Chapitre 1: L'heure invisible
Il était 23h59.
Le silence dans la maison d’Oriane n’était jamais complet. Il y avait toujours le tic-tac grinçant de l’horloge du couloir, le souffle irrégulier de la chaudière, ou les ronflements du chien au pied du lit. Mais cette nuit-là, tout s’arrêta. Le temps suspendit sa marche.
Et quand minuit sonna, le monde s’effaça.
Oriane ouvrit les yeux. Elle n’était plus dans sa chambre. Son oreiller avait disparu, ses draps aussi. Sous elle, un sol fait de nuages moelleux et lumineux s’étendait à perte de vue. Au-dessus, un ciel inversé : des rivières coulaient entre les étoiles, flottant comme des rubans vivants. Une brise douce portait dans l’air des parfums de souvenirs anciens — l’odeur d’un gâteau d’anniversaire, d’un cahier d’école, d’un bisou sur le front.
Elle n’eut pas peur. C’était la cinquième fois.
— Tu es revenue, dit une voix calme.
Oriane se retourna. Un enfant-lumière l’attendait. Il était fait de constellations mouvantes, ses yeux semblables à deux lunes endormies. Il portait une cape faite de plumes transparentes, et marchait sans bruit.
— Je m’appelle Silo, dit-il. Ce soir, un rêve s’est brisé. Il faut le réparer.
Oriane acquiesça sans parler. Elle ne posait jamais de questions, ici. Dans ce monde qu’elle appelait “le Réseau”, chaque chose venait à elle comme une évidence. On n’expliquait pas la magie. On l’écoutait.
Ils marchèrent ensemble, les pas résonnant dans le vide comme une mélodie oubliée.
Soudain, un cri fendit l’air — un cri sans son, comme un souvenir qu’on essaie d’effacer. Silo tendit la main vers un point lumineux au loin. Un éclat bleu tournoyait, comme une larme figée dans l’espace.
— Une âme d’enfant, dit-il. Perdue. Si on ne la retrouve pas, elle deviendra poussière.
Oriane sentit son cœur battre plus fort. Elle savait ce que cela signifiait. Une âme d’enfant oubliée s’effaçait lentement, jusqu’à disparaître. Mais tant qu’un Voyageur comme elle pouvait la rejoindre, tout n’était pas perdu.
Alors, elle ferma les yeux. Une clé se dessina dans sa paume, faite d’argile et de lumière. Elle ne savait pas d’où elle venait, mais elle apparaissait toujours quand elle en avait besoin.
— Prête ? demanda Silo.
— Toujours, répondit-elle simplement.
Et ensemble, ils sautèrent dans le vide, vers l’âme oubliée.