CHAPITRE I – Roi de Carreau
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La nuit était tombée sur Ekklesia sans prévenir, comme elle le faisait toujours à cette saison : d'un coup, sans transition, avalant les dernières lueurs orangées au-dessus des monts Arès avant qu'on ait eu le temps de les regarder mourir. Dans les ruelles derrière le marché couvert, les étals du jour avaient laissé leurs traces sur les pavés, des feuilles de chou écrasées, des écailles de poisson séchées, une odeur de fruits trop mûrs qui se mêlait à l'humidité du soir. Les chats du quartier régnaient sur les poubelles renversées avec l'indifférence souveraine des créatures qui savent que la nuit leur appartient.
Mileï Hermes marchait seul, les mains dans les poches de son jean, et ses pas ne pressaient pas. Il connaissait l'endroit. Les ruelles du quartier populaire avaient leurs propres règles de lumière et d'ombre, et Mileï avait grandi dans ces rues, les avait arpentées depuis l'enfance, avait appris dans leur géographie ce que quinze ans de métier avaient ensuite transformé en instinct de survie. Les sorties de secours rouillées, les recoins entre les containers de déchets, l'angle mort que créait la saillie du mur de l'ancienne conserverie à l'angle de la ruelle. Il les connaissait tous. Dans son métier, ce genre de connaissance valait parfois plus qu'une arme.
Il avait reçu le message en début d'après-midi. Pas de signature, pas de formule de politesse. Une adresse et une heure. Mileï avait lu le message deux fois, l'avait effacé, et avait rangé le téléphone dans sa poche sans changer d'expression.
Il n'avait rien dit à Jacob. Jacob aurait voulu venir. Jacob aurait tout compliqué, avec son sens de la répartie qui dégénérait toujours en quelque chose de plus physique que prévu. Ce soir, Mileï préférait la simplicité. Il y avait des choses qu'on réglait mieux seul, avec le calme pour seule arme, en regardant l'autre dans les yeux et en lui disant non sans sourciller. Jacob n'avait jamais vraiment maîtrisé cet art-là.
Cela faisait trois semaines que Mileï enquêtait seul sur les ZYX. Trois semaines qu'il récoltait des bribes d'informations, des murmures en provenance de Panoptes, des noms lâchés à voix basse dans des arrière-salles de bars que Jacob ne fréquentait pas. Les ZYX n'étaient pas encore connus à Ekklesia. Personne ici n'en avait entendu parler, ou presque. C'était une organisation de Panoptes, ancrée dans le quartier de Nephillis, et dont les tentacules commençaient seulement à s'étirer vers le reste de l'île. Mileï avait compris avant les autres que cette expansion-là n'était pas anodine, qu'elle suivait une logique, et que cette logique menait inévitablement jusqu'ici. Il avait voulu savoir jusqu'où, et comment, avant d'en parler à Jacob. Il voulait arriver avec des certitudes, pas des suppositions.
Il n'en aurait pas le temps.
Avant de partir, il avait pris une feuille sur le bureau de la bibliothèque et avait écrit trois lettres. Trois lettres seulement, parce que trois lettres suffisaient à dire ce qu'il fallait dire à quelqu'un qui saurait quoi en faire. Il avait plié la feuille en quatre, l'avait glissée dans sa poche. Puis il avait ouvert le tiroir du bureau, regardé le Smith & Wesson Model 686 de Jacob un long moment, et l'avait pris. Pas pour s'en servir, ou pas seulement. Plutôt parce qu'il avait le pressentiment que la soirée pouvait mal tourner, et que dans ce cas il valait mieux que Jacob n'ait pas une arme à portée de main dans les premières minutes de colère.
Il était sorti sans se retourner.
Une ampoule nue clignotait au-dessus d'une porte de service condamnée au fond de la ruelle, projetant une lumière blanche et intermittente sur les pavés mouillés. L'homme l'attendait là, adossé au mur, les bras croisés sur sa veste en cuir. Jeune, peut-être vingt-cinq ans, le genre de jeunesse qui s'était durcie trop vite et qui le portait comme une médaille. Un Z brodé en fil doré sur l'épaule gauche de la veste. Mileï connaissait le signe. Il l'avait vu sur des photos, lu des descriptions dans les comptes rendus qu'il avait compilés ces trois dernières semaines. Les ZYX ne cherchaient pas la discrétion. C'était aussi une façon de faire peur.
- Hermes.
Ce n'était pas une question.
- C'est moi.
Il y eut un silence. L'homme le regarda avec cet air à la fois méprisant et calculateur qu'ont ceux qui pensent tenir le bon bout d'une négociation, ceux qui arrivent quelque part avec une certitude et la confondent avec une victoire.
- Vous avez réfléchi.
- J'ai réfléchi.
- Et ?
Mileï inclina légèrement la tête.
- Non.
Le mot tomba dans la ruelle avec la même simplicité qu'il l'avait toujours dit, à toutes les demandes qui méritaient ce mot. Non à des contrats qui impliquaient des innocents. Non aux associés douteux. Non aux gangs, aux cartels, aux organisations qui demandaient la loyauté en échange de la protection. Mileï avait vécu quarante ans avec cette règle. Elle lui avait coûté cher, parfois. Elle lui avait aussi permis de dormir. Et dans son métier, dormir sans cauchemarder était une forme de luxe que beaucoup n'avaient jamais connu.
- Vous comprenez ce que ça implique.
- Je comprends.
- Vous n'avez pas l'air inquiet.
- Je ne le suis pas.
Ce n'était pas de la bravade. Mileï était sincère, et l'homme sembla le sentir, parce que quelque chose dans son expression changea, passant du mépris calculé à quelque chose de moins lisible, quelque chose qui ressemblait presque à du désagrément face à un problème qui ne se résolvait pas comme prévu.
Puis il sortit le couteau.
La lame était courte, noire, le genre d'outil qu'on choisit pour être pratique plutôt que pour impressionner. Il la tint basse, en escrimeur, et avança en faisant des feintes rapides pour obliger Mileï à reculer, à perdre le mur dans son dos. Mileï refusa le recul. Il fléchit d'un demi-pas seulement, assez pour laisser le bras armé passer, et esquiva en déviant l'avant-bras de l'attaquant d'un revers de la main gauche. La lame le toucha quand même, entaillant le long du biceps droit sur cinq ou six centimètres, une brûlure propre et froide qui ne faisait pas encore vraiment mal.
Mileï saisit le poignet armé à deux mains, le tordit vers l'extérieur avec la violence sèche d'un homme qui connaît exactement l'angle qu'il faut pour que l'articulation cède, et le couteau cliqueta sur les pavés.
Un cri sourd.
Il expédia ensuite l'homme contre le mur d'une poussée dans l'épaule, assez fort pour lui faire perdre deux secondes.
Ce qui suivit fut bref et brutal. Pas le genre de combat qu'on voit dans les films, avec ses chorégraphies et ses pauses dramatiques. Un vrai combat, c'est une succession de secondes où chacun cherche à créer une erreur chez l'autre et à l'exploiter avant qu'elle se referme. Mileï prit deux coups au visage, dont un qui lui fendit la lèvre, et en rendit trois, dont le dernier qui projeta l'homme contre le mur de brique avec un bruit sourd. L'homme resta un moment sonné, les mains à plat sur la surface rugueuse pour ne pas tomber, la tête basse.
Mileï porta la main à sa ceinture, vers le Smith & Wesson. Ses doigts se refermèrent sur la crosse. Il commença à dégainer.
L'homme fut plus rapide.
Le derringer apparut de nulle part, sorti de sous la veste en un geste fluide et court que Mileï n'avait pas vu venir, et tira deux fois. Deux détonations sèches qui claquèrent dans la ruelle comme deux portes qu'on ferme, absorbées aussitôt par les murs de brique et la nuit. Mileï sentit l'impact avant la douleur, une sensation de choc sourd dans la poitrine, comme si quelqu'un lui avait appuyé très fort du poing contre le sternum, et ses jambes ne firent plus ce qu'il leur demandait.
Il s'affaissa lentement, une main contre le mur pour freiner sa chute, et se retrouva assis sur les pavés mouillés avec le S&W encore à moitié sorti de la ceinture. Il entendit les pas de l'homme qui s'éloignaient, rapides et réguliers, sans courir, avec cette absence totale de précipitation qui était pire que la fuite. Comme si ce qui venait de se passer n'était pas un problème. Comme si ça avait été prévu depuis le début et s'était déroulé exactement comme prévu.
La douleur arriva ensuite, en vague.
Mileï sortit son téléphone de sa poche, composa le numéro de mémoire, et attendit que ça décroche.
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Mariya Koza avait reçu le message de Jacob en fin de service, quatre mots seulement : passe boire un verre. Elle avait lu ça deux fois, avait rangé son téléphone, et avait terminé son rapport sans rien dire à personne. En dix ans, Jacob Martinez l'avait invitée chez lui de sa propre initiative suffisamment peu souvent pour qu'elle en compte les occurrences sur les doigts d'une main. Chaque fois, il y avait eu une raison. Une vraie raison, pas le bourbon, pas le billard, pas la compagnie.
Elle avait donc enfilé sa veste en cuir, vérifié son holster par réflexe - le Sig Saueur P365 de service en place, comme toujours, parce qu'un lieutenant de police à Ekklesia qui rentrait chez soi sans son arme était un lieutenant de police qui avait décidé de faire confiance à la ville, et Mariya n'avait jamais eu les moyens de ce genre de confiance-là - et elle était venue.
Elle était assise sur un tabouret au bar de la bibliothèque, ses cheveux roux bouclés encore attachés en queue de cheval de sa journée de travail, et elle regardait Jacob de l'autre côté du comptoir de verre dépoli avec l'attention tranquille de quelqu'un qui attend qu'on lui dise ce qu'on a à dire.
Il faisait le barman.
Homme de taille moyenne : un mètre soixante-quinze. Costume trois pièces en lin gris clair, chemise en coton ouverte au premier bouton, gilet de même teinte que le pantalon. Des lunettes à monture fine sur un visage au teint pâle, des yeux noirs comme des billes qui ne regardaient jamais rien sans tout voir, des cheveux gris cendrés taillés en pompadour avec les côtés rasés court au coupe-chou. Sa barbe fournie était taillée avec le même soin maniaque que le reste. Il était mince, mais ses épaules carrées sous le gilet racontaient une autre histoire, celle d'un homme dont le corps gardait la mémoire de choses que son costume cherchait à faire oublier. À son poignet gauche, le bouton de manchette cachait à moitié un tatouage : un numéro d'identification militaire dont il ne parlait jamais.
Il mesurait le bourbon à l'œil, ce qui chez lui n'était pas de la négligence mais de l'expérience accumulée, et il posa l'old fashioned devant lui, à côté du verre de rouge de Mariya, sans un mot.
- Tu ne bois pas.
Ce n'était pas une question.
- Je bois.
- Tu regardes.
- C'est la même chose.
Elle leva les yeux sur lui.
- Pourquoi tu m'as fait venir, Jacob ?
Il fit tourner son verre entre ses doigts. Une seconde passa.
- Mileï ne m'a pas appelé de la journée.
- Et ?
- Il avait reçu une nouvelle approche de types que je ne connais pas. Il m'a dit qu'il enquêtait dessus depuis un moment. Un gang de Panoptes, apparemment. Je lui ai dit de ne pas y répondre seul.
- Il t'a écouté ?
- Il m'a dit qu'il savait ce qu'il faisait.
Mariya ne dit rien pendant un moment. Elle connaissait Mileï. Pas aussi bien que Jacob, mais assez pour savoir qu'il était le genre d'homme à gérer ses problèmes en silence, proprement, sans faire de vagues. Ce qui pouvait être une qualité. Ce qui pouvait aussi être autre chose. Dans son travail au commissariat, elle avait appris à reconnaître ce profil : les hommes capables, discrets, convaincus de leur propre maîtrise des situations. Ceux-là étaient souvent les plus difficiles à protéger, précisément parce qu'ils n'en demandaient jamais.
- Il a quarante ans et quinze ans de métier derrière lui, dit-elle finalement. Il sait ce qu'il fait, c'est le meilleur snipeur de la ville. Et sûrement autant détective.
- Oui. C'est ce que je me dis.
Il but. La bibliothèque autour d'eux était ce qu'elle était toujours la nuit : une pièce longue aux murs couverts de livres du sol au plafond, des reliures de toutes les teintes, des dos dorés, des épines de cuir brun et de toile bleue rangées avec un soin qui trahissait une bibliophilie véritable. Le globe en laiton posé sur son présentoir. La table de billard dont les queues attendaient sur leur râtelier de chêne. Les sièges profonds en cuir fauve. La grande baie vitrée au fond ouvrait sur la marina comme un tableau vivant, les lumières du quai doublées par leur reflet sur l'eau noire. Jacob avait laissé allumée seulement la lampe derrière le bar, et la pièce baignait dans une lumière ambrée qui rendait les reliures des livres plus chaudes, les alcools plus profonds, et les silences plus habitables.
Son téléphone vibra sur le comptoir.
Il le retourna d'un geste. Numéro de Mileï. Il décrocha avant la deuxième vibration.
- J-Bé.
La voix était basse. Trop basse. Et quelque chose dedans n'allait pas - une qualité dans le souffle, une irrégularité dans le rythme des mots qui fit se contracter quelque chose dans la poitrine de Jacob avant même qu'il comprenne ce qu'il entendait.
- Mileï.
Il s'était redressé sans s'en rendre compte. Mariya leva les yeux sur lui, et ce qu'elle vit sur son visage lui suffit pour poser son verre.
- Mileï, qu'est-ce qui se passe ?
Un bruit. Un effort.
- La ruelle derrière le marché couvert. Viens.
- J'arrive. J'arrive, ne bouge pas...
- Marie.
La voix se fit encore plus basse, presque inaudible. Jacob plaqua le téléphone contre son oreille si fort que le bord de l'appareil lui rentra dans la chair.
- Va voir Marie. Promets-le-moi.
- Mileï...
- Promets.
Jacob ferma les yeux une seconde. Quand il les rouvrit, ils étaient secs et son visage n'exprimait plus rien.
- Je te le promets.
Il y eut encore quelques secondes. Juste la respiration. Puis le téléphone coupa.
Jacob posa son verre sur le comptoir avec une précision millimétrée et fit le tour du bar en deux enjambées. Il passa vers le bureau. Ouvrit le tiroir. L'holster était là. Le revolver, lui, avait disparu.
Il resta une fraction de seconde immobile, la paume posée à plat sur le cuir vide, et comprit. Mileï. Mileï l'avait pris avant de partir - pour se donner quelque chose, ou pour ôter quelque chose à Jacob, ou pour les deux à la fois.
Il se retourna. Mariya se tenait dans l'encadrement de la bibliothèque, sa veste déjà reboutonnée, et elle avait vu le tiroir, et l'holster vide, et le visage de Jacob.
- J'ai mon 9mm, dit-elle simplement.
Sa main était déjà posée sur son fourreau à elle, le pouce sur la sécurité par réflexe, et sa voix était celle d'un lieutenant qui évalue la situation en même temps qu'il parle. On y allait. On y allait maintenant. Le reste se règlerait après.
Il y avait un temps pour les questions.
Ce n'était pas ce temps-là.
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La ruelle sentait le poisson froid et les détritus de marché. L'ampoule nue clignotait toujours au-dessus de la porte de service condamnée, et dans sa lumière blanche et intermittente, Jacob vit Mileï allongé sur les pavés mouillés, la main droite serrée contre sa poitrine, les yeux ouverts sur le ciel étroit entre les deux bâtiments.
Il n'y avait personne d'autre.
Jacob s'agenouilla à côté de lui sans dire un mot. Il avait le réflexe de ne pas parler dans ces moments-là, de ne pas remplir le silence avec des mots qui ne servaient à rien. Il posa deux doigts sur la gorge de son ami et sentit le pouls, faible, intermittent, comme quelque chose qui cherchait encore à tenir sans avoir les moyens de ses intentions. Son regard descendit sur la poitrine de Mileï, sur le tissu sombre, et il vit les deux trous. Petits, propres, l'un à quelques centimètres au-dessus de l'autre. Du sang sur le jean, sur les pavés, une mare qui avait eu le temps de se répandre et de refroidir sur les bords. Sur le biceps droit, le tissu de la manche était déchiré et imbibé d'une autre tache plus ancienne - l'entaille du couteau, longue et nette, la marque d'un homme qui s'était défendu avant de tomber.
Mileï avait les yeux ouverts. Quand il vit Jacob, quelque chose dans son visage changea - une tension qui se relâchait.
Mariya s'était postée à l'entrée de la ruelle sans qu'on le lui demande, le dos tourné à eux, le semi-automatique dégainé et tenu le long de la cuisse, canon vers le bas. Son regard balayait la rue dans les deux sens, méthodique, continu, revenant toujours aux mêmes points de contrôle : l'angle de gauche, l'angle de droite, les fenêtres en surplomb, les recoins dans l'ombre. Elle nota mentalement les détails de la scène en même temps : les traces de lutte sur les pavés, le couteau abandonné près du mur, l'arc de sang sur la brique à hauteur d'homme. Mileï en avait donné autant qu'il en avait reçu, au moins. Peut-être plus.
- Je passe au poste en sortant d'ici.
Sa voix était basse, égale, calibrée pour ne pas porter au-delà de la ruelle.
- Ils enverront une équipe.
Jacob ne répondit pas. Il regardait la main droite de Mileï, serrée, les doigts crispés sur quelque chose malgré tout, serrés avec la même obstination tranquille qu'il mettait dans tout ce qu'il faisait.
Jacob défit doucement les doigts de son ami, l'un après l'autre, avec une délicatesse qui contrastait avec tout le reste de la scène.
Dans la paume de Mileï, il y avait deux choses.
Le S&W Model 686, d'abord. Jacob le reconnut immédiatement - le sien, pris dans le tiroir du bureau quelques heures plus tôt. La crosse était encore tiède de la chaleur de la main qui l'avait tenue, mais le barillet était intact, l'arme n'avait pas servi. Mileï n'avait pas eu le temps de tirer. Jacob la tint un moment entre ses mains, sentit le poids familier du métal, puis la logea dans l'holster qu'il avait passé sous son manteau Chesterfield avant de partir du Carré. Bien en place. Ajusté.
Il y avait ensuite la feuille de papier pliée en quatre, froissée et légèrement tachée, serrée contre la crosse. Jacob la déplia lentement, sous la lumière clignotante de l'ampoule, en prenant soin de ne pas déchirer le papier humide aux pliures.
Trois lettres. Tracées d'une écriture ferme, sans tremblement, comme si Mileï les avait écrites dans le calme de la bibliothèque avant de partir, avant de savoir comment la soirée se terminerait - ou peut-être en le sachant très bien.
Z. Y. X.
Jacob regarda les lettres un long moment. Elles ne lui disaient rien. Aucun nom, aucun visage, aucun souvenir. Juste trois lettres sur une feuille froissée dans la main d'un homme qui les avait tenues jusqu'au bout. Il les regarda encore, et quelque chose en lui, quelque chose qui n'avait pas de nom précis mais qu'il connaissait depuis l'âge de quinze ans, se mit en place avec le bruit silencieux des décisions qu'on ne revient pas dessus.
Il plia la feuille et la glissa dans la poche intérieure de son manteau, contre sa poitrine.
- Mileï ?
Il se pencha un peu plus.
- Vieux frère... Mon ami.
Les lèvres de Mileï bougèrent. Jacob approcha encore. La voix de son ami n'était plus qu'un souffle, un effort de volonté contre quelque chose de plus fort.
- Marie. Elle est seule. Elle ne... elle ne sait pas encore.
Un silence.
- Fais gaffe à elle.
- Je veillerai sur elle.
Jacob n'éleva pas la voix. Il ne chercha pas à rassurer avec des formules vides. Il prit la main de Mileï dans la sienne et la tint fermement, les yeux dans les yeux, avec la certitude tranquille d'un homme qui a appris très tôt que les promesses faites dans les ruelles la nuit étaient les seules qui valaient vraiment quelque chose.
- Je le jure. Sur tout ce que je suis. Elle sera en sécurité.
Mileï le regarda encore un moment. Puis la tension quitta ses traits, lentement, comme une eau qui se retire, et il ferma les yeux.
Ses doigts ne bougèrent plus.
Jacob resta agenouillé sans rien dire, la main de son ami dans la sienne. Dans le lointain, les sirènes d'un véhicule de patrouille remontaient depuis le centre-ville, et il sut que Mariya avait passé le coup de fil au poste sans attendre sa permission, parce que c'était son travail, parce qu'elle était lieutenant avant d'être son amie, et parce qu'elle savait aussi bien que lui que les deux n'étaient pas incompatibles. Elle avait dû composer le numéro d'une main en gardant l'autre sur son arme, les yeux toujours sur la rue, parce que c'était comme ça qu'elle fonctionnait, parce que c'était comme ça qu'elle était encore en vie.
Ce fut Jacob qui rompit le silence. Il se leva, lâcha doucement la main de Mileï, et boutonna le premier bouton de son pardessus avec un geste lent et précis qui n'avait rien de mécanique. C'était autre chose. Une façon de se remettre debout à l'intérieur avant de l'être à l'extérieur. Sa main effleura la poche où était la feuille pliée, une fraction de seconde, presque imperceptible.
- ZYX.
Il dit les trois lettres à voix haute pour la première fois, lentement, comme on prononce un mot dans une langue étrangère dont on ne connaît pas encore le sens mais dont on pressent déjà le poids.
Mariya se retourna vers lui. Elle avait rengainé son arme, et son visage portait quelque chose de différent du calme professionnel qu'elle affichait depuis leur arrivée dans la ruelle. Quelque chose de plus proche, de plus personnel.
- Tu connais ?
- Non.
Il laissa le silence s'installer une seconde, les yeux toujours sur la feuille pliée dans sa poche.
- Mais je vais les connaître.
Il y avait dans ces cinq mots une qualité particulière que Mariya reconnut immédiatement. Ce n'était plus Jacob qui parlait - pas l'homme au costume de lin qui faisait le barman dans sa bibliothèque, draguait par jeu et invitait ses amis à dîner. C'était l'autre. Celui qu'Ekklesia connaissait sous un autre nom, celui qui réglait les problèmes que la loi ne savait pas résoudre et qui n'avait jamais eu peur de tomber parce qu'il avait décidé très tôt qu'il était lui-même la loi quand la loi ne suffisait pas. Black Jack. Elle n'aimait pas ce visage-là, ou plutôt elle l'aimait autant que l'autre, mais différemment, avec la prudence qu'on réserve aux choses puissantes et difficiles à arrêter.
Elle s'approcha de lui. Pas pour le retenir. Pour autre chose.
- Mileï s'est fait tatouer le Roi de Carreau, dit-elle à voix basse. Moi la Reine de Cœur. Toi l'As de Pique. Charlie le Valet de Trèfle.
Jacob ne dit rien. Il la regardait.
- On n'est pas juste une équipe, Jacob, mais une famille. Et ce soir, cette famille a perdu quelqu'un. Alors je vais mettre mes hommes sur ZYX dès demain matin, je vais trouver ce que c'est, d'où ça vient, qui ça touche. Et quand j'aurai quelque chose, je te l'apporte. On fait ça ensemble.
Un silence. Puis :
- Il faudra prévenir Charlie.
Jacob eut un mouvement imperceptible, quelque chose dans la mâchoire, dans la façon dont ses épaules se réajustèrent légèrement sous le tissu du gilet.
- Je sais.
- Ce soir, si possible. Après la visite chez Marie.
- Je sais, dit-il de nouveau, avec dans la voix cette fois quelque chose qui ressemblait moins à de l'acquiescement qu'à la résignation d'un homme qui sait exactement ce qui l'attend derrière les portes de l'église et qui aurait préféré avoir encore un peu de temps avant d'y retourner. Ça faisait un moment qu'il n'avait pas poussé ces portes-là. Père Charles Chandelier avait cessé de compter les semaines depuis longtemps, mais Jacob savait qu'il les comptait quand même.
Il regarda Mileï une dernière fois. La main du Roi de Carreau, immobile sur les pavés.
- Il faut aller chercher Marie.
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Marie Hermes habitait à deux rues de là, dans un des immeubles de cinq étages qui longeaient les arrière-cours de la Rue du Pêcheur. L'immeuble n'avait pas d'interphone qui fonctionnait - le boîtier en plastique jauni à l'entrée était là pour la forme, avec ses touches dont la moitié ne répondaient plus depuis des années. Jacob connaissait l'appartement : troisième étage, porte du fond, celle avec l'autocollant d'un groupe de rock qu'il ne connaissait pas collé sur le panneau au-dessus de l'œilleton. Il était monté une fois, deux fois peut-être, accompagner Mileï qui déposait de l'argent ou des courses quand sa sœur traversait une mauvaise passe. Marie était étudiante. Marie avait dix-huit ans. Marie ne savait pas encore que son frère venait de mourir sur les pavés d'une ruelle qui sentait le poisson froid et les ordures.
Ils montèrent l'escalier en silence. L'immeuble sentait la lessive et la nourriture froide, une odeur dense et humaine qui montait depuis les appartements du bas. Quelqu'un regardait la télévision derrière une porte au deuxième, les voix des présentateurs filtrant à travers le bois avec cette qualité particulière des sons entendus à travers des cloisons, aplatis et lointains comme des souvenirs. Un enfant pleurait quelque part au quatrième, et sa mère lui répondait à voix basse dans une langue que Jacob ne reconnut pas. Sur le palier du troisième, une paire de chaussures de sport était posée devant une porte, les lacets encore noués, comme si quelqu'un les avait ôtées en rentrant sans prendre le temps de les défaire.
Jacob s'arrêta devant la porte du fond. L'autocollant du groupe de rock était légèrement décollé sur un coin. Il frappa. Trois coups, réguliers, ni trop forts ni trop discrets.
Mariya s'était placée légèrement en retrait, à sa droite. Pas derrière lui, pas cachée, mais dans l'angle naturel de quelqu'un qui laisse la place à la conversation tout en restant disponible. Elle avait rengainé son arme et reboutonné sa veste avant de monter, dissimulant le holster, parce qu'une femme en civil avec une arme visible sur le palier d'un immeuble populaire à cette heure n'aurait servi à rien d'autre qu'à faire peur. Lieutenant Koza savait quand montrer son badge et quand le laisser dans sa poche. Ce n'était pas dans les manuels. C'était quatorze ans d'Ekklesia.
Un silence. Puis des pas, légers et rapides, ceux de quelqu'un qui n'avait pas peur d'ouvrir parce que personne ne lui avait encore appris à avoir peur. Le bruit d'un verrou. La porte s'entrouvrit sur une chaîne de sécurité, et dans l'entrebâillement apparut un visage encadré de longs cheveux blond-châtains, des yeux qui regardèrent Jacob puis Mariya, puis Jacob de nouveau avec une expression qui changea très vite.
Les yeux de Marie Hermes étaient intelligents. Trop intelligents pour ne pas lire, sur le visage de Jacob Martinez, ce qu'il était venu dire.
- Non.
Ce mot qu'elle prononça avant même qu'il ait ouvert la bouche, comme si le dire pouvait encore arrêter quelque chose.
Jacob ne répondit pas tout de suite. Il laissa passer une seconde, le temps que la chaîne de sécurité devienne une frontière inutile entre eux, et dit simplement :
- Ouvre la porte, Marie








