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Summary

Lenore a sauté du toit de l’Institut. Depuis, quelque chose rode dans Arcadia. Joshua cherche ce que Lenore lui a laissé. Mais plus il approche d’elle, plus la cité ressemble à une tombe qui aurait commencé à rêver.

Status
Ongoing
Chapters
2
Rating
n/a
Age Rating
16+

Le Loup, le Renard et le Lièvre.

L’Hôpital du Renoncement se dressait à la lisière du secteur Canaan. On y soignait moins qu’on n’y attendait la mort. À l’intérieur, une odeur de désinfectant, de draps trop longtemps portés, et ce silence particulier des lieux où les vivants n’osent pas faire de bruit.

Dans l’une de ces chambres, un homme se tenait debout, immobile.

La lumière d’un ciel pollué tombait à travers les vitres sales et blanchissait tout — le lit, les murs, le carrelage — sauf lui. Sa chevelure noire, épaisse, retombait en mèches lourdes sur son front. Ses yeux étaient rouges, mais d’un rouge éteint, sans éclat. Il pleurait sans bruit. Les larmes descendaient le long de ses joues et venaient mourir sur ses mains.

Ses mains qui serraient un cou.

Un cou élancé et délicat ; celui d’une jeune fille endormie.

Il portait son uniforme habituel : une chemise noire butonnée jusqu’au menton, un manteau anthracite léger. À son oreille gauche pendait une croix sertie d’une pierre rougeâtre, qui tremblait imperceptiblement au rythme de ses sanglots.

Le tic-tac de l’horloge murale comptait les secondes. Il raffermit son étreinte.

Sur le rebord de la fenêtre, un corbeau observait.

La poitrine de l’adolescente se soulevait encore, à peine. Sous la pression de ses doigts, un sourire semblait se dessiner sur le visage de la jeune fille — léger, fugace, comme une ultime moquerie.

Alors, dans un soupir rauque, l’homme relâcha son étreinte.

Il recula. Ses épaules s’affaissèrent.

— Lâche…, se murmura-t-il.

Une envie le prit, brutale — s’écraser le crâne contre le mur. Il la laissa venir, la regarda, puis s’arrêta là où elle commençait à lui faire peur.

Un quart d’heure s’écoula. Il resta debout, l’œil fixé à terre, le souffle erratique. Ses larmes, enfin, avaient séché.

Tout à coup, on frappa à la porte ; elle s’ouvrit.

Un homme de haute stature apparut sur le seuil. Sa chevelure d’argent retombait en mèches souples sur ses épaules. Il portait une tunique blanche ornée, dans le dos, d’ailes d’anges finement brodées — signe de son rang au sein de l’hôpital. Il souriait — ce sourire constant qui, chez certains, finit par ne plus rien vouloir dire. Mais ses yeux, eux, ne souriaient pas. Ils regardaient comme on vise. Cet homme était une énigme pour Joshua.

Il l’était aussi pour les Arcadiens. Né sous un nom qui ouvrait toutes les portes, il avait tourné le dos à son héritage, le cédant sans hésitation à sa sœur, comme on se défait d’un manteau trop lourd. Puis, contre toute attente, il s’était engagé dans des études de médecine. Un Hazard renonçant à la fortune et au prestige, troquant les salons pour les amphithéâtres ? L’idée avait d’abord amusé, puis intrigué, puis inquiété.

On l’avait suivi du regard, avec cette curiosité qu’inspire le spectacle d’une chute annoncée. Avant son arrivée, l’Hôpital du Renoncement n’ouvrait ses portes qu’aux plus riches ; à présent, tout le monde y est admis. Une seule condition : la citoyenneté. Là-dessus, il était inflexible. C’était la seule chose où il se montrait intolérant.

On disait de lui qu’il songeait davantage aux autres qu’à lui-même. En 920, sa fortune s’élevait à un million d’Arcs. Dix ans plus tard, il en avait dépensé la moitié pour la cité et ses miséreux. L’hôpital du secteur Groening manquait de tout ? Il y avait financé vingt lits et une pharmacie gratuite. Dans le secteur Golgotha, il avait instauré une caisse de secours pour les ouvriers infirmes — innovation qui semblait sortie de l’esprit exalté d’un Fraternales.

Au début, on le regarda avec méfiance :

— Voilà un Marchand qui s’ennuie !

Puis, devant sa persévérance, les murmures prirent un autre ton :

— Il cherche à se racheter une virginité…

Cela paraissait d’autant plus probable qu’il était un Hazard.

En l’an 925, la rumeur courut qu’il serait nommé Pneumatikos en reconnaissance de ses services.

— Enfin ! disaient certains. Tout cela avait donc un but !

Quelques jours plus tard, la nouvelle fut confirmée dans Les Échos. Mais, contre toute attente, le lendemain, le docteur refusa l’honneur.

Les mauvaises langues ne se laissèrent pas démonter :

— Cette famille ne produit que des fous. Au moins, celui-là ne fait de mal à personne !

Mais leurs paroles se dissipèrent dans le vent. À mesure que le temps passait, il finit par être respecté, puis admiré, puis aimé. Ses patients, en particulier, l’adoraient, car il semblait souffrir avec eux.

Depuis la dernière épidémie de Peste, des murmures émus couraient à son sujet. On racontait qu’on l’avait vu pleurer au chevet d’un ouvrier qu’il n’avait pu sauver.

Qu’importât que ce fût vrai ? Cela pouvait l’être.

Joshua avait fait la connaissance du docteur Hazard six mois plus tôt. Il le connaissait de réputation. Mais il fut surpris de le voir prendre lui-même en charge le cas de Lenore. Il y avait d’autres médecins. Et le directeur d’une telle institution n’avait pas à s’embarrasser d’une simple fille dans le coma.

Il y avait en Samaël Hazard une joie légère, presque naïve — celle des hommes que la vie n’a pas encore pris la peine d’instruire. Mais sous cette légèreté, un regard. Perçant, patient, le genre de regard qui ne se presse pas parce qu’il sait qu’il finira par voir ce qu’il cherche.

Durant les premiers mois, Joshua fit tout pour l’éviter. Sans succès. À chacune de ses visites, il finissait par le croiser dans un couloir, une salle d’attente, au pied du lit de Lenore — et se retrouvait entraîné dans une conversation qui semblait ne mener nulle part. Ces échanges l’épuisaient d’une manière qu’il ne s’expliquait pas. Ce n’était pas ce que disait Hazard. C’était ce qu’il semblait attendre. Joshua avait toujours l’impression de traverser une rivière de pierre en pierre, sans jamais être sûr de ne pas glisser.

— Joshua ! s’exclama le Docteur. Quelle agréable surprise ! Je n’ai pas été prévenu de ta visite, s’écria-t-il en franchissant le seuil.

Joshua répondit d’une voix qu’il voulut rendre indifférente, mais où perçait un frémissement :

— Le plaisir est partagé, docteur Hazard. Toquez-vous toujours avant d’entrer dans une tombe ?

Le médecin sourit.

— Dans une chambre, Joshua. La nuance a son importance. Même endormie, l’intimité d’une jeune demoiselle demeure une valeur inestimable.

Il porta un regard vers la patiente, puis ajouta d’un ton plus léger :

— De surcroît, qui sait ce que l’on pourrait interrompre, n’est-ce pas ?

En prononçant ces mots, son regard tomba sur le cou de la jeune fille. On y distinguait, à la lueur froide du néon, l’empreinte rougeâtre de doigts.

Un silence s’installa.

Le docteur, sans un mot, s’approcha du lit et entreprit d’ausculter la patiente. Joshua, après un instant d’hésitation, rompit le silence brusquement :

— Que pourriez-vous bien interrompre ?! Voilà six mois qu’elle végète. La question de son intimité, je crois, ne se pose plus.

— Voyons, ne la traite pas comme si elle avait déjà quitté ce monde, rétorqua le docteur en cherchant son pouls. Elle respire. Et malgré son inertie, elle est devenue la curiosité de tout cet étage. Une véritable idole !

Un souffle lui échappa.

— Dire que certains se démènent pour se rendre aimables, tandis que d’autres n’ont qu’à exister pour l’être.

Joshua laissa échapper un rire bref à son tour.

— Évidemment. N’est-il pas plus aisé de se faire aimer ainsi ? Elle est une page blanche — chacun y projette ses fantasmes.

Il marqua une pause.

— Essayez donc, docteur. Votre popularité ne s’en porterait que mieux.

Le médecin ne répondit pas tout de suite. Il regardait la fille dans le lit.

— Elle a le visage de ceux qui inspirent les poètes.

— Les poètes ont toujours eu le goût des cadavres.

— Quel genre de jeune fille est-elle ?

— Était.

Le mot sortit trop vite.

Joshua le regretta aussitôt, non par pitié pour Lenore, mais parce qu’il avait laissé voir quelque chose.

Un temps.

— Et qu’importe. Elle ne se réveillera pas. Votre intérêt pour un cadavre me surprend.

Le docteur inclina légèrement la tête.

— Je ne sais si cela te cause du chagrin ou te soulage.

— Ni l’un, ni l’autre.

Un temps.

— Tu es le seul à venir à son chevet, dit Hazard.

Il n’ajouta rien. Il n’insista pas davantage. D’un geste lent, il passa sa main derrière la tête de la patiente, ses doigts cherchant une irrégularité sur le crâne pâle et immobile. Sa voix changea — plus grave, plus méthodique :

— Pendant la phase de remodelage, l’os est d’abord dégradé, puis reconstruit pour retrouver son état initial. Ce processus prend plusieurs mois. Quant à sa fracture, elle s’est complètement résorbée. Nous avons évité une fuite de liquide céphalorachidien, ce qui était crucial pour prévenir l’entrée de bactéries et une éventuelle méni…

— Merci pour ce cours de médecine. Vous ne faites qu’apporter de l’eau à mon moulin.

Le docteur ne se laissa pas démonter.

— Seulement si ce moulin se prénomme Espoir. Une telle chute aurait été fatale pour quiconque. Elle a survécu.

Il marqua une pause.

— C’est un miracle.

Joshua le fixa d’un air sombre.

— Miracle ? répéta-t-il, comme s’il goûtait le mot pour la première fois.

— Pardon, l’ai-je mal prononcé ? interrogea le docteur en poursuivant son examen avec une nonchalance étudiée. Malheureusement, nous n’avons plus de mot pour exprimer cette magnifique notion dans notre cité.

Il y avait, dans la façon dont il prononça ce dernier mot, une ironie à peine perceptible. Joshua la saisit.

— Non, vous l’avez parfaitement prononcé… Docteur, savez-vous seulement ce qu’il signifie ?

Hazard redressa la tête. Son regard, un instant, devint grave.

— Oui. Je suis convaincu que cette vie a un lendemain.

Il se tut. Puis sa voix n’eut plus rien de léger :

— Sainte Sophia a proclamé, en descendant de la Colline : « Il est mort. » Elle nous a offert la liberté — une liberté totale, radicale. Nous avons regardé le gouffre et nous avons osé sourire. Nous nous sommes proclamés affranchis. Nous avons purgé la langue, nettoyé l’Histoire, arraché jusqu’aux racines de Sa mémoire.

Il se tut.

— Mais son Ombre, vois-tu… elle ne cesse de grandir. Je la vois sur chacun des murs de cette cité. Et ce n’est pas Lui qui revient. C’est ce que nous avons mis à Sa place.

Il marqua une pause, les yeux sur Lenore.

— « Vanité des vanités », dit-il à voix basse. « Tout est vanité. » Celui qui a dit cela avait bâti des palais, planté des vignes, amassé de l’argent et de l’or. Il s’était accordé tout ce que son cœur désirait. Et au bout de tout cela, il avait regardé ses mains et n’y avait trouvé que du vent.

Le mot resta entre eux, dans l’air immobile de la chambre.

Joshua croisa les bras. Ses yeux ne quittaient pas le lit.

— Ce ne sont que des vestiges. Des fantômes…, il se reprit, des hallucinations errant dans les ruines d’un monde révolu.

Ses mains se desserrèrent légèrement.

— Regarder le gouffre et sourire, dites-vous ? Mais qu’avez-vous vu en retour ? Le gouffre vous a-t-il souri ?

Hazard ne répondit pas.

— Si son Ombre grandit, est-ce parce qu’il reste des croyants ? Ou parce que, dans le fond, même vous commencez à douter ?

Hazard tourna la tête vers lui. Lentement.

Puis, d’un ton tranchant :

— Je pourrais vous dénoncer à l’Inquisition. Certains ont été crucifiés pour infiniment moins que ça.

Le docteur se tourna vers Joshua. Il l’observa un instant. Puis il éclata de rire.

Un rire clair, joyeux, insolent.

Puis Hazard se pencha légèrement vers lui, un sourire malicieux aux lèvres, et cligna de l’œil.

— Nous devrions nous arrêter là, vois-tu, murmura-t-il en désignant le lit d’un mouvement de tête à peine perceptible. Des oreilles discrètes…

Joshua suivit son regard.

Lenore respirait, immobile, les paupières closes.

Il ne sut pas si Hazard plaisantait.

Joshua redressa le menton, retrouvant cette froideur qui semblait sculptée en lui.

— C’est donc cela, le privilège des puissants ? Briser les règles, puis laisser aux autres le devoir d’y croire ?

Il se tut le premier.

Hazard inclina légèrement la tête.

— Une cité se corrompt lorsqu’elle renonce à l’égalité. Elle se corrompt aussi lorsque le Troupeau exige d’être le berger. Ces deux maladies ne réclament pas les mêmes remèdes.

Il sourit encore, mais son regard s’était refroidi.

— Si demain je menaçais vraiment l’ordre de la cité, je serais exécuté comme les autres. Ma magnifique sœur, je crois, aurait la délicatesse de s’en assurer elle-même. Les crucifixions augmentent, dit-on ; ne nous en veuillez pas trop. La cité est malade. Faute de connaître l’agent pathogène, elle cautérise au hasard.

Son regard glissa vers Lenore.

— Et certains maux, hélas, ne viennent pas du dehors.

Les aiguilles de l’horloge marquèrent midi. La tour Neuro fit résonner l’Angélus. Sa cloche métallique répandit sur la cité son onde grave, lente, inexorable.

Le docteur laissa glisser un regard vers Joshua, puis, avec un sourire où perçait une ironie presque machiavélique :

— N’est-ce pas l’heure où tu dois rejoindre l’Institut ? Qu’attends-tu ?

Joshua serra les dents.

Il savait ce que le docteur attendait. Et il savait ce que lui-même attendait pour partir.

L’autre le fixait, savourant l’instant. Il laissa passer quelques secondes, puis prononça enfin les mots :

— Tu peux partir l’esprit tranquille. Elle se porte bien.

Alors seulement, les épaules de Joshua se relâchèrent. Il détourna le regard et déclara d’un ton faussement détaché :

— Avant que je n’oublie : toutes mes félicitations à votre sœur. Il paraît que les familles anciennes savent toujours placer leurs vertus au bon endroit.

Le docteur inclina la tête.

— Merci. Je sais que ces mots doivent te coûter. Je crains que ses nouvelles responsabilités ne nous éloignent encore davantage… Mais Arcadia a besoin d’elle plus que jamais.

Joshua acquiesça sans répondre et se dirigea vers la porte.

— Une dernière chose ! Sens-tu encore cette odeur dans l’hôpital ? Celle dont tu m’as parlé l’autre fois.

Joshua s’immobilisa. Sa réponse fusa sans hésitation :

— Je vous rassure, elle a complètement disparu. Probablement une remontée des égouts.

Il mentait.

L’odeur était toujours là. Partout. Une exhalaison fétide, poisseuse, comme si l’hôpital tout entier se décomposait de l’intérieur. Elle rampait dans les couloirs, s’accrochait aux vêtements.

Pourtant, personne d’autre ne semblait la percevoir.

Le docteur resta silencieux un instant. Puis, d’un ton grave :

— Oui, je vois. Notre sous-sol mène directement au métro. Cela pourrait expliquer certaines odeurs.

Un sourire indéfinissable effleura ses lèvres.

— Je ne vais pas te retenir davantage. À demain, Joshua.

Joshua hésita.

— Oui, peut-être.

La porte se referma derrière l

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1. Le Loup, le Renard et le Lièvre.
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