Chapter 1 : Les hommes d'Atlas.
Paris, 2063.
La pluie tombait avec une régularité mécanique sur les toits de la capitale. Les néons des enseignes publicitaires se reflétaient sur les pavés humides tandis que des drones de surveillance glissaient silencieusement entre les immeubles haussmanniens renforcés d'acier et de verre. Sur les écrans géants suspendus au-dessus des boulevards, des sourires parfaits défilaient sous des slogans rassurants :
LA PAIX EST NOTRE PLUS GRANDE VICTOIRE.
ENSEMBLE, NOUS RECONSTRUISONS L'AVENIR.
Bryan O'Reilly Cooper observait la ville depuis la baie vitrée du siège parisien du Consortium Atlas.
Treizième étage.
Vue imprenable sur la Seine.
Le genre de bureau réservé aux hommes auxquels on accordait sa confiance.
Ou du moins, à ceux qui savaient donner cette impression.
Il ajusta les manchettes de sa veste noire. L'implant discret derrière son oreille gauche vibra.
" Agent O'Reilly, " annonça une voix féminine." Réunion dans cinq minutes."
—" J'arrive."
Sa voix était calme. Mesurée.
Comme toujours.
Dans le couloir, des employés pressés défilaient entre des murs tapissés d'écrans affichant les projets humanitaires d'Atlas : reconstruction d'écoles, assistance médicale, soutien aux anciens combattants.
Atlas ne vendait pas seulement des armes.
Atlas vendait l'espoir.
—" Monsieur O'Reilly !"
Une jeune recrue l'interpella.
Elle devait avoir vingt ans à peine.
—" Excusez-moi... Je voulais vous remercier pour votre rapport d'évaluation. Sans votre recommandation, je n'aurais jamais intégré l'unité."
Bryan lui adressa un sourire poli.
— "Vous avez obtenu votre place grâce à vos compétences. Faites simplement votre travail correctement."
—" Oui, monsieur."
Elle hésita.
— "Vous croyez vraiment que tout ça... vaut le coup ?"
Bryan suivit son regard vers un écran diffusant des images de la guerre.
Des villes en flammes.
Des réfugiés.
Des soldats augmentés.
Puis la reconstruction.
Des enfants jouant dans des rues illuminées.
— "J'avais quatorze ans quand la guerre a pris quelqu'un de ma famille, répondit-il. J'ai vu ce que devient le monde quand personne ne tient la barre."
Il soutint son regard.
— "Alors oui. Je crois que ça vaut le coup."
La recrue hocha lentement la tête.
—" Merci, monsieur."
Elle repartit.
Bryan la regarda disparaître dans la foule avant que son sourire ne s'efface.
Il consulta discrètement les données projetées sur sa lentille rétinienne.
Dossier de la recrue.
Antécédents familiaux.
Habitudes de consommation.
Risque statistique de radicalisation : 12 %.
Il valida la demande de surveillance préventive.
Puis poursuivit sa route.
Sans ralentir.
Sans remords.
Parce que c'était son travail.
Parce que les hommes d'Atlas empêchaient le monde de sombrer à nouveau dans les cendres.
Du moins, c'était ce qu'il répétait depuis des années.
La réunion fut brève.
Une table de verre.
Six cadres.
Aucune fenêtre.
Le directeur régional prit la parole.
— "Les tensions commerciales avec les États du Pacifique augmentent. Les médias parleront de désaccords diplomatiques. Officiellement, Atlas n'a aucune implication."
Personne ne réagit.
— "Monsieur O'Reilly."
Bryan leva les yeux.
— "Une mission vous est assignée."
Un dossier apparut devant lui.
Minimaliste.
Aucune mention de niveau d'urgence.
Aucun drapeau rouge.
—" Vous récupérerez un colis auprès d'un informateur ce soir. Vieux Paris. Quartier des Catacombes. Procédure habituelle."
— "Contenu ?"
—" Non communiqué."
—" Risques ?"
—" Faibles."
Bryan referma le dossier.
— "Très bien."
Le directeur croisa les mains.
—" La discrétion est essentielle."
— "Comme toujours."
La réunion prit fin.
En quittant la salle, Bryan aperçut son reflet dans la porte noire.
Costume impeccable.
Posture droite.
Regard froid.
L'image parfaite d'un homme de confiance.
Son implant vibra de nouveau.
Message prioritaire.
Mission confirmée. Rendez-vous à 21 h 30. Venez seul.
Il rangea son terminal.
Dehors, Paris continuait de briller sous la pluie.
Des couples riaient sous les hologrammes publicitaires.
Des étudiants traversaient les ponts en discutant de leurs projets d'avenir.
Des musiciens jouaient dans le métro.
La guerre appartenait au passé.
C'était ce que tout le monde voulait croire.
Bryan quitta le siège d'Atlas sans se retourner.
Ce qui l'attendait au fond des ruelles du vieux Paris ressemblait à une simple formalité.
Un échange discret.
Un sac à récupérer.
Une mission parmi tant d'autres.
Il ignorait encore qu'avant la fin de la nuit, il perdrait son nom, ses alliés et les certitudes qui avaient guidé toute sa vie.
Et que les hommes d'Atlas deviendraient bientôt les premiers à vouloir sa mort.








