Le reflet de mes ombres
La salle de bain est plongée dans une pénombre bleutée, troublée seulement par le halo du miroir au-dessus du lavabo. Je m'approche, le cœur battant. Mes mains sont moites, mes doigts effleurent le verre froid, et, dans cette surface argentée qui me renvoie mon propre visage, je sais que ne suis pas seule.
Ils sont là, derrière moi, ou peut-être en moi... Tel une superposition d'âmes que j'ai façonnées à l'image de mes failles.
Le premier à apparaître est Katsuragi. Son regard dans le miroir, par-dessus mon épaule, est d'un mépris glacé qui me fait frissonner. C’est mon orgueil, celui que je dégaine pour protéger ma vulnérabilité, ma façon à moi de mettre le monde à distance pour ne pas être touchée. Quand je l'écris, c'est comme si je taillais dans ma propre armure. C’est dur, et c’est surtout une souffrance que je connais trop bien: ce besoin maladif d'être assez forte pour ne jamais avoir à mendier de l'affection.
Puis, dans le coin inférieur du reflet, je devine Aya. Elle ne me regarde pas, elle regarde le monde avec cette rage qui a longtemps habité mes nuits. Je souris malgré moi. Parce que cette colère-là, je la connais. Je l’ai portée chaque fois qu’on m’a dit que je n’étais pas capable. Chaque fois qu’on m’a fait sentir trop discrète, trop timide, trop sensible ou pas assez quelque chose. Sa détermination à se relever, cette résilience farouche qui la caractérise, c'est ce que je puise en moi quand je suis au bord de l'abandon. Aya est la preuve vivante que j'ai survécu. La dessiner sur le papier, c’est accepter d'avoir été brisée, mais c'est surtout une manière de célébrer le fait que mes morceaux grossièrement rafistolés tiennent encore ensemble. Elle pose une main contre la vitre, puis disparaît.
Et c’est Alina qui apparaît. Elle serre son cœur entre ses doigts comme un objet fragile. Parcequ'elle veut aimer, mais elle a peur. Tellement peur que tout recommence, d’être déçue, de souffrir. Et je baisse les yeux. Parce que celle-là aussi, je la connais. Je connais les murs qu’on construit pour se protéger. Je connais les "ça va" qui veulent dire l’inverse. Je connais cette envie de faire confiance et cette peur terrible de le regretter.
Le reflet change encore, et Ash apparaît. Il ouvre la bouche, puis la referme. Et je ris, parce que, mon Dieu... combien de fois ai-je gardé mes mots pour moi ?
Combien de fois ai-je préféré le silence plutôt que le risque d’être mal comprise ?
Ash ne manque pas de courage.
Il manque simplement de certitudes. Comme moi.
C'est là que le côté du miroir s'assombrit. Je souris parceue je sais c'est qui. Je l'attendais, Akira. Il apparaît, calme, comme toujours. Même quand il souffre.
Même quand il est à bout. Je le regarde longtemps, la gorge nouée. Parce que c’est peut-être lui qui me ressemble le plus... Dans cette façon de continuer, encore et encore et encore. Même fatiguée. Même découragée. Même quand personne ne voit les batailles qu’on mène dans le secret du silence. Je tend la main comme pour le toucher. Mais le reflet change encore.
Et je vois Noa. Il est là, dans le flou de mon reflet, avec cette douceur épuisée. Lui, c'est le miroir de ma timidité. Il est celui qui porte mon silence, celui qui observe plus qu'il ne parle, celui qui craint d'être "trop" pour les autres. Quand j'écris Noa, je suis à nu. C’est sans doute pour cela qu’il est si difficile d’avancer dans son histoire. Écrire Noa, c'est comme me déshabiller en public. C’est partager cette part de moi qui se sent toujours un peu trop fragile pour mon bien.
Puis d’autres visages apparaissent.
Alia, Koharu, Lucien, Aria... Et des dizaines d’autres. Ils défilent les uns après les autres. Et soudain je comprends enfin que je n’ai jamais créé un seul personnage entièrement.J’ai créé une mosaïque, un puzzle à partir de moi. J’ai pris ma peur et je l’ai donnée à l’un, ma colère à un autre, la loyauté à un troisième, mes rêves à certains, mes blessures à d’autres, mes espoirs aux plus courageux. Et quand je regarde tous ces personnages réunis devant moi, je réalise quelque chose qui me bouleverse. Ils ne sont pas moi.
Mais ensemble... Ils me ressemblent. Comme si chaque histoire avait discrètement emporté un petit morceau de mon âme entre ses pages. Alors peut-être que les lecteurs voient des héroïnes rebelles, des héros brisés, des amoureux maladroits, des survivants... Mais moi, quand je les regarde, je vois simplement des fragments de la même personne. Une femme qui essaie encore de trouver sa place. Et qui écrit, encore et encore, pour comprendre qui elle est.
Je détourne le regard, incapable de soutenir ma propre image, et donc la leur. Parfois, je ferme mon ordinateur et je fuis. Quand je ne peux plus, quand c’est trop de vérité... Chaque mot posé sur ces pages est une confession, un aveu que je n'oserais jamais prononcer à voix haute. Aller au bout d'un texte, c'est comme signer un pacte: accepter que cette part de moi ne m'appartienne plus totalement, qu'elle soit devenue une proie pour le regard des autres.
Alors je reste là, le front appuyé contre la vitre froide, à respirer la buée qui s'efface. Ils sont mes miroirs brisés, et en tentant de les assembler, je risque de me couper. Mais je sais, au fond de moi, que si je n'écrivais pas, ce serait pire. Ce serait le silence. Et le silence, c’est la seule chose qui me fait vraiment peur.
Finalement, je me redresse. J’essuie le miroir d’un revers de manche, je croise mon propre regard, et je me promets que demain, je retournerai à l'écriture. Parce que, aussi difficile soit-il de me voir à travers eux, c'est la seule façon que j'ai trouvée pour apprendre, enfin, à m'aimer.








