baissa instinctivement les yeux vers ses pieds. Ces chaussures avaient appartenu à sa mère. Sa tante les avait fait réparer plusieurs fois pour qu’elles puissent encore servir. Elles n’étaient peut-être plus à la mode. Mais elles représentaient tout ce qu’il lui restait de celle qui lui avait donné la vie.
Rachelle inspira profondément. Elle aurait pu répondre. Elle aurait pu pleurer. Au lieu de cela, elle releva la tête. Elle n’était pas venue à l’université pour plaire. Elle était venue pour réussir.
Sans leur accorder un seul regard, elle poursuivit son chemin jusqu’au bâtiment principal, ignorant que cette journée allait bouleverser son existence. Car, dans quelques heures, une jeune femme nommée Regicia allait entrer dans sa vie... et en changer le cours pour toujours.








