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Bleeding Heart

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Summary

Une seule âme, un seul coeur, une seule vie Émilia Stark a enfin réussi à obtenir ce qu'elle voulait au plus profond d'elle : William Portman. Mais après quelques années de bonheur, voilà que Will s'éloigne soudainement d'elle, sans aucune explication. Pourquoi ce changement d'attitude ? Au détour des interrogations d' Emilia, pénétrez dans ses souvenirs. Celui d'un premier amour, inconditionnel et unique, qui vous plonge brusquement dans le monde des adultes.

Genre
Drama
Author
Ophélie
Status
Complete
Chapters
19
Rating
n/a
Age Rating
16+

Le début du changement

Emilia

19 décembre 2015, 19 h 42

L’hiver n’a pas encore pointé le bout de son nez, mais il semble prêt aujourd’hui à s’installer définitivement. Au vu des douces températures des dernières semaines, personne n’était paré à subir une attaque aussi rapide du froid. Je cache les mains dans mon pull en laine et tente de protéger une partie de mon cou en rentrant la tête dans le col, anticipant la froideur de la nuit, mais, malgré la fine neige qui tombe du ciel, l’air glacé ne m’agresse pas. Ni le vent qui s’engouffre dans les arbres. Je ne ressens rien à l’exception d’une solitude inexplicable et une profonde fatigue, comme si toute mon énergie vitale avait été aspirée.

À mes côtés, Will a le visage baissé sur ses poings serrés. La fermeture éclair de sa veste en cuir est grande ouverte, pourtant il ne s’en préoccupe pas. Le monde extérieur ne semble avoir aucune emprise sur lui. Je ne l’ai jamais vu aussi déconnecté.

J’avance ma main dans sa direction pour saisir la sienne et, par ce point d’ancrage, le sortir de sa torpeur. Pour que ses doigts viennent entrelacer les miens et que ce geste comble aussi le manque qui court dans mes veines.

Seulement, il ne m’en laisse pas le temps et s’éloigne rapidement, sans m’attendre, me distançant entre les voitures garées sur le parking.

— Will, crié-je dans le vent, n’obtenant aucune réaction.

Il continue de marcher sans se retourner, m’ignorant royalement. Sans perdre plus de temps, je me lance à sa poursuite, ne comprenant pas l’attitude de mon petit ami. Je n’ai pourtant rien à me reprocher. Enfin, il me semble. Étrangement, mon cerveau fonctionne au ralenti et ma mémoire ressemble à du gruyère. J’ai du mal à me concentrer et à mettre des images sur les évènements de la journée.

— S’il te plaît, attends-moi, le supplié-je, une nouvelle fois.

Cette fois-ci, ma demande atteint son but. Will cesse de me fuir et reste debout, immobile, au milieu des quelques voitures stationnées avant de se laisser aller contre l’une d’entre elles.

Je lâche un soupir de soulagement et me presse de le rejoindre, saisissant cette chance d’obtenir une explication avant qu’il ne change d’avis.

Appuyé contre la portière d’un véhicule vert, son corps est secoué de soubresauts alors que les traits de son visage n’expriment que de la douleur. La lueur dans ses yeux s’est éteinte, comme une flamme qui manque d’air et qui étouffe.

Qu’est-ce qui peut le mettre dans cet état ?

— Pourquoi es-tu si triste ? chuchoté-je, en traçant le contour de ses lèvres du bout des doigts.

Ma main frôle sa bouche et remonte doucement le long de sa cicatrice, vestige d’une mauvaise chute datant de quelques mois, puis dérive vers sa nuque pour venir se perdre dans la masse soyeuse formée par ses cheveux noirs.

Il n’a aucune réaction. Aucun sourire ne vient ourler ses lèvres. Aucun baiser ne se pose dans la paume de ma main. Aucun « je t’aime » n’est murmuré à mon oreille.

Il continue de me fixer, sans un mot, sans bouger, sans que sa respiration s’accélère sous mes caresses.

— Parle-moi, murmuré-je, blessée par son attitude.

Rien. Ma supplique reste sans réponse. Mes paroles ne le touchent pas. Ses yeux remplis de tristesse ne font que me transpercer une nouvelle fois, me coupant le souffle, avant qu’il essuie d’un geste rageur les larmes qui perlent sur ses cils. Sans me prêter attention, il se détourne et continue son chemin, reprenant de la distance.

Je le laisse partir, le cœur brisé, ma main retombant le long de mon corps. Abandonnée. Comme moi. Pour la première fois depuis bien longtemps, Will refuse de discuter.

Est-ce la fin ?

Cherche-t-il le courage de m’avouer qu’il ne m’aime plus ou redevient-il simplement celui qu’il a été ? Celui qu’il n’a peut-être, au fond, jamais cessé d’être. Une ancienne peur remonte à la surface. J’ai toujours craint que ça arrive un jour. Que le Will de ces deux dernières années n’ait, finalement, été qu’une façade.

Je lève la tête vers le ciel, observant un instant la luminosité de la lune à travers le tourbillon des flocons qui s’accélère. Une journée d’août, quelques années plus tôt, me revient en mémoire. Le début du changement.

20 août 2012

Debout dans l’embrasure de la porte d’entrée, un sourire timide sur le visage, j’observe Johanne courir dans tous les sens. Sa robe rose pâle virevolte autour d’elle alors qu’elle nettoie et range chaque centimètre carré du salon. Quelques mèches se sont détachées de son chignon désordonné et tombent devant ses yeux sans avoir l’air de la gêner. D’après Sarah, sa mère a toujours été une maniaque de la propreté et ne peut s’empêcher de faire le ménage chaque jour de l’année, à l’exception de Noël et de son anniversaire où elle a déjà tellement de choses à faire qu’elle s’octroie une pause. C’est un sujet de discussion qui oppose régulièrement mère et fille, dans la bonne humeur.

Je me racle la gorge pour signifier ma présence. Aussitôt, Johanne interrompt son geste et se tourne dans ma direction, les yeux pétillants de joie. Elle ressemble comme deux gouttes d’eau à sa fille. Les mêmes yeux verts, les mêmes lèvres fines, les mêmes pommettes hautes. Seule la couleur de cheveux diffère de manière notable. Là où ceux de Johanne sont d’un châtain naturel, ceux de ma meilleure amie sont, depuis le début de l’été, toujours d’une couleur artificielle. J’ai eu le droit à des photos d’elle en blonde et en roux clair.

Pour Sarah, c’est une manière de faire un pied de nez à la direction du pensionnat pour notre dernière année. Le règlement nous interdit de porter des bijoux, de se maquiller…, mais rien n’a été inscrit à propos des cheveux colorés, simplement parce qu’en règle générale, ce n’est pas autorisé les parents des élèves qui appartiennent presque tous à des familles très aisées. Sarah a décidé de se faufiler dans cette brèche.

Malgré ses dires, je reste persuadée qu’il y a une raison plus profonde à ce changement, que c’est une manière de se différencier de sa mère et de mettre en avant sa propre personnalité.

Dans un sens, je comprends qu’elle ait envie de ne plus être comparée sans cesse à Johanne, même si celle-ci est une perle. Ce doit être fatigant d’avoir l’impression de ne pas être une personne à part entière. Je n’ai pas ce genre de problème.

Je n’ai aucun trait en commun avec ma mère, que ce soit physiquement ou mentalement. Petite, ça m’a sûrement rendue triste d’entendre des réflexions du style « C’est ta fille ? Elle ne te ressemble pas du tout pourtant ». Aujourd’hui, ce genre de remarques me fait plutôt plaisir.

— Emilia, quel plaisir de te voir ! s’exclame Johanne en venant me prendre dans ses bras.

Elle me déleste de ma valise, d’un geste expert réalisé à de nombreuses reprises, et la pose au pied des manteaux accrochés au mur de l’entrée.

— Merci de m’accueillir. Je suis désolée de débarquer comme ça, au dernier moment.

— Ma porte est toujours ouverte pour toi, ma chérie, voyons. Cesse de t’excuser à chaque fois.

Un petit rire s’échappe de ma bouche. Effectivement, sa porte est toujours ouverte, au sens propre comme au figuré. Johanne n’aime pas vivre enfermée dans une maison. Elle a grandi dans différents parcs de mobil-home à travers les États-Unis jusqu’à sa rencontre avec Kevin lorsqu’elle avait 17 ans. Quatre ans plus tard, ils se sont installés ici pour l’arrivée de Josh, et Johanne y est restée, même après le décès de son mari. Ses années de vagabondage lui ont, cependant, laissé un besoin d’air et d’espace qu’elle maîtrise en essayant d’être le moins cloîtrée possible.

Une tornade déboule de l’escalier et me saute dessus avant de pouvoir faire un pas. Je me rattrape de justesse à la commode en bois, évitant de finir au sol, les quatre fers en l’air, sous le poids de ma meilleure amie. Je la repousse légèrement et observe, amusée, ses longs cheveux rouge vif. Cette fois-ci, elle a fait fort.

— J’aurais dû savoir que tu étais sérieuse dans ton dernier message.

— Toujours, tu me connais, réplique-t-elle d’un clin d’œil appuyé.

Elle s’empare de mon bras et commence à me tirer à sa suite.

— Allez, viens. Je vais te faire une visite guidée de la maison, s’enthousiasme-t-elle, heureuse de m’avoir près d’elle.

— Sarah, laisse donc Emilia souffler un peu après son long voyage, la réprimande gentiment sa mère.

— Et puis, ce n’est pas comme si les murs avaient changé de place depuis l’été dernier.

Pas lui !

Cette voix, je ne l’ai pas entendue depuis presque un an, depuis mon dernier séjour ici, et pourtant, je n’ai aucun mal à la reconnaître. Sarah m’avait toutefois juré qu’il ne serait pas là.

Avec un temps de retard, je détourne les yeux et les pose sur William qui descend tranquillement les marches, les mains dans les poches de son jean. Ses cheveux ont encore poussé et frôlent désormais ses épaules à chacun de ses mouvements. À part ça, il n’a pas changé. Toujours le même regard couleur chocolat avec une teinte douce quand il se pose sur sa sœur. Qui se transforme en marron glacé quand il me fixe, avec cette absence de sourire.

Je le salue d’un vague signe de la main auquel il répond d’un hochement de tête distant, avant de se laisser tomber sur le canapé, attrapant la télécommande au passage.

J’ai l’habitude. Will ne m’adresse la parole qu’en cas d’extrême nécessité et me dire « bonjour » n’en est pas un, a priori. C’est comme ça depuis notre première rencontre dans les couloirs du pensionnat. Je n’étais, pour lui, qu’une gamine comme les autres entrant en 9th grade[1]. Ce qui ne s’est pas arrangé quand il a su que j’avais sauté une classe et que je n’avais que 13 ans. Je n’étais qu’une amie de sa sœur qu’on lui a collée dans les pattes.

Et c’est ce que je suis encore à ses yeux.

J’ai compris depuis longtemps qu’il ne me verra jamais autrement, même si l’espoir qu’un jour cela change est toujours là. Parce que, de mon côté, sa présence suffit à faire battre mon cœur plus vite.

Sarah lui tire la langue et réajuste ses lunettes rouges sur le bout de son nez.

— Occupe-toi de tes affaires !

— Ce qui te concerne me concerne, petite sœur, lui lance-t-il par-dessus son épaule avec un sourire idiot sur le visage.

— Stop, vous deux. Sarah, va donc mettre les affaires d’Emilia dans la chambre de ton frère, lui ordonne Johanne, mettant ainsi fin à cet échange puéril et habituel.

Le ton de sa mère est sans appel. Mon amie obéit de bonne grâce et attrape ma valise avant de monter à l’étage sans perdre un instant.

Je reste figée à l’entente de la fin de sa phrase. « La chambre de ton frère ». Comme si nous étions en couple. Comme si nous allions dormir ensemble. Aussitôt, mon imagination se met en route pour m’offrir une vision de mon réveil dans les bras de mon fantasme.

— Quant à toi, Will, viens avec moi dans la cuisine, j’ai besoin de bras supplémentaires.

Je secoue la tête en me traitant d’idiote. Il ne serait jamais venu à l’esprit de Johanne de me faire partager la chambre de Will. Elle devait parler de celle de Josh.

— À vos ordres, chef, réplique-t-il avec un salut militaire avant de se lever.

Je le regarde s’exécuter sans rechigner, abandonnant son programme, alors que Sarah redescend déjà en quatrième vitesse. Elle me saisit par le coude et me tire jusqu’à la salle à manger. Ensemble, nous prenons place autour de la table ronde en verre sur laquelle la vaisselle a déjà été déposée. Ils n’attendaient que mon arrivée pour manger, apparemment.

Johanne et Will ne tardent pas à nous rejoindre, déposant plusieurs plateaux, et s’installent avec nous. Comme à chacune de mes visites, je me retrouve à côté de ce dernier. La situation pourrait être plaisante, dans d’autres circonstances, dans une autre dimension. Une de celles où mes sentiments pour lui seraient partagés. Dans un endroit où, tout en déjeunant, sa main viendrait saisir la mienne sous la table et où nous partagerions autre chose que des silences indifférents.

Ce n’est pas le cas, et du coup, je me sens toujours mal à l’aise. Ma gorge s’assèche rapidement en pensant à ce secret qui me hante depuis des années et qui menace à chaque fois de franchir la barrière de mes lèvres, tellement il devient lourd à porter.

Je tente de me concentrer sur la discussion entre Sarah et Johanne pour ne pas laisser mon esprit se perdre en divagation inutile. Mais, après plusieurs minutes, je finis par décrocher quand le sujet dérive vers une tante éloignée que je n’ai jamais vue.

J’avale plusieurs bouchées de purée, les unes après les autres. Vite. Trop vite. Manquant de m’étouffer, je tends le bras par-dessus la table pour attraper la bouteille sans pouvoir l’atteindre alors qu’une violente quinte de toux m’irrite la gorge. Sans le moindre commentaire, Will pose ses doigts dessus et me sert un verre, les yeux moqueurs qui me disent un « Alors, on ne sait plus manger ? ». Regard qui ne passe pas inaperçu à sa sœur qui lui donne un coup de pied sous la table alors que mon verre se vide cul sec. L’eau me soulage immédiatement alors que Will se dispute gentiment avec Sarah. Je n’ai pas le temps d’ouvrir la bouche pour les interrompre et le remercier que la porte d’entrée claque, permettant le passage de Josh, l’aîné de la famille, qui a fêté ses vingt-quatre ans, début janvier, en même temps que Will ses vingt ans.

— Vous auriez pu m’attendre, tout de même, se plaint-il faussement en se posant sur une chaise à côté de sa sœur sans même un « bonjour ».

— Le jour où tu seras à l’heure, tu mangeras en même temps que tout le monde, rétorque sa mère.

— Les meilleurs se font toujours désirer. C’est une règle d’or, fanfaronne Josh en attrapant une cuisse de poulet dans le plat.

— Vaut mieux être sourd que d’entendre une connerie pareille, ricane Sarah, en levant les yeux au ciel.

Tandis que Josh et elle se chamaillent pour des broutilles, arbitrés par Johanne, mon corps adopte une posture de défense, bras croisés autour de ma taille et regard visé sur mon assiette. La nourriture me semble fade, d’un seul coup, et ce même si mon estomac crie famine. Parfois, j’arrive à passer outre et à me comporter normalement. Parfois, comme aujourd’hui, le fait d’être une étrangère dans cette famille unie…

— Qu’est-ce qui ne va pas, Mia ?

Je tourne mon visage vers Will, étonnée. Il n’a jamais utilisé ce diminutif. Il se sert déjà à peine de mon prénom. Pourquoi comme ça, aujourd’hui, se décide-t-il à prendre en compte le surnom donné par sa sœur ?

— Je... rien de très important, marmonné-je, encore sous le choc.

— Pourtant, tu as l’air triste, tout d’un coup.

— En quoi ça te regarde ? rétorqué-je, sur la défensive.

Je ne peux m’en empêcher, même si je le regrette aussitôt, me mordant l’intérieur des joues. Pour une fois qu’il se comporte comme un être humain doué d’émotions, il faut que ma bouche prenne de l’avance sur mon cerveau.

— En rien, se contente-t-il de répondre avec un haussement d’épaules, j’essayais simplement d’être gentil.

Le « pour une fois » reste silencieux, mais je l’entends presque autant que s’il l’avait dit. Tout comme le « et ce sera la dernière » qui m’enfonce encore plus.

Il abandonne son assiette à peine entamée et quitte la table, jetant sa serviette au passage sur la table avant de sortir dans le jardin. Je lance un coup d’œil à mon morceau de poulet avant de revenir sur la porte-fenêtre. Mon regard se pose sur les autres, mais Johanne, Sarah et Josh sont toujours occupés à batailler. Je lâche un soupir, hésite quelques secondes puis finis par me lever pour le rejoindre.

— Excuse-moi, commencé-je en m’installant à ses côtés sur la balancelle. Je n’aurais pas dû réagir de cette manière. J’ai été surprise, c’est tout. Je n’ai pas l’habitude que tu te préoccupes de mon état.

Il reste muet, se fichant de mes excuses ou ne sachant que dire. J’ai raison, il le sait. Il ne peut pas me contredire sur ce point. Nos rapports n’ont jamais dépassé le stade des politesses obligatoires.

— J’aime venir ici, admets-je en souriant timidement, les yeux fixés sur l’étendue d’herbe. Il n’y a pas de piscine, pas de jacuzzi ni de terrain de tennis, mais j’adore cette maison. Partager la chambre de Sarah et rire avec elle devant la collection de comédies romantiques de ta mère. Céder à Josh et jouer avec lui à Mario Kart, le battant chaque fois à plate couture. Et surtout, n’être quasiment jamais seule.

De la pointe des pieds, j’apporte une impulsion à la balancelle sans lui demander son avis, donnant l’impression qu’elle bouge sous l’impact du vent.

— Seulement, à certains moments, ça me donne un goût amer, continué-je, après une longue pause. Vous voir interagir tous ensemble me rappelle sans cesse ce que je n’ai pas. Ma mère m’oblige à passer quelques semaines par an avec elle uniquement pour faire bonne figure.

Le soleil à cet instant se cache derrière un amoncellement de nuages me donnant soudainement froid. Mes mains agrippent les pans de mon gilet et mes doigts remontent la fermeture éclair avec un empressement maladroit. Will ne prononce toujours pas un mot. Sans le bruit de sa respiration, j’aurais l’impression d’être seule et de parler dans le vide. Quoique, malgré sa présence, c’est tout de même un peu mon ressenti. Ce n’est pas grave. Pour une fois qu’il est avec moi sans y être obligé, je peux faire semblant de croire qu’il m’écoute réellement.

— Cette année, elle m’a présenté mon nouveau beau-père, Mr numéro 13. Peut-être que cela lui portera chance, qui sait. Même si, à mon avis, il n’en a qu’après son argent, comme tous les autres avant lui.

Je repousse une mèche de mes cheveux châtains derrière mon oreille. Elle n’y reste pas et revient chatouiller mon visage aussitôt.

— J’aurais juste aimé faire réellement partie de votre famille, lui confié-je, mélancolique.

— Tu es comme une sœur pour Sarah, finit-il par dire d’un ton réconfortant.

— Et pour toi ? chuchoté-je, sans pouvoir retenir mes mots.

La tête de Sarah apparaît dans mon champ de vision, coupant court à toutes réponses. Son regard passe de l’un à l’autre, sourcils froncés. Je n’ai pas besoin d’entendre sa question. Je la lis sur son visage. « Qu’est-ce que vous faites là tous les deux ? ». Je lui réponds de la même manière un « Plus tard ». Elle acquiesce d’un mouvement presque imperceptible avant de revenir au sujet de sa venue.

— Mia, ma mère accepte de nous conduire au centre commercial pour les achats de la rentrée. Et on pourra même s’arrêter au Starbucks pour boire ce fameux cappucino glacé que tu aimes tant.

Je me lève sans un mot, heureuse de passer un moment avec elle, tout en priant pour que Will n’ait pas saisi ma dernière question. Pour que mon murmure se soit perdu dans le vent.

Tandis que Sarah me tire vers l’intérieur de la maison, Josh rejoint son frère, grignotant une nouvelle cuisse de poulet et s’installe à ma place en lui lançant un :

— Depuis quand tu es si proche de Mia, toi ?

Lui et Sarah ne sont pas frère et sœur pour rien.

19 décembre 2015, 20 h 12

C’est étrange de repenser à ce jour où les choses ont commencé à changer entre nous, même si ce n’était que le premier pas et qu’il est resté invisible, recouvert par une couche de déni, comme les traces de mes pieds dans la neige actuellement.

Il y a quelques mois, j’ai surpris Will en train d’en reparler avec Josh. Est-ce pour ça que ce souvenir vient me hanter aujourd’hui ? Est-ce à cause des mots qu’il lui a dits ce jour-là ?

Il lui a raconté cette conversation, qui avait été presque à sens unique, et surtout ma dernière question. Il l’avait entendue, mais il n’avait pas voulu me répondre.

Car à ce moment-là, je ne représentais rien pour lui. Ou, en tout cas, pas grand-chose. Si j’avais dû disparaître de son paysage, sa vie aurait continué comme avant. Et ce, sans qu’il en éprouve le moindre remords, la moindre tristesse.


[1] Équivalent à notre 3e. Aux États-Unis, Middle School qui correspond au collège en France réunit les 6 th grade, 7 th grade et 8 th grade. High School qui correspond au lycée en France réunit les 9 th grade, 10 th grade, 11 th grade et 12 th grade.


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