L'Arrivée
La file derrière moi s’allonge alors que ma main tâtonne le fond de mon sac. Bien que je ne comprenne pas ce qui se dit, je devine l’agacement des gens. Le policier de la PAF a la main tendue à travers la petite ouverture de la vitre de sa cabine. Je sens des gouttes de sueur perler de mon front. Je vérifie les poches arrière de mon jean, toujours aucune trace de mon passeport.
Quelqu’un derrière moi crie quelque chose au policier, celui-ci se lève de son siège et lui répond. Une rumeur s’élève de la file. Mon cœur s’emballe, l’embarras doit se lire sur mon visage. Toujours rien, aucune trace de ce foutu passeport. La chemise blanche, que j’ai décidé, le matin même, de porter pour le voyage me colle à la peau. Vu la chaleur étouffante ici, je me dis que j’aurais dû mettre une chemise en lin plutôt, plus casual, mais bien plus aérée. En effet, l’écran qui domine le hall du terminal de l’aéroport affiche un grand soleil et trente-quatre degrés.
L’agacement monte encore derrière. La file devenue foule, je risque un regard en biais. Au lieu de la file disciplinée observée quelques minutes plus tôt, il y a à présent un groupement de gens. Ils sont comme une masse difforme qui me regarde avec des dizaines et des dizaines d’yeux. Certains ont l’air amusés et résignés à attendre, d’autres paraissent au bord de la crise de nerfs. Pendant ce temps, mon corps s’emballe, mon cerveau cesse de fonctionner.
Illumination ! Je me souviens que j’ai dans la main mon blouson, il faisait un peu frais ce matin à Paris, et je m’étais couvert d’un petit blouson en daim. J’avais rangé mon passeport dans la poche invisible de la doublure. Je pose mon sac, d’une main tremblante, je sors mon passeport, prends soin de l’ouvrir à la page où le consulat d’Égypte à Paris m’avait collé le visa et je le tends au policier.
Ce dernier consulte mon document, je vois sa large bouche s’étirer en un sourire et il dit dans un anglais avec un fort accent guttural :
–The other line, the other line, go, go !
Il me montre du doigt une autre cabine, dans celle-ci, il y a une policière qui est sur son téléphone portable, au-dessus d’elle un panneau écrit en arabe et en anglais indique « Flight Crew/ Diplomatic passports ».
J’entends un grand soupir derrière moi, je reprends mon passeport et mon sac, je lance un sourire gêné vers la file d’attente et je repasse devant tout le monde, le visage en feu. Mais j’ai l’impression que les gens sont à présent plus amusés qu’énervés. Je crois même percevoir des sourires indulgents. Je tends mon passeport à la jeune femme qui me calcule à peine.
Elle tapote rapidement sur son clavier d’ordinateur mes renseignements, me tamponne mon passeport et me le rend en me lançant un « welcome » peu convaincant avant de retourner sur son Instagram.
Une fois mon bagage récupéré, je sors de l’aéroport et hume pour la première fois l’air chaud et humide d’Alexandrie. Je pose ma valise, sors mon paquet de cigarettes et en allume une. Quel bonheur ! Fumer sa première cigarette après deux avions et plusieurs heures d’attente à l’aéroport d’Istanbul que j’ai dû traverser en courant d’un bout à l’autre pour ne pas rater ma correspondance.
Mais le soulagement est de courte durée. Plusieurs hommes, d’un seul mouvement, viennent vers moi, comme un essaim d’abeilles particulièrement féroce. « Taxi, Taxi », « tourists ! », « money, money, change, dollars, euros ! » tous parlent en même temps, je réponds : « no, not tourists i live here ! » non sans fierté. D’un seul coup, l’intérêt retombe et ils me laissent tranquille.
Je souris, regarde autour de moi et réalise enfin ! Je suis à Alexandrie, mon nouveau chez-moi pour les trois prochaines années !
Le ciel est bleu, de hauts palmiers dominent l’horizon, par ailleurs quasi désertique. Plus haut encore que les bâtiments, ces palmiers, je les observe fasciné. Des oiseaux vont et viennent entre les longues palmes.
Un homme me fait de grands signes de la main. Il est adossé à un grand SUV noir et austère. Je pousse mon chariot vers lui, pendant qu’il ouvre le coffre de la voiture. D’une seule main et d’un geste leste, il soulève mes deux valises puis mon sac et referme le coffre.
–Alors ? Ton voyage s’est bien passé ? Me demande-t-il.
Il me fait un petit sourire au coin. De près, il est impressionnant, me dis-je. Il doit faire pas loin de deux mètres, son torse et ses bras, pourtant parfaitement proportionnés, sont prépondérants. Dans son t-shirt et son jean noirs moulants, je peux deviner des muscles saillants de quelqu’un qui passe plusieurs heures par jours à la salle de sport. Son visage redevient vite impassible derrière ses lunettes noires de cycliste. Il me tend sa main large et se présente :
– David ! Je suis le chargé de sécurité du consulat à Alexandrie. Tu viens de faire deux erreurs, tu es directement venu à moi sans t’assurer de mon identité au-préalable, en plus tu m’as tendu la main sans brancher.
Je me présente en bégayant et il ajoute :
– Ne t’inquiète pas, tu vas vite t’y faire aux mesures de sécurité imposées par le ministère. C’est moi qui vais t’apprendre tout ce qu’il faut faire et ne pas faire…
Il m’invite à monter dans la voiture et on roule. David ne semble pas se soucier du code de la route. Il grille automatiquement les quelques feux présents à l’entrée de la ville et zigzag, accélère, klaxonne, d’une manière qui me paraît parfaitement aléatoire, mais derrière laquelle je devine une logique implacable.
David m’indique des noms de rue, me nomme des édifices et me parle de lieu à visiter à Alexandrie, mais je ne l’écoute que d’une oreille distraite, trop absorbé à observer le mouvement général dans la rue. La voiture s’arrête et laisse passer un tramway jaune qui semble tout droit sorti d’un vieux film en noir et blanc. D’ailleurs, ce n’est pas la seule chose qui donne cette impression, les façades des immeubles s’enchaînaient sans se ressembler, tant les architectes s’étaient montrés inventifs. Des immeubles néo-mauresque côtoyaient une architecture occidentale, parfois classiques, parfois art déco ou art-nouveau. L’amateur d’architecture que je suis est fasciné. Puis entre deux ruelles surpeuplées et surabondantes d’échoppes, la baie d’Alexandrie s’ouvre sous mes yeux. Au port, des petits bateaux de pêche flottent entre ciel et mer. Je suis du regard la digue, alors que la voiture borde le front de mer, au bout de la jetée, le fort qui vient remplacer le légendaire phare d’Alexandrie.
David et moi échangeons un regard, et il répond à mon grand sourire par un mouvement de tête. Là à mi-chemin entre la bibliothèque d’Alexandrie et la célèbre citadelle de Qaitbay édifiée sur l’île de Pharos, le consulat général de France. Un grand palais à l’architecture classique dont les locaux vont devenir mon lieu de travail pour les prochaines années, quoi de plus enthousiasmant pour le jeune diplomate en herbe que je suis.








