Chapitre 1
Assalam alaykoum
Point de vue d’adja
Je m'essuie les mains sur mon tablier déjà taché avant de pousser la porte de la salle.
Et là...
Je reste plantée deux secondes. Il y a beaucoup de monde, on dirait que tout le quartier a décidé de manger ici aujourd'hui. Je regarde tout ce beau monde et je me dis qu'on a du pain sur la planche — comme on dit, plus de monde, plus de travail.
— Mademoiselle ! On attend depuis une éternité !
Ah. Voilà. Le comité d'accueil.
Je respire un grand coup et j'active mon sourire professionnel. Celui qui dit : je suis gentille... alors que mon âme est en train de quitter mon corps.
— Oui, j'arrive tout de suite !
Évidemment, je mens. Mais poliment.
Je me faufile entre les tables avec mon plateau, en évitant une chaise, un sac, et un enfant qui court comme s'il participait aux Jeux Olympiques. Sérieusement... quelqu'un peut récupérer son enfant ?
Je dépose les plats avec précaution. Un... deux... trois...
Personne n'est mort. Personne n'a renversé quoi que ce soit. C'est une victoire.
Je retourne en cuisine en marchant vite... très vite... presque en fuyant.
— Hé, t'as une tête bizarre, me lance Lamine en me regardant.
Je m'appuie contre le plan de travail.
— Merci, ça fait plaisir. Moi aussi je suis contente de te voir.
— Non mais sérieusement, t'as l'air KO.
— Je suis KO. Mes pieds ont officiellement décidé de démissionner, et ma tête tourne. Si je tombe, fais genre tu ne me connais pas.
— Parfait, c'était déjà le plan.
Je le regarde.
— T'es vraiment un mauvais ami.
— Faux. Je suis un ami honnête.
Je soupire.
— Fais attention, si je m'évanouis, je vais tomber sur toi.
— Ah non, hein ! Je ne prends pas ce risque.
— Donc en plus d'être un mauvais ami, t'es lâche.
— Exactement.
On se regarde... puis on éclate de rire. Franchement... Lamine, c'est le genre de gars qui peut te faire rire alors que t'es à deux doigts de t'effondrer. Un vrai comédien.
— Bon, tu tiens debout ou on appelle une ambulance ? ajoute-t-il.
— Je tiens. Par miracle, mais je tiens.
— Impressionnant.
— Merci, merci... j'accepte aussi les applaudissements, hein !
— Oui, bon... le spectacle est terminé. Retourne travailler, dit-il en tapant des mains.
— Insolent.
— Fatiguée.
— Idiot.
— Toujours debout quand même.
Je lève les yeux au ciel.
— CHEF !
La voix de Leïla résonne dans toute la cuisine. On se retourne. Elle arrive avec son regard sérieux... celui qui dit clairement : arrêtez de parler et bossez.
— Vous avez fini de discuter ou dois-je vous rappeler que ce n'est pas un salon de thé ici ?
Je lève les mains.
— On travaillait !
Lamine hoche la tête.
— Oui, mentalement.
Elle soupire.
— Incroyable. Eh Dieu, donne-moi la force...
Elle me tend un ticket.
— Tiens, table 9. Et Adja ? Dépêche-toi. Ils commencent à me regarder comme si j'étais leur repas.
Je prends la commande.
— Si je ne reviens pas, dites à ma famille que je les aime.
— Ta famille va très bien survivre sans toi, répond-elle sans lever les yeux.
— Quel soutien émotionnel.
— Toujours.
Lamine ajoute :
— Si tu tombes, essaie d'éviter la cuisine. Ça va salir.
Je le pointe du doigt.
— Toi, on va régler ça après le service.
— J'attends ça avec impatience.
Je secoue la tête, prends le plateau et me dirige vers la table 9 près de la fenêtre, où se trouvent Monsieur Sall et sa famille. Il vient souvent ici, parfois pour le travail, parfois en famille. Je fais toujours attention à bien faire mon travail avec lui.
Je pose le plateau et je souris.
— Voici votre commande.
— Merci, mademoiselle, dit Monsieur Sall.
— Je vous en prie.
Le reste de la soirée se passe sans encombre.
C'est vers 1h du matin que je termine enfin. J'avoue, je n'ai qu'une envie : me glisser sous la couette et me laisser emporter dans les bras de Morphée.
Dans le vestiaire, Leïla m'attend. On habite le même quartier, alors les soirs où on finit tard, on rentre ensemble. Je me change en vitesse et nous sortons dans la fraîcheur de la nuit.
Après avoir papoté tout le long du chemin, on se sépare au croisement des ruelles : elle rentre chez elle avec son frère venu la chercher, et je termine les derniers mètres seule.
Arrivée à la maison, le silence est lourd. J'espérais y trouver maman, mais le salon est vide. Sa santé est si fragile... elle ne devrait pas veiller dans cet hôpital avec tout ce stress et ces moustiques, mais elle ne m'écoute jamais. Elle est têtue.
Je l'appelle immédiatement. Ça sonne trois fois.
— Allô ? Sa voix est rauque.
— Maman, pourquoi tu n'es pas à la maison ? Je t'ai dit mille fois de rentrer te reposer. J'arrive, je vais prendre ta place.
Un soupir glisse à travers le combiné.
— Chérie, je vais bien. C'est plutôt toi qui devrais t'inquiéter. Tu ne te reposes jamais, tu te tues au travail pour nous... Je m'inquiète pour toi, Adja.
— Maman, ne commence pas... C'est à moi de gérer ça.
— Repose-toi ce soir, s'il te plaît. Il y a du manger dans la cuisine. Je t'aime, ma fille. À demain.
— Maman, attends—
— À demain.
Elle raccroche. Je reste là, le téléphone encore collé à l'oreille, le cœur serré.
En m'avançant vers les escaliers, mon regard accroche la petite table du salon. Plusieurs feuilles de papier s'y empilent. Je m'approche et les prends : des factures médicales. Encore. Les montants sont colossaux, et les relances s'accumulent. Face à de telles sommes, nos petites économies ne sont que de la poussière. Si je ne trouve pas une solution rapidement, la pression va devenir insoutenable.
Je pousse un long soupir, mets le plat préparé par maman au frigo et monte dans ma chambre.
Après une douche rapide qui ne suffit même pas à apaiser la douleur dans mes jambes, je m'allonge enfin. Mes pieds me brûlent, mais c'est ma tête qui tourne à mille à l'heure.
Demain, la journée va être longue. Très longue. Je dois me lever tôt pour aller à l'hôpital avant d'enchaîner avec mon service au garage.
Entre les plateaux au restaurant, le cambouis au garage et l'état de maman, je me demande combien de temps mon corps va tenir ce rythme. Mais je n'ai pas le droit de flancher. Pas tant qu'elles n'ont que moi.
Je ferme les yeux, rattrapée par l'épuisement. Demain, je pensais simplement avoir une longue journée devant moi.
Je me trompais.








