Chapitre 1
Je vais vomir, pensa Alice en ralentissant alors qu’elle négociait un virage si serré qu’elle crut un instant que la 3008 ne passerait jamais. Face à la ligne droite qui se dévoila soudainement, elle s’autorisa à relâcher le soupir qu’elle retenait depuis qu’elle était montée dans cette voiture.
La route qui jusque-là serpentait dans une forêt de chênes secs déboucha sur une vaste étendue de collines. Au loin, les toits de tuiles en terre cuite des bâtisses du village se dessinaient à mesure qu’elle se rapprochait. Le décor de carte postale qui s’étalait à perte de vue donnait presque l’impression d’être hors du temps. En plissant les yeux, elle pouvait deviner sa destination se profiler derrière un champ d’oliviers pour certains centenaires.
Le soleil faisait danser les lignes de ce paysage dans un flou de chaleur intenable. Malgré le climatiseur qui fonctionnait à plein régime, un filet de sueur perlait sur sa nuque. La vitre du côté conducteur était légèrement entrouverte. Un centimètre, peut-être même moins. Juste assez pour lui laisser respirer l’odeur de la terre sèche qui se soulevait à chacun des virages. Et Dieu qu’ils étaient nombreux.
Si Julien lui avait promis un trajet rapide, la réalité l’avait bien vite rattrapée. Depuis près de deux heures, elle se cramponnait si furieusement au volant de la voiture de location que ses jointures blanchissaient.
Un coup de Klaxon déchira brusquement le silence lui arrachant un sursaut. Les mains légèrement tremblantes, elle se déporta suffisamment pour que la voiture puisse la dépasser. L’impatient ne se fit pas prier. Bientôt, une série de crachotements furieux et plaintifs se fit entendre alors qu’il déboitait. Le pick-up souillé de boue la doubla et fila en pétaradant.
Alice retint un juron d’indignation. Elle n’eut même pas l’occasion d’apercevoir le conducteur derrière le volant. Comment pouvait-il conduire si vite alors qu’elle peinait à passer la quatrième ?
Elle le savait. Elle aurait dû patienter et partir en même temps que Julien, son compagnon. Pars la première. Prends du temps pour toi ! Elle pouvait presque le revoir venir l’enlacer par derrière en lui répétant qu’elle avait tout intérêt à l’attendre les pieds en éventail près de la piscine plutôt que chez eux. Sur l’instant, elle s’était dit que c’était une idée parfaite. Maintenant qu’elle conduisait cette trop grosse voiture sur cette trop petite route, elle regrettait qu’il ne soit pas là.
Soit. Tant qu’à être seule, autant en profiter. Elle alluma son portable et lança une playlist dont elle savait pertinemment qu’il aurait eu en horreur. Un large sourire aux lèvres, Alice enfila ses lunettes de soleil et rapporta son attention sur la route. Elle était presque sûre de reconnaître cette petite bergerie. Elle fronça le nez en tâchant de fouiller parmi les descriptions de Julien dans sa mémoire. Le sens de l’orientation n’avait jamais été son point fort et seul un coup d'œil sur le GPS confirma ses intuitions. Elle était presque arrivée.
La route se fit plus chaotique alors qu’elle se rapprochait de l’entrée. Le logiciel de navigation de la voiture ne savait pas la repérer non plus. Julien lui avait martelé le trajet des centaines de fois. Après l’olivier tordu, il faudra prendre à droite. Tu ne peux pas le louper. Mais des oliviers, il n’y avait que ça. Alice ralentit et dévisagea les arbres avec attention. Et soudain, elle le vit. Il avait eu raison. Elle ne pouvait pas le louper. À la fois majestueux et presque inquiétant, un olivier dont le diamètre devait bien excéder les trois mètres se dressa sur le bas-côté. Son tronc semblait creux - tellement creux qu’elle aurait pu s’y glisser - et son écorce tirait sur le noir. Quelque chose la dérangeait sans pour autant qu’elle puisse mettre le doigt dessus. Il a l’air malade, se dit Alice en actionnant son clignotant avant de tourner.
Le SUV souleva un nuage de poussières en s’engageant dans le chemin de terre. La voiture roula au moins deux minutes supplémentaires avant d’atteindre le portail. Il était resté grand ouvert. Après tout, elle doutait que grand monde passe par-là.
Alice coupa enfin le contact et se laissa aller en arrière dans le siège en fermant les yeux pour mieux apprécier le calme. La bâtisse, avec sa teinte ocre et ses murs de pierres brutes, se fondait parfaitement dans le paysage.
La jeune femme sortit de la voiture. Elle étira longuement ses muscles endoloris en laissant son regard errer paresseusement sur le jardin qui s’étendait devant elle. Le soleil caressait sa peau avec une douceur réconfortante et un léger vent portait les effluves d’un maquis s’étendant à perte de vue. Si elle s'attendait à un lieu oppressant de silence, elle fut heureuse de constater que des oiseaux pépiaient sans cesse. Le vent murmurait à l’oreille des oliviers en faisant bruisser leurs feuilles. Et un chien aboya. Elle n’était pas si seule après tout.
Récemment rénovée, la maison mêlait modernité et tradition avec justesse. Des oliviers, encore, qui se dressaient çà et là et une amphore d’argile à moitié enterrée dans le sol dressaient un tableau qu’elle aurait facilement imaginé dans un musée antique. Alice avait vu une photo de Julien, petit garçon, caché dans ce vase et le souvenir lui arracha un sourire.
Formé en L, le corps de la maison encadrait une piscine d’un bleu limpide. Lisse comme un miroir, la surface de l’eau avait quelque chose d’envoûtant sous la chaleur écrasante. Alice s’approcha doucement et s’accroupit pour y plonger le bout de ses doigts. L’eau fraîche lui tira un soupir d’aise. Elle hésita un instant tant l’envie de plonger pour se rafraîchir lui paraissait tentante puis décida qu’il était temps de s’y mettre. Elle aurait tout le temps de profiter plus tard, après tout.
Elle trouva sans moindre mal le petit boîtier à code qui contenait le double de la propriété. Il avait été dissimulé par les parents de Julien dans l’amphore. Depuis quelque temps, ils avaient pris l’habitude de louer à des vacanciers - triés sur le volet, insistait toujours Julien - la maison de famille. Ses beaux-parents se disaient rassurés de savoir la maison occupée.
Leur fils, quant à lui, détestait l’idée d’inconnus fouillant leurs affaires. Il leur avait fait savoir son désaccord total mais n’avait pas eu le dernier mot. Il ferait ce qu’il voudrait de la villa lorsqu’elle serait à lui. Pour l’instant, il pouvait en profiter quand bon lui en semblait. Tout en sachant qu’il passait après des étrangers.
Alice regarda la liste de consignes laissée par son conjoint sur son téléphone. Vérifier que les clefs avaient bien été restituées était le premier point d’une longue série. Elle quitta l’application en se promettant de s’y atteler le plus tôt possible.
Avec des gestes pressés, Alice entreprit de décharger la voiture. Bientôt, les quelques courses qu’elle avait faites étaient soigneusement rangées dans la cuisine et sa valise posée au pied du lit. Elle avait acheté de quoi tenir deux bonnes semaines. La grande surface la plus proche se trouvait à plus d’une heure de voiture et elle avait préféré prendre ses précautions. Elle se répéta qu’elle rangerait ses vêtements plus tard tout en sachant au fond qu’elle le ferait sans doute juste avant l’arrivée de Julien pour s’épargner une petite moquerie de sa part.
Pour la dixième fois depuis son arrivée, la jeune femme attrapa son téléphone pour vérifier le réseau. Deux barres apparurent presque aussitôt et elle sentit ses épaules se détendre. Elle avait toujours vécu en ville. L’idée de passer cinq jours seule, coupée du monde, l’avait davantage inquiétée qu’elle n’avait voulu l’admettre. Julien avait tenté de la rassurer pendant des semaines, mais elle ne se sentit réellement apaisée qu’en constatant qu’il avait raison.
Comment lui dire qu’elle aurait été incapable de rester sans internet, même quelques jours ? Elle n’était pas sûre qu’il puisse comprendre. Sans perdre plus de temps, Alice passa des vêtements plus confortables et s'empara de son sac à main pour se rendre dans ce village que Julien lui avait tant décrit.








