Chapitre 1 — Les lampadaires après la pluie
La pluie venait de s'arrêter, mais la ville n'avait pas encore oublié qu'elle avait pleuré.
Les lampadaires éclairaient les rues humides d'une lumière jaune et fatiguée, comme si même eux hésitaient à continuer de briller. Le sol reflétait le ciel, et entre les deux, je marchais sans vraiment savoir si j'étais en haut ou en bas du monde.
Il y a des soirs où l'on ne rentre pas chez soi. Non pas parce qu'on n'a pas de maison, mais parce que quelque chose en nous refuse encore le silence des murs.
Ce soir-là était de ceux-là.
Je ne pensais à rien de précis. Ou peut-être pensais-je à trop de choses à la fois, ce qui revient exactement au même. Les gens passaient autour de moi comme des ombres pressées, chacun enfermé dans une urgence que je ne comprenais pas.
Et moi, j'étais là, lent.
Presque inutilement vivant.
C'est alors que je l'ai vue.
Elle était assise près du petit pont qui traversait la rivière sombre de la ville. Ses bras étaient posés contre ses genoux, et son regard fixait l'eau comme si elle attendait qu'elle lui réponde.
Je ne sais pas pourquoi je me suis arrêté.
Peut-être parce que certaines présences ne demandent pas à être remarquées. Elles s'imposent doucement, comme une pensée qu'on n'arrive pas à chasser.
Je suis resté là quelques secondes. Puis elle a parlé sans même me regarder.
— Vous aussi, vous venez regarder la rivière sans raison ?
Sa voix n'était ni froide ni chaleureuse. Elle était... lasse.
Je n'ai pas répondu immédiatement.
— Je ne sais pas si c'est sans raison, ai-je fini par dire. Je crois que les raisons arrivent toujours après.
Elle a légèrement tourné la tête vers moi. Pas complètement. Juste assez pour que je comprenne qu'elle m'avait entendu.
— C'est une façon étrange de penser.
— Peut-être. Mais les pensées simples m'ont toujours paru suspectes.
Un silence s'est installé. Pas gênant. Plutôt... naturel. Comme si la ville elle-même respirait moins fort pour nous écouter.
Elle a repris :
— Vous venez souvent ici ?
— Non.
— Moi oui.
Elle a souri légèrement, mais ce sourire n'avait rien de joyeux. Il ressemblait davantage à une habitude qu'à une émotion.
— Et qu'est-ce que vous cherchez ici ? ai-je demandé.
Elle a haussé les épaules.
— Rien. C'est justement pour ça que je viens.
Je l'ai regardée plus attentivement à cet instant. Il y avait quelque chose d'étrangement fragile en elle. Pas une fragilité visible, mais une fragilité intérieure, comme si une simple phrase un peu trop sincère pouvait la briser.
— Les gens qui viennent chercher "rien" finissent souvent par trouver quelque chose, ai-je murmuré.
— Et vous, vous cherchez quoi ? a-t-elle répondu aussitôt.
Je n'avais pas de réponse.
Ou plutôt, j'en avais trop.
Alors j'ai choisi la seule honnête :
— Je crois que je cherche à comprendre pourquoi j'ai toujours l'impression d'être en retard sur ma propre vie.
Elle m'a regardé cette fois complètement.
Ses yeux étaient calmes. Trop calmes.
— Et vous pensez vraiment que ça peut se comprendre ?
Je n'ai pas répondu.
Parce que pour la première fois depuis longtemps, je n'étais plus certain de rien.
Le vent a soufflé légèrement, faisant trembler les reflets dans l'eau.
Elle a repris, plus doucement :
— Moi, je pense que certaines vies ne sont pas faites pour être comprises. Juste... traversées.
Je ne savais pas encore que cette phrase resterait en moi plus longtemps que n'importe quel souvenir heureux.
Je me suis assis à côté d'elle.
Sans vraiment décider.
Comme si quelque chose en moi avait déjà accepté que cette soirée ne m'appartenait plus totalement.








