Chapitre 1: Le CĆur de Cendre
Vu des nuages, le royaume Zirané ne semble pas appartenir au monde des hommes. C'est un labyrinthe de montagnes aux sommets acérés et de collines ondoyantes, drapées d'un vert si profond qu'il paraßt irréel.
Le royaume est irriguĂ© par des riviĂšres cristallines qui dĂ©valent les pentes en cascades assourdissantes avant de se jeter dans des lacs d'altitude, calmes comme des miroirs d'argent. Des fleuves majestueux, vĂ©ritables artĂšres vitales, serpentent au cĆur des vallĂ©es, bordĂ©s de palais dont les terrasses s'avancent au-dessus des flots.
Mais la véritable puissance de Zirané dort sous ses racines de pierre. Les entrailles de ses montagnes regorgent de filons d'or pur, de diamants et de coltan, des richesses qui attirent les convoitises comme le sang attire les prédateurs
Si ZiranĂ© est restĂ© une enclave de luxe au milieu du chaos de l'Est, ce n'est pas seulement par la grĂące des dieux. Sur chaque crĂȘte, dans chaque col de montagne, veillent les Lions de Fer, l'armĂ©e d'Ă©lite du Mwami. Leurs armures Ă©tincellent au soleil, rappelant aux ennemis extĂ©rieurs que si le royaume est un paradis, ses gardiens sont des dĂ©mons de guerre. Pour les milices qui rĂŽdent en bas, ZiranĂ© est un coffre-fort imprenable... du moins, c'est ce que tout le monde croyait jusqu'Ă aujourd'hui...
Le soleil ne s'était pas encore levé sur les cimes des volcans Runga que la chambre de la Princesse Inaya était déjà en effervescence. L'air était chargé du parfum lourd des fleurs de jasmin et de l'odeur ùcre du charbon de bois qui chauffait l'eau de son bain.
Inaya Immobile sur son lit de bois d'ébÚne sculpté, elle observait à travers ses paupiÚres mi-closes la jeune servante, Zola, qui s'affairait à disposer ses parures d'or sur une peau de léopard. Zola tremblait. C'était une vibration subtile, mais Inaya la percevait, et cela lui procurait un plaisir plus doux que le miel.
- L'eau est prĂȘte, Altesse, murmura Zola dans une rĂ©vĂ©rence si basse qu'elle frĂŽlait le sol.
Inaya se leva avec une grùce de félin. Elle s'approcha du bassin de cuivre et y trempa un doigt. Elle retira sa main instantanément.
- Elle est tiĂšde, Zola.
- Je... j'ai pourtant veillé au feu, Altesse.
Inaya tourna la tĂȘte vers elle. Ses yeux, sombres comme l'obsidienne, ne contenaient aucune colĂšre, juste un vide effrayant. D'un geste lent, elle saisit le broc d'eau encore fumante et le renversa non pas dans le bassin, mais sur les pieds nus de la servante.
Le cri de Zola fut étouffé par le revers de la main de la princesse.
- Ne fais pas de bruit. Tu gùches le silence des montagnes, souffla Inaya. Puisque tu aimes tant la chaleur, tu iras porter les pierres de la cuisine jusqu'au coucher du soleil. Si je revois ton visage avant demain, je te ferai couper la langue pour que tu apprennes enfin à écouter le feu.
Zola s'enfuit en boitant, les larmes coulant en silence. Inaya s'installa dans son bain, indifférente, ignorant les larmes qui perlaient sur le visage de la servante en fuite.
Inaya sortit du bassin, laissant l'eau parfumĂ©e glisser sur sa peau d'Ă©bĂšne sans mĂȘme se soucier des linges de lin que la nouvelle servante, pĂ©trifiĂ©e, lui tendait. Elle se dirigea vers son miroir de bronze. Elle aimait ce pouvoir. Elle aimait voir la peur dans les yeux de ceux qui l'entouraient. C'Ă©tait sa monnaie d'Ă©change, plus prĂ©cieuse encore que les bracelets d'or qui tintaient Ă ses poignets.
Une coiffeuse s'approcha pour tresser ses longs cheveux, les mains tremblantes.
- Plus serré ! rugit Inaya en lui pinçant violemment le bras. Tu ne coiffes pas une chÚvre de la vallée, tu coiffes la future souveraine. Si je sens encore une seule mÚche rebelle, je te ferai couper les doigts.
Soudain, la lourde porte battante s'ouvrit avec fracas. Le Grand Mugula( Chambellan) entra, le visage décomposé, une trace de sueur barrant son front malgré la fraßcheur du matin.
- Altesse ! Le Mwami exige votre présence au conseil de guerre sur-le-champ !
Inaya ne détourna pas les yeux de son reflet. Elle continua de lisser une mÚche rebelle avec une lenteur provocante.
- Vous entrez sans frapper, Mugula. Votre tĂȘte semble vous peser bien lourd sur les Ă©paules ce matin. Voulez-vous que je demande au bourreau de vous en soulager ?
L'homme déglutit, mais l'urgence l'emporta sur la peur.
- Des troupes armées ont franchi les frontiÚres à l'Est, Princesse. Ils brûlent les villages les uns aprÚs les autres. Le sang coule jusqu'aux riviÚres du Kuvi. Les survivants fuient vers le palais, mais la famine les rattrape déjà . On compte des morts par centaines, Inaya ! Le royaume est en train de brûler !
La princesse s'arrĂȘta enfin. Elle posa son peigne d'or sur l'ivoire avec un cliquetis sec. Elle tourna lentement son visage vers le vieil homme, une lueur d'agacement pur dans le regard.
- Des villages brûlés ? murmura-t-elle d'une voix traßnante. Quel manque de goût. Ces flammes vont finir par obscurcir le ciel, et j'ai horreur des couchers de soleil gris.
Le Chambellan resta bouche bée.
- Des gens meurent, Altesse. Votre peuple est massacré !
- Mon "peuple" ? Inaya eut un petit rire cristallin, plus tranchant qu'un poignard. Le peuple est comme l'herbe des hautes terres, Mugula. On la coupe, on la brûle, et elle finit toujours par repousser. S'ils ne sont pas capables de se défendre, c'est qu'ils ne méritent pas ma protection. Maintenant, sortez. Vous empestez la peur et la poussiÚre, et vous gùchez mon parfum.
HorrifiĂ©, le vieil homme recula, rĂ©alisant que le cĆur de la princesse Ă©tait plus stĂ©rile que les terres incendiĂ©es dont il venait de parler. Il sortit en tremblant.
Inaya se tourna de nouveau vers son miroir de bronze pour terminer sa coiffure. Mais alors qu'elle admirait son reflet, un dĂ©tail l'arrĂȘta. Sur la surface de bronze, une fine traĂźnĂ©e de condensation s'Ă©tait formĂ©e. Mais au lieu de glisser vers le bas, la goutte remontait le long du mĂ©tal, comme si elle dĂ©fiait la gravitĂ©. Et dans le reflet de ses propres yeux, Inaya crut voir, l'espace d'une seconde, une silhouette drapĂ©e de voiles blancs ensanglantĂ©s se tenant juste derriĂšre elle, dans le coin sombre de la chambre.
Elle se retourna brusquement. Rien. La chambre était vide.
Elle revint au miroir. La goutte avait repris sa course normale. Mais Inaya sentit, pour la premiÚre fois de sa vie, un frisson de froid qui n'avait rien à voir avec la température de son bain.








![The Moon's Weapon : the cursed mate [ MOVING TO GALATEA]](https://cdn-gcs.inkitt.com/vertical_storycovers/ipad_123f31099804e79c6de11657975bcaae.jpg)