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La Fureur du Renard

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Summary

Treize hivers plus tôt, Hjarolf a trahi son clan. En livrant la position de Grève-de-Glace à leurs ennemis, il a permis aux Brise-Lames de s'implanter sur l'île de Blancherive. Depuis lors, Fauves et Brise-Lames se disputent ses forêts, ses côtes et ses richesses dans une guerre sans fin. Devenu un paria parmi les siens, Hjarolf vit désormais loin des hommes. Chasseur solitaire, pisteur redoutable et survivant hors pair, il préfère les bois sauvages à la compagnie des hommes qui le méprisent. Mais lorsqu'un raid frappe son peuple sur le continent et qu'une jeune fille est emmenée au sud des Terres Brumeuses, le Renard est contraint de quitter le refuge de son île. Tandis que les clans s'enfoncent dans la guerre, Hjarolf entreprend un périple qui le conduira à sortir de sa vie solitaire pour devenir mercenaire. Car certains cherchent la gloire. D'autres cherchent le pouvoir. Lui ne cherche qu'une chose : la liberté.

Genre
Fantasy
Author
Gevadan
Status
Ongoing
Chapters
1
Rating
n/a
Age Rating
18+

Chapitre 1 : Une route dans le nord

L’aurore boréale embrasait le ciel de longues traînées vertes et violettes. Après tant d’hivers passés à arpenter les terres froides de Blancherive, Hjarolf le Renard s’y sentait comme chez lui. Immobile sous les étoiles, il contempla quelques instants les lueurs mouvantes avant de reprendre sa marche dans la neige. Courbé sous sa lourde pelisse de fourrures, il traînait le petit traineau derrière lui à l’aide d’un harnais de cuir. Le froid avait blanchi ses épaules d’une fine couche de givre, et sous sa capuche en peau de phoque, son visage était creusé de gerçures.

Depuis deux jours, il suivait la piste d’un ours mêlé. Les troncs griffés, couverts de poils blancs et noirs, avaient guidé ses pas dans les profondeurs de la forêt. À présent, les empreintes s’imprimaient dans la neige, et les crottes encore fraîches confirmaient que la bête se trouvait proche. Bientôt, il lui faudrait abandonner les deux traineaux dans un endroit sûr.

Il observait chaque recoin de la forêt lorsque de faibles gémissements l’interpellèrent.

— Veilleuse ? Qu’est-ce qu’il y a ?

Avec son pelage sombre, la chienne-louve se fondait dans l’obscurité, presque invisible. L’oreille dressée, elle fixait attentivement le sommet d’une colline. Hjarolf regarda dans la même direction, mais n’aperçut rien d’autre que des pins dans le noir. Il s’approcha alors de Marche-Loin, qui tirait inlassablement le grand traineau dans des grincements de cuir et de bois. D’épaisses volutes de vapeur s’échappaient de ses naseaux tandis que ses larges sabots fendillaient la neige dans un crissement régulier. Il avançait avec la force et la lenteur paisibles d’une vieille bête habituée aux terres inhospitalières du nord.

Les chasseurs des Terres Brumeuses, connaissant peu l’île de Blancherive, parlaient parfois des longs-bois comme de simples rennes géants. Ils n’avaient pas tout à fait tort : aucun cervidé ne pouvait rivaliser avec leur taille ni leur puissance. Mais pour avoir partagé tant d’hivers avec Marche-Loin, Hjarolf avait compris que les longs-bois de Blancherive n’étaient pas seulement plus grands ou plus forts que les rennes des Terres Brumeuses. Ils possédaient une patience, une intelligence et une indépendance que leurs cousins ne connaissaient pas.

Attrapant Marche-Loin par sa gigantesque ramure, Hjarolf posa le front contre le sien tout en lui flattant l’encolure. Il esquissa un sourire.

— Tu fais trop de bruit mon vieux, dit-il avant de détacher le grand traineau.

Une fois libéré de sa lourde charge, Marche-Loin s’éloigna calmement à la recherche de mousse et de lichens sous la neige. Veilleuse, quant à elle, avait commencé l’ascension de la colline de son trot souple et silencieux. Hjarolf ferma les yeux et tendit l’oreille. Pendant qu’il écoutait, il sentit Sans-Peur se poster contre sa jambe en lui léchant les doigts.

— Ta mère a raison, lui dit Hjarolf. J’entends des voix derrière la colline. Mais elles n’ont rien à faire là, au-delà des Terres Sanglantes.

Il détacha le harnais qui le retenait au petit traineau.

— Je vais devoir faire un détour. L’ours mêlé attendra.

Le chien-loup remua aussitôt la queue et prit son élan, mais Hjarolf lui barra la route d’un mouvement du bras. Avec son pelage clair, Sans-Peur se repérait bien plus facilement que Veilleuse dans la nuit.

— Non. Toi, tu restes ici. Je te connais : au premier bruit, tu vas charger sans réfléchir.

Sans-Peur poussa un grondement mécontent et tenta de bondir pour le contourner, mais Hjarolf se jeta sur lui et le plaqua brutalement dans la neige. Comme il se débattait encore, Hjarolf le saisit par la peau du cou et planta son regard dans le sien.

— Idiot ! Va où tu veux si ça te chante, mais ne nous mets pas en danger !

Maintenu contre le sol, Sans-Peur grognait toujours, les crocs à demi dévoilés. Malgré la menace, Hjarolf soutint son regard, puis, lentement, grogna à son tour d’une voix grave et gutturale. Peu à peu, Sans-Peur cessa de lutter et détourna finalement la tête. Lorsque Hjarolf relâcha son étreinte, le chien-loup partit s’allonger près du grand traineau.

— T’es trop gentil de ne pas me mordre, dit-il en relevant la bâche du petit traineau.

Le voyant fouiller dans les provisions, Sans-Peur se lécha les babines.

— Ce sont probablement des Brise-Lames derrière la colline. Si des hommes de mon clan avaient poussé jusque là, je l’aurais su. Mieux vaut rester vigilants… Tiens, ça c’est pour toi.

Il lança un morceau de viande salée dans la neige. Sans-Peur se redressa, prit son temps, renifla, mangea.

— Tu vois ? Pas besoin de se battre plus longtemps !

Hjarolf saisit son arc de bois rouge sombre. L’ours mêlé gagnerait peut-être du terrain, mais il ne pouvait pas ignorer une présence étrangère sur les terres septentrionales de l’île froide.

Depuis treize hivers, la rude et inhospitalière Blancherive était devenue son foyer. Malgré l’immensité de l’île et ses vastes régions encore inexplorées, il en connaissait probablement les montagnes, les vallées, les forêts et les pistes mieux que quiconque. Les tempêtes, les ours mêlés et les longues nuits d’hiver en solitaire lui inspiraient davantage confiance que les hommes. Lorsque des intrus apparaissaient dans le nord, Hjarolf le Renard allait voir. Ce qui arrivait ensuite dépendait du plus fort ou du plus rusé. Sur Blancherive, la négligence tuait aussi sûrement que le froid.

L’arc au poing, il rejoignit le versant de la colline et, sur les traces de Veilleuse, se glissa sans un bruit entre les pins tordus. À l’approche de la crête, il s’allongea dans la neige et acheva sa progression en rampant.

Puis, son corps se figea.

— Impossible, souffla-t-il au vent qui lui meurtrissait le visage.

En contrebas, dans le Val des Perdus, sur les rives sombres et sinueuses de Froideveine, des rampes de bois formaient un débarcadère rudimentaire. Une vingtaine d’embarcations étroites et légères y étaient amarrées. Certaines reposaient à moitié tirées sur la berge gelée ; d’autres croulaient sous des caisses, des peaux et des poutres fraîchement taillées.

Discrète, Veilleuse avait franchi un misérable pont jeté au-dessus de la rivière. Les abords du débarcadère semblaient déserts. Flairant la neige noircie des rives, la chienne-louve s’approcha d’une embarcation et l’inspecta avec curiosité.

— Veilleuse, ma bonne amie. Je t’ai connue plus prudente.

Au-delà de Froideveine, dans une vaste forêt de pins encaissée entre plusieurs collines rocheuses, une haute palissade de troncs noirs et de piques métalliques avait été dressée. Certaines portions demeuraient inachevées, mais plusieurs murs atteignaient déjà vingt pieds. Des torches plantées dans la neige éclairaient faiblement l’intérieur de l’enceinte, jetant des ombres mouvantes sur plusieurs bâtiments de bois. Plus loin, trois silhouettes armées erraient lentement au sommet d’une tour de guet assemblée à la hâte.

Hjarolf recula aussitôt dans l’ombre d’un résineux.

Ce n’était pas un simple camp.

En plus du débarcadère et des fortifications, une vaste bâtisse de bois sombre occupait le centre de l’enceinte, servant probablement à la fois de dortoir, de réserve et de lieu de rassemblement. Des éclats de voix s’échappaient de l’intérieur. Autour d’elle s’élevaient plusieurs cabanes d’ateliers où devaient s’entasser outils et marchandises.

Mais autre chose retint l’attention de Hjarolf : un bâtiment à moitié enfoui dans le sol. Son toit composite de troncs, d’os, de tourbe et de terre gelée possédait une large ouverture pierreuse noircie par la fumée. À l’intérieur, il distingua les grandes planches de bois d’un soufflet.

— Une forge ? Ici ?

Les Brise-Lames avaient bel et bien amené le feu des forgerons dans le nord. Ce n’était plus une expédition ; ce n’était même plus un camp : c’était le début d’une implantation. Mais comment ? Même les dieux et les rituels magiques des clans lui paraissaient plus crédibles que cette implantation au cœur du Val des Perdus.

Il observait encore les lieux à la recherche d’une stratégie lorsque deux hommes sortirent du grand hall en se disputant. Chacun portait une charge sous le bras et se dirigeait vers les portes de l’enceinte. Malgré la distance, leurs gestes suffisaient à trahir leur mauvaise humeur.

Veilleuse rôdait toujours sur les rives, près des embarcations. Apparemment, elle avait trouvé de quoi manger parmi les caisses abandonnées sur la berge.

— Prends garde à toi, je ne te sauverai pas, dit Hjarolf en tirant malgré tout une flèche de son carquois.

Mais la chienne-louve, aux aguets, releva aussitôt la tête en direction du bruit, puis fila dans la nuit en abandonnant son repas. Elle traversa le pont à grandes foulées et parvint en un rien de temps au bas de la colline. Sans se faire remarquer, elle se cacha à plat ventre dans un massif de fougères, intriguée par l’agitation des deux hommes qui s’avançaient maintenant vers les embarcations.

Hjarolf rangea sa flèche.

— Bon chien.

Il reporta à nouveau son regard sur l’intérieur de l’enceinte. Que faire maintenant ? Si cette implantation continuait à se développer, d’autres hommes viendraient. Puis d’autres bâtiments. Puis d’autres comptoirs encore. Hjarolf en avait déjà été témoin. Les pistes sauvages et peu empruntées deviendraient des routes commerciales. Les forêts et leurs richesses reculeraient devant les haches. Le gibier gagnerait les montagnes les plus reculées et les plantes utiles deviendraient toujours plus difficiles à trouver. Et tôt ou tard, les clans se disputeraient les ressources du nord comme ils se disputaient déjà celles du sud.

En treize hivers, depuis la bataille du Renard, Hjarolf avait façonné son existence sur Blancherive. Il y trouvait sa nourriture, ses abris et une liberté qu’il n’avait jamais connue ailleurs. Les implantations des Fauves et des Brise-Lames avaient déjà transformé une grande partie du sud de l’île en territoire de guerre, de commerce et d’ambitions rivales. Ce qui avait commencé là-bas finirait tôt ou tard par atteindre le nord. Les clans viendraient détruire ce qu’il avait construit. Il n’avait aucune envie de voir leurs chefs, leurs lois et leurs querelles s’étendre jusque dans les terres sauvages qu’il considérait désormais comme son foyer.

Son inquiétude était-elle légitime ? Il encocha une flèche et prit pour cible l’un des deux hommes qui chargeait une embarcation. Toujours mécontents, ils semblaient se préparer à un départ précipité. À cette distance, Hjarolf pouvait les tuer. Il pouvait ensuite abattre les trois sentinelles de la tour de guet. Une flèche en plein cœur pour chacun d’eux, sans être vu. Avec davantage de temps, il aurait même pu transformer l’implantation en un tombeau glacé. Harceler les hommes pendant des jours et des nuits entières. Piéger les pistes, incendier les réserves, faire disparaître des convois dans la neige, affamer lentement la colonie jusqu’à ce que les survivants fuient ou s’entretuent.

Il l’avait déjà fait, et pourtant, il hésita. Les deux hommes prirent place dans l’embarcation. Hjarolf baissa son arme. Cette fois, cela ne suffirait pas. Une telle implantation ne pouvait pas survivre seule. Une route devait exister. Une route assez sûre pour acheminer des hommes, du bois, du fer et des vivres jusque dans le Val des Perdus. Une route durement construite sur plusieurs hivers, et solidement gardée.

— Haldor l’Épaulard… tu n’as pas chaumé, vieille baleine…

Bien trop d’hommes devaient être engagés dans cet exploit. Affaiblis par les conditions du nord, sans aucun doute. Mais organisés… et dangereusement déterminés. Combien d’autres devaient encore être en chemin en ce moment même, envoyés depuis Labrèche et Veille-Lame ? Et combien d’autres camps, de postes ou d’avant-gardes inconnus entre Labrèche et le Val des Perdus ?

Hjarolf pesta. Comment cette route avait-elle pu lui échapper ? Il regarda les deux hommes prendre les flots de Froideveine. Devait-il les suivre et découvrir où menait cette route ? L’idée était tentante. Mais même s’il trouvait un relais ou un avant-poste, que pourrait-il réellement accomplir seul ? Une lutte interminable finirait par l’épuiser et le tuer…

Quoi alors ? Prévenir Skeld et déclencher une guerre des clans dans le nord ? Non, cette idée le révulsait. Il se massa les tempes. Inutile de prendre des décisions aussi hâtives que dangereuses. Après tout, cette implantation avait pu grandir pendant des lunes sans qu’il l’ait remarquée. Elle pouvait attendre encore quelques jours. Et puis, ce serait dommage de perdre les traces de l’ours mêlé.

Il s’apprêtait à quitter la crête lorsque des cris déchirèrent la nuit.

— Aux loups ! Aux loups !

C’étaient les hommes sur la tour de guet : Veilleuse avait été repérée. Une douzaine d’hommes sortirent du grand hall, certains armés de haches et d’épées, regardant dans toutes les directions. Les sentinelles pointaient du doigt la chienne-louve qui gravissait la colline. Elle avait choisi un espace déboisé du versant, assez loin de Hjarolf et de son matériel.

— Petite futée, l’as-tu fait exprès ? dit-il en souriant.

En bas, les hommes se concertèrent rapidement, puis trois d’entre eux quittèrent l’enceinte. Une telle bête représentait une menace autant qu’une ressource précieuse : mieux valait agir vite. Ils traversèrent le pont sur les traces de Veilleuse. La chasse au loup était ouverte. Hjarolf eut un petit rire. L’ours mêlé allait tout de même devoir attendre, mais pas longtemps.

— Sacrée Veilleuse… Nos embuscades t’avaient-elles manquées ?

Dissimulé dans l’ombre du résineux, il observa les poursuivants gravir la colline. Lorsqu’ils atteignirent la crête pour en descendre le versant opposé, il attendit encore un peu, l’arc au poing. Veilleuse était déjà loin, mais la neige conservait encore nettement l’empreinte de ses pas.

— Disons que ça en fera déjà trois de moins, dit-il en se lançant à leur suite.

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