Accès Privé
L’air dans la chambre forte de la First National de Miami était si sec qu’il en brûlait les poumons. C’était un silence de mort, un silence de coffre-fort, feutré par des parois d’acier de trente centimètres d’épaisseur. Je restais immobile, ma lampe torche à infrarouge fixée au bout de mon arme de poing. À mes côtés, Lukas, les mains gantées, était accroupi devant le serveur central. Le seul bruit était celui de nos respirations synchronisées et le cliquetis métallique de notre matériel de connexion.
— Trente secondes avant que le logiciel de récupération ne purge les portefeuilles, murmura Lukas, sa voix étouffée par le masque de protection.
J’écoutais, les sens aux aguets. Je ne ressentais ni l’inconfort, ni le stress. Nous n’en étions pas à notre premier coup d’essai.
— Brandon, donne-moi les dernières données, ordonnai-je dans mon oreillette.
La voix de mon frère cadet, depuis notre planque, résonna dans mon canal, empreinte de cette pointe de malice qui le caractérisait.
— Tout est au vert, Elias. Le pare-feu de la banque est aveugle. Je fais tourner la boucle vidéo. Vous avez le champ libre.
Je scrutai le plafond, là où les capteurs de chaleur attendaient le moindre faux mouvement. J’attendais le signal pour sécuriser la zone pendant que Lukas faisait sa magie. C’était un casse à dix millions de dollars.
Une routine.
— Brandon, active le transfert. Maintenant.
— J’y suis. C’est parti.
Sur mon interface de poignet, une barre de progression s’anima. Trois millions. Cinq millions. Quinze millions. Je sentis cette poussée d’adrénaline familière, celle qui me rendait plus lucide que n’importe quel homme normal.
— C’est bientôt terminé, annonçai-je à Lukas qui gérait la clé.
Mon frère aîné hocha la tête, concentré, les sens en alertes. Nous étions proches. Très proches. Encore quelques secondes puis nous pourrions sortir d’ici, et revendre les cryptos par des réseaux annexes. Une organisation bien rodée que nous connaissions par cœur. Une logistique huilée, polie, d’années d’expérience, qui avait fait de nous les meilleurs de Floride. Personne n’avait jamais mis la main sur nous. Nous étions irréprochables. Sur le toit du monde noir de Miami, notre terrain de jeu préféré.
Une lame froide vint rompre ce coup d’éclat parfait.
Un grain de sable.
D’un coup, le rythme du transfert se figea.
— Elias ?
La voix de Brandon dans mon oreille venait de perdre son calme habituel. Le transfert venaitt de passer en attente avec une latence inhabituelle sur le port 80.
— Lukas, qu’est-ce que tu fais ? demandai-je aussitôt, la voix tranchante comme un rasoir.
— Je ne touche à rien ! Il y a quelque chose... Attends... mais... ça chasse ma connexion !
Je m’approchai de l’écran de Lukas. La barre de progression se remplissait en une fraction de seconde, violente et rapide. Notre logiciel de récupération n’était plus en train de pomper l’argent de la banque. Il était en train d’être siphonné par une entité extérieure.
— Qu’est-ce que.... grommela Lukas, sidéré.
— Un dernier système de défense qu’on avait pas prévu ? hasardai-je, très irrité.
— Non, souffla Brandon dans mon oreillette. Ce n’est pas interne à la banque... c’est... autre chose.
Il y eut deux secondes de flottement durant lesquelles nous restions plantés là, comme des idiots, à contempler notre casse tourner au fiasco. La réalité me frappa avec brutalité au même moment où l’écran devint complètement noir. Puis des lettres blanches apparurent unes par unes, formant une phrase.
« Rien ne sert de courir, il faut partir à point. » CYPHER
Et, dans une dernière vibration, comme si l’écran lui-même riait de notre humiliation, tout s’effaça, plongeant la pièce dans un silence glacial.
— C’est quoi ce délire ? grogna Lukas, la voix grondante de colère.
Je ne répondis pas tout de suite. Je fixai l’écran, fasciné. Quelqu’un venait de nous humilier en direct avec une efficacité presque élégante. Ce n’était pas un bug ou une erreur de sécurité. C’était une signature.
— Un vol, lâchai-je enfin, mes yeux gris scrutant l’obscurité de la salle comme si je pouvais voir l’ombre de cet adversaire à travers le réseau. Nous venons de nous faire voler notre argent, les gars.
La tension dans la banque était devenue presque palpable, une électricité statique qui faisait dresser les poils sur mes bras. Lukas, habituellement si maître de lui, rangeait rageusement ses affaires dans notre sac.
— On se casse, ordonnai-je, ma voix n’étant plus qu’un grondement sourd. Maintenant.
Nous finîmes d’emballer nos affaires et je contrôlai une dernière fois derrière moi pour être sûr de ne laisser aucune trace. Pour la première fois de ma carrière, je venais de me faire pigeonner en beauté. Et même si j’admirais le coup de maître, j’étais en colère.
Beaucoup trop.
Nous traversâmes les couloirs de service de la banque à une vitesse inhumaine, évitant les caméras que nous avions nous-mêmes neutralisées, avant de basculer dans la fraîcheur humide de la nuit de Miami.
La décapotable noire nous attendait au bout de l’allée, moteur tournant, une silhouette à peine distinguable derrière le volant. Pour être discret, notre mot d’ordre était de se fondre dans la masse exubérante et luxueuse de Miami. Le trajet se fit dans un silence pesant, interrompu seulement par le crissement des pneus sur l’asphalte brûlant. Pendant un long moment, personne n’osa parler.
— C’était qui ce type ? cracha finalement Lukas, les yeux révulsés par la colère.
Mon frère aîné demeurait le plus méfiant, le moins patient et le plus sensible de notre fratrie. Il ne supportait pas de se faire évincer, majoré très certainement par la peur de se faire attraper. Pas forcément pour lui. Pour Brandon et moi.
— Je sais pas, murmurai-je, moi-même vaincu.
— C’était propre. Très propre. Ce “Cypher”... il a contourné mes pare-feux comme s’ils étaient en carton et il s’est infiltré dedans avec plus de facilité que ma queue dans la chatte d’une fille, plaisanta Brandon, s’efforçant d’adopter un ton léger.
La plaisanterie tomba à l’eau. Lukas se contenta de grogner, hargneusement, et le pauvre sourire que j’esquissai ressemblait plus à une grimace qu’à autre chose.
— J’ai failli tout perdre, avoua Brandon. Il m’a bloqué, il a bouclé tous les ports, mais... juste avant qu’il ne se déconnecte, il y a eu un décrochage. Une micro-seconde de latence où il a été vulnérable. J’ai réussi à injecter un script de traçage. Ça a été une galère sans nom, une vraie boucherie informatique, j’ai cru que mon système allait fondre.
Lukas se tourna vers lui, la mâchoire serrée.
— Et ? On a quoi ?
— Une adresse, répondit Brandon en jetant un regard rapide vers le rétroviseur. En plein milieu d’Allapattah.
Le silence retomba dans l’habitacle, lourd, électrique. Je sentis le regard de mes deux frères sur moi. Nous étions les Blackwood, les prédateurs les plus redoutés de la côte, et nous venions de nous faire humilier par un fantôme. Des escrocs parfaits, doués et intraçables qui venaient de se faire avoir comme des bleus.
— On ne peut pas laisser passer ça, murmurai-je, ma voix grondant d’une rage contenue. On ne peut pas laisser un type jouer avec nous et disparaître dans la nature. On doit récupérer notre fric et surtout, assurer nos arrières. Et s’il bosse pour une bande rivale ?
— Tu penses aux Kross ? s’étonna Brandon.
— Ne me fais pas rire, reniflai-je avec dédain, ces rustres ne savent pas voir l’élégance et la beauté d’une escroquerie rudement menée. Ils sont rustres. Ce vol a été insidieux, presque distingué. Ce ne sont pas eux.
Je détestais les Kross. Je tournai la tête vers la vitre, mon propre reflet se dessinant sur le verre sombre. Mon esprit se focalisait sur cet unique nom : CYPHER.
— On va tout de même y aller et avoir une petite conversation avec ce mec, annonça Lukas, l’air méprisant.
Je laissai mes lèvres s’étirer en une grimace de prédateur qui flaire le sang. Un sourire inquiétant, menaçant, qui fit frissonner Lukas malgré sa colère.
— Je m’en occupe, dis-je d’un ton qui n’admettait aucune réplique.
C’était devenu une affaire de chasse. Et Cypher allait apprendre, à ses dépens, que quand les Blackwood entrent dans une partie, ils ne la quittent jamais sans avoir le dernier mot.
La moiteur de la fin d’après-midi à Miami collait à ma peau, un contraste saisissant avec la froideur glaciale qui habitait mes pensées depuis cette nuit. Devant moi, l’immeuble en briques rouges d’Allapattah semblait prêt à s’effondrer sous le poids de la crasse et de l’oubli. Au rez-de-chaussée, le garage de motos laissait échapper une odeur âcre d’huile brûlée et de gomme chaude.
Je lissai machinalement les manches de ma chemise, mes avant-bras saillants. Ma montre, une pièce d’horlogerie dont le prix dépassait probablement le chiffre d’affaires annuel de ce garage, brillait sous la lumière rasante du soleil couchant. Je détonais. J’étais une tache d’encre noire sur un décor délavé.
Un sourire machiavélique, presque animal, s’étira sur mes lèvres. La proie était là. Cypher se croyait intouchable derrière ses lignes de code, mais il n’avait aucune idée de la fragilité de son monde physique.
Le garagiste émergea de l’ombre de son atelier, les mains noires de cambouis. Il s’arrêta net en me voyant, ses yeux balayant mon costume impeccable et mes lunettes de soleil sombres avec une méfiance instinctive.
— Vous cherchez quelque chose ? grogna-t-il, un chiffon graisseux à la main.
Je ne perdis pas une seconde. Je calai mon expression sur celle d’un homme légèrement agacé, le genre de type qui ne supporte pas que la technologie lui résiste.
— Oui, bonjour, dis-je d’une voix calme, presque trop fluide. J’ai un souci avec mon ordinateur, et on m’a dit qu’il y avait un génie dans l’immeuble qui pourrait...
Il ne me laissa même pas finir. Il haussa les épaules, un rictus de lassitude aux lèvres, comme si ce n’était pas la première fois qu’un type tiré à quatre épingles venait demander de l’aide à un locataire étrange.
— Quatrième étage, deuxième porte à gauche, lâcha-t-il avant de se détourner, manifestement peu désireux d’en savoir plus.
La facilité de la situation faillit me faire rire. Pas de verrou, pas de garde, pas même une porte d’entrée sécurisée pour ce bâtiment délabré. Cypher vivait dans un château de cartes.
Je gravis les marches en bois vermoulu, le silence de l’escalier étant le seul témoin de ma progression. Arrivé au quatrième, je me trouvai devant une porte en bois peint, écaillée par les années, dont la solidité me faisait douter qu’elle puisse résister à une poussée un peu trop franche.
Je m’immobilisai devant le bois froid. L’excitation me noua l’estomac. Le Cypher qui avait fait trembler nos serveurs quelques heures plus tôt était derrière cette cloison fine. Je restai là une seconde, écoutant le léger ronronnement d’un ventilateur ou le cliquetis d’un clavier qui filtrait à travers le bois.
Je ne frappai pas. Pourquoi demander poliment l’entrée à quelqu’un qui m’avait volé sans sommation ? Je posai ma main sur la poignée, tournai, et la porte céda sans un bruit.
Trop facile.
Je franchis le seuil.
L’air à l’intérieur était vicié, imprégné d’une odeur de café froid et de sucre industriel. Derrière moi, le déclic de la serrure que je refermais résonna comme un coup de feu dans le calme plat de la pièce.
J’avançai, mes chaussures en cuir marquant le rythme sur le parquet qui grinçait à chaque pas. Je balayai du regard ce capharnaüm organisé : des restes de repas devant la télé, des câbles courant le long des plinthes comme des serpents noirs, et cette petite kitchenette encombrée. Mais mon attention fut immédiatement happée par le cœur du réacteur.
Face à la fenêtre, trois moniteurs illuminaient la pièce d’une lueur bleutée, dansant sur les murs. Devant eux, une grande chaise de bureau en cuir tournait le dos à la porte et dissimulait une mince silhouette approximative.
Je m’arrêtai à quelques mètres. La silhouette restait immobile, mais le clavier ne chantait plus.
— Bonjour, Cypher, annonçai-je d’une voix posée, tranchante, dont la maîtrise me surprenait moi-même. Je crois que tu as quelque chose qui m’appartient.
Au début, il ne se passa rien. Puis, la chaise pivota avec une lenteur calculée, presque narquoise. J’eus tout le loisir d’observer la silhouette se dresser. Elle était petite, frêle, presque enfantine dans ce grand sweat-shirt trop large qui lui tombait juste au-dessus des fesses, laissant apercevoir des jambes nues, pâles et longilignes. Un affreux doute s’infiltra alors dans mon esprit.
Lorsqu’il fut totalement tourné, il leva une main pour abaisser sa capuche d’un geste, dévoilant sous mes yeux écarquillés par la stupeur le visage du hackeur qui nous avait si habilement roulés. Une cascade de cheveux blonds, coupés dans un carré disproportionné au-dessus des épaules, encadrait un visage fin, délicat, agrémenté d’une paire de lunettes carrées qui protégeaient deux yeux d’un bleu électrique.
Mon souffle se bloqua dans ma gorge alors que le doute se transformait en une réalité bien présente.
Ce n’était pas un homme.
C’était une femme.
Une jeune femme dans la vingtaine en apparence, avec un regard d’une intelligence malicieuse qui se planta droit dans le mien sans ciller. Le temps sembla s’accélérer alors que je me perdais dans cette vision délicieuse.
Nous avions été roulés par une femme.
— Enfin, j’ai failli attendre, lâcha-t-elle.
Sa voix était légère, teintée d’un amusement qui me procura chez moi une onde de chaleur que je n’avais pas prévue.
Rien n’était prévu ici, d’ailleurs.
Et devant son regard confiant, supérieur, presque moqueur, je compris aussitôt que les choses se déroulaient exactement comme elle l’avait prévu.
Et, étrangement, je n’avais aucune envie de m’en plaindre.









Oh oui !
Ca va être chaud ! :3
<3